dimanche 13 décembre 2009

Les langues paternelles

Impossible de juger d'une oeuvre d'après son adaptation, mais on peut imaginer qu'une adaptation réussie fait comme une "ombre" lumineuse et sonore au corps d'origine. Elle est en accord. Passer du roman au théâtre c'est métamorphoser le flux d'un texte-source en paroles essenciées que la bouche matérielle d'acteurs présents fait vivre. L'acteur corporise en précipité séveux ce qui fut écrit dans le silence assourdissant de l'anamnèse.
L'impression de moyennage presque culinaire qu'on peut ressentir alors, et même de becquée vitale, impérative, je l'ai rarement ressentie de manière aussi forte et pénétrante et rassasiante - parfois jusqu'au bord de l'écoeurement - que dans la mise en scène qu'Antoine Laubin vient de faire du roman climatérique de David Serge (pseudo de Daniel Schneidermann) intitulé Les Langues paternelles.
Trois acteurs ( Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp) , en alternance, en choeur ou en écho, forment le corps vivant par lequel une "messe" d'un caractère singulièrement profane va être dite: la mort du père n'est pas un chagrin mais une délivrance. La triple bouche de l'officiant, cynique et aboyante, va proférer la haine d'un géniteur inepte et insane et, presque en même temps, la peur d'un "génité" tout aussi anomique. Et déclarer l'horreur d'être à la fois fils et père, douloureusement encroué, comme le serait un arbre dans le maquis indénombrable des générations. Une pousse défléchie par les assauts intempestifs de l'autre et du même que sont le père d'abord, et le fils ensuite, une pousse qui doit se raidir pour être. L'entre-père-et-fils ne peut jamais danser sur sa propre musique, sans cesse il est appelé à gambiller dans la farandole des autres. Mais la haine est un cri de défense, la peur un geste de recul. Et le Noli me tangere une réaction d'autiste impossible à prolonger, sauf à trancher tout lien. Si personne ne doit me toucher, suis-je encore sensible? Sensible, ô combien! est l'auteur du livre, si on en croit les rires douloureux qui s'échappent de la gorge des acteurs.
Sensible au point de dissimuler la tendresse et la pitié sous le masque du blasphémateur exhalant sa vindicte contre l'accablement de sa vie d'enfant, puis d'homme, n'en pouvant plus de nager dans les eaux sales d'une religion hypocrite et sclérosée, d'une famille qui n'a jamais lavé son linge; des eaux salies par le mensonge et la "normalité" chassieuse du trompe-l'oeil. Mais plus terrible est le cri, plus vif est le crieur.
A vif sous la déchirure de l'amour manqué. L'amour manqué n'est-il pas cependant cet amour qu'on appelle depuis qu'il y a des âges et des pères? Cet amour qui ne peut séparer tendresse et pitié, misère et mystère? Et si la pitié ne découle pas toujours de la tendresse, ne se pourrait-il que la tendresse et les larmes soient inspirées par la Pitié, la grande pitié humaine qui suinte de l'infernal pavage des générations? Non la pitié des saints mais la compassion pour le pécheur, horrible et belle, et la tristesse désespérante de la vie dont on ne peut s'exclure. Non pas la pitié victimaire, mais la pitié modératrice qui relativise pour chacun l'amour qu'il se porte.
A la fin du spectacle, il ne reste qu'une voix, celle du fils qui pleure le père, ou plutôt qui pleure avec le père, au nom de la rareté précieuse du lien humain et de la détresse sidérale de l'humanité.
Mon fils m'a dit un jour: "Tu m'as donné ce que tu n'as jamais eu." Facile devinette, puisque ce que je n'ai jamais eu, c'est un père. Mais j'ai alors pensé que ce cadeau magnifique qu'est son père pour un fils, ou son fils pour un père, pouvait être aussi un cadeau empoisonné. L'amour ne vient pas naturellement entre un père et son fils: l'un et l'autre se font face sur deux rives séparées (et reliées) par la mère. Le M de maman nourrit, le P de papa peut vite devenir le phonème explosif du mépris ( voir Groddeck). "L'enfant de la femelle est l'ombre du mâle", dit Shakespeare. Du mâle ombrageux. Le scandale, au fond, ce n'est pas la haine ou l'indifférence, le scandale, la pierre du scandale, c'est l'amour. Tout serait si simple sans l'amour.

mercredi 2 décembre 2009

mots-manie(43)

Pourquoi est-ce que j'aime le mot lièvre? Parce qu'il contient le lieu, le lien, le livre et la lèvre? Parce qu'il fascine comme est fascinée la bête dans une lumière d'outre-monde? Parce qu'il enivre comme une fièvre soyeuse et galopante?

samedi 28 novembre 2009

Salauds de pauvres!

Nous sommes en démocratie. Alors qu'on n'arrive plus à compter le nombre de chauffeurs et de cuisiniers que les ministres de notre république ont à leur disposition, ma voisine n'a plus de voiture et mon voisin plus rien à cuire. On va s'étonner de la résurgence du poujadisme, mais la haine du riche (confondu avec l'élite) est une réaction instinctive au mépris dont le pauvre se sent justement écrasé, comme un objet exotique et indistinct dans la perspective cavalière du pouvoir. Que la haine du riche réponde au mépris du pauvre est un chiasme millénaire qui, dans des circonstances exacerbées, vira au millénarisme sanglant. Nos temps semblent plus paisibles, mais la paix sociale ne doit pas se confondre avec la passivité: la colère sporadiquement s'exprime, la révolte est sous-jacente. Le pauvre ne supportera pas toujours d'épicer le bonheur du riche. La création d'un nouveau parti politique par un saltimbanque ( qui n'émarge pas chez les pauvres mais qui les aime et en est aimé) rappelle la candidature de Coluche à l'élection présidentielle de 81. Aujourd'hui, comme alors, la misère s'élargit comme une tache honteuse, mais la honte, la vergogne, la vilenie, est-ce au peuple de l'essuyer, alors qu'elle lui est infligée? Le pauvre bande et c'est le riche qui baise. Le pauvre a envie de vivre et le riche s'ébroue sur lui de ses pelures et de ses rogatons. Je lisais naguère dans la presse que M. Balladur était "un homme généreux". Il avait en effet offert des gants à M. Sarkozy, son homme de confiance (j'allais dire son homme de "main") et un ou deux costumes à Nicolas Bazire, son porte-serviette (j'allais écrire son " porte-manteau"). (1) En quoi consiste donc la "générosité" du grand bourgeois? A déshabiller quelques milliers de pauvres anonymes pour habiller les amis riches.
Sarkozy et consorts (ceux qui possèdent en commun) se foutent bien des pauvres. Ils leur font politesses et révérences, ce qui prouve leur indifférence profonde. Jamais ils ne s'abaisseraient à crier raca sur la racaille (sauf un p'tit peu par front-nationalisme électoraliste). Ceux qui agonissent les pauvres, ce sont d'autres pauvres, trop voisins, trop pareils. Salauds de pauvres! Ivrognes, envieux, voleurs. Voleurs? Tiens, on vole de nouveau pour manger! Dans La Loi des Péruviens, datée de 1594, on trouve ce passage: "Quiconque vole des aliments ou des vêtements, de l'argent ou de l'or, sera interrogé pour qu'on sache s'il a volé poussé par la nécessité et la pauvreté, et, si l'on voit qu'il en est ainsi, ce n'est pas le voleur qui sera châtié, mais celui qui a charge de lui fournir le nécessaire..."
Pour être gentil comme un riche, il ne faut pas avoir besoin de voler, il ne faut plus avoir besoin de voler. Il faut avoir volé avant et l'avoir oublié. " Pauvre, j'étais méchant parce qu'envieux de la richesse des autres, raconte Genet, et ce sentiment sans douceur me détruisait, me consumait. Je voulus devenir riche pour être bon, afin d'éprouver cette douceur, ce repos qu'accorde la bonté... J'ai volé pour être bon." Mais le vrai pauvre n'aura jamais le capital social du vrai riche, celui qui n'a plus à voler parce que ses ancêtres l'ont fait pour lui. Le vrai pauvre n'a que son amertume à mâcher. Après tout, les riches sont faits du miel de la salive de Dieu, et les pauvres des gringuenaudes de Satan.

(1) La symbolique de tels cadeaux est, par ailleurs, aveuglante: je t'offre des gants pour que tu en prennes avec moi. Je t'offre un costard parce que c'est moi, et non toi, qui les taille!

jeudi 26 novembre 2009

A l'origine

On ne sort pas d'un film comme A l'origine, de Xavier Giannoli, avec un "sentiment". C'est un mot trop faible. Angoissé et bouleversé de la première à la dernière image, on a participé émotionnellement à son déroulement.
Le protagoniste de l'histoire n'est pas un chevalier d'industrie, mais un tout petit escroc qui vit les ailes repliées et se contente -kat onoma- d'"escroquer", c'est-à-dire de décrocher au passage ce qui s'offre à la concupiscence du voleur. Il évolue comme une ombre dans le brouillard. Jusqu'au jour où, par hasard, une méprise le fait exister: le zombie est changé en quelqu'un. Ce ramastiqueur paradoxal ne vient pourtant pas agiter de fausses promesses, il se contente de revêtir un habit qu'on lui tend. Jusque-là fripouille triste, il va lentement s'enfoncer dans un mirage, tête baissée, gorge nouée, transparente imposture. Il va devenir. Ceux qui l'élisent et qu'il entraîne - d'abord à son corps défendant- font mine de ne pas voir le mensonge brise-rêve: ils ne veulent pas interpréter la peur qui travaille le regard d'un usurpateur traqué par sa propre arnaque, le mutisme d'un pseudo-bâtisseur (au langage si peu conquérant que trois mots chiffonnés lui écorcheraient les lèvres). A cheval donné on ne regarde pas la bouche, et l'espoir est une illusion vitale, qui offusque toute lumière, surtout celle de la vérité. Cet homme étrange et solitaire, naguère fuyant et sans substance, incarne tout à coup - astrale rencontre ou phénoménal quiproquo - l'espérance des abandonnés. Un twist, provoqué par la berlue mentale dont est frappée toute une population, est à l'origine de la transsubstantiation (en même temps que de la substantiation toute simple) qui fait que soudain l'insignifiant signifie. Le fantôme prend chair quand il prend la figure du salut. Il existe parce qu'il devient ce qu'ils ont vu: un messie d'onction terrestre, un envoyé de l'humaine providence, en un mot un entrepreneur.
Le déviant qui devient, ce pourrait être le titre d'une fable qui n'a rien d'un apologue, car ce film n'est pas une leçon mais le récit d'une aventure humaine étonnante dans laquelle bien et mal sont non seulement inséparables mais indéfinissables parce qu'insaisissables.
Comme une action extraordinaire ne peut s'envoler longtemps sans finir par être avalée par la pesanteur ordinaire, un jour, l'évidence du faux décor qu'on espérait si vrai crève les yeux. Ce ne sera pas une apocalypse pourtant, mais un soulagement: la fuite en avant dans l'urgence aurait pu être fatale au héros. Elle l'est, d'une certaine façon, mais la condamnation n'exclut pas la rédemption. Le jour où le rêve s'effondre, on n'a pas face à face une triste fripouille et d'innocentes dupes, mais une poignée de pauvres hommes riches d'une part de destin, serrée, intense, inarrachable. Une folie les a sauvés pour un jour ou pour toujours, de l'embourbement d'une sagesse mortifère. Si vraiment il fallait tirer une morale de cette histoire, ce serait celle-ci: LA VIE EST UN (MEN)SONGE, ET LA VERITE NE DIT PAS LE CONTRAIRE. Qui vive?
Il aurait fallu dire un mot des machines, mastodontes et titans effrayants et gracieux qui semblent danser sous l'autorité surréelle d'un chorégraphe fantasmé. Il faut dire enfin que ce grand film est porté par deux grands acteurs: François Cluzet, littéralement habité par son personnage, et Emmanuelle Devos, d'une force et d'une justesse rares.
P.-S. A l'origine est un titre dont l'explication pourrait être multiple et nous faire aussi bien remonter au Déluge - et même avant - qu'à ce qu'on a vécu ou décidé ce matin même au réveil. Prenons-le comme ça: les commencements sont ce qu'ils sont, déterminants, libérateurs, que sais-je? En l'occurence, comme dirait mon tailleur, Que puis-je? (1)

(1) L'expression des impressions étant une contradiction dans les termes, il n'est pas surprenant qu'elle soit parfois touffue: je plaide l'indulgence.

mardi 17 novembre 2009

Face à face ou côte à côte? (bis)

La valeur d'un spectacle se mesure à son impact et aux ondes qu'il propage dans la conscience du spectateur. C'est comme un écho mental dont l'intensité se circonduirait temporellement. Si je reviens sur Petit déjeuner orageux un soir de carnaval, c'est parce que son souvenir, après 48 heures, fait encore le siège de mon esprit. Mon intention n'est pas d'en refaire une analyse, mais de bisser bêtement ma jubilation. Pour bien avoir la pêche, il faut se la fendre, et avec un tel cordial, on est requinqué pour l'hiver! Je dois avouer que, malgré les avis favorables de quelques proches, qui avaient vu ce spectacle en Avignon ou à Bruxelles, j'avais a priori des craintes : que les sketches (ou les saynètes) manquent d'originalité, que les enchaînements soient chaotiques ou flottants, que le rythme ne soit pas fermement soutenu (ce qui peut arriver dans un spectacle athlétique que les acteurs -qui ne sont pas des armoires normandes- tiennent constamment à bout de bras). Et rien de tout cela! Nos deux acolytes ont un tel sens du timing que c'en est presque miraculeux. Beau travail, et chapeau!
Comment qualifier d'un mot une telle création? Sotie conviendrait assez. Au sens traditionnel de farce allégorique, et au sens gidien qui y ajouterait l'ironie.

lundi 16 novembre 2009

Face à face ou côte à côte?

...Ou comment se dégorger la rate sans s'obstruer l'intelligence.Comment? En allant voir la pièce intitulée Petit déjeuner orageux un soir de carnaval. Une bonne nouvelle pour le théâtre, et pour les arts de la scène francophone.
Emulation et rivalité sont les grandes guides par lesquelles nous menons notre course à la réussite, au succès, ou tout simplement à la vie, voire à la survie. Sur la scène et, symboliquement, dans la carrière immense et pourtant circonscrite où ils sont appelés à entrer, deux amis... Deux amis, deux acteurs, deux personnages qui, naturellement, cherchent à recevoir la lumière et, naturellement aussi, cherchent à donner de l'ombre. Une injonction perverse (une voix enregistrée) les invite à un défi. Nous ne savons pas alors d'où sort cette assignation mystérieuse, mais les deux amis-acteurs, flattés d'avoir été choisis, acceptent la compétition qu'elle leur dicte. Ils ne savent jusqu'où cette aveugle obéissance va les entraîner... Car la machine machiavélienne agit au rebours de l'écarteur dans l'arène: elle n'excite pas le taureau pour le distraire du combattant renversé, elle l'attire au contraire comme une volaille sur le sang, et ce serait féroce sans l'humour qui fait des niches et des papouilles au désespoir. Duo déglingué (quand l'émulation dit "Hue!" la rivalité crie "Dia!") Eno et Hervé, Hervé et Eno, Hervéno font l'un l'homme et l'autre la bête, l'un le poète et l'autre la nature, l'un le clown blanc et l'autre l'auguste. Deux paillasses ou deux artistes? Les acteurs sont en tout cas étonnants, au point de convoquer l'ennui sans jamais le susciter, et il est triste que de tels comédiens, interprètes et créateurs, ne puissent chaque soir déclencher l'hilarité d'un plus grand nombre et faire naître la réflexion de plus de quatre-vingts happy few, quand la planète entière aurait besoin de faire la différence entre les queues des cerises et leurs noyaux. Je n'en dis pas plus, allez voir cette petite performance: elle a les atouts d'une grande.
P.-S. Prévoir un mouchoir (le rire aussi fait pleurer).

vendredi 13 novembre 2009

Correction "politique"

Féminiser matériellement auteur, peintre, écrivain, c'est confondre le sexe et le genre. Dans cette logique, il faut que l'ajout et le retrait soient en miroir: si on marque systématiquement le féminin, on doit marquer de même le masculin. Donc, l'écrivain femme étant l'écrivaine(1), la grenouille mâle sera le grenouil.Ce n'est pas plus laid que "peintresse". Voilà où nous entraîne le féminisme bas-bleuiste, lequel ignore qu'un peintre, un écrivain, un artiste en général ne puise pas son génie dans son sexe mais dans les embrasures de son âme et les accents de son esprit.[cf le sexe et le genre(3)]
(1)"Ecrivaine", diront les humoristes:"sous-catégorie de l'écrivain".

samedi 31 octobre 2009

mots-manie(42)

Le serpentueux n'est pas le sinueux. Le "sinueux" dessine physiquement un mouvement et moralement un errement méandreux. Le "serpentueux" est plus long, plus lourd, plus grave, plus entortillé, plus ancré dans la matière anfractueuse du cerveau lui-même. Le sinueux est une signature, le serpentueux une griffe profonde méthodiquement tracée. Le sinueux relève de l'accident et le serpentueux de l'essence. Le sinueux, c'est de l'anguille de haie, le serpentueux de la tarasque et du goupil.

dimanche 25 octobre 2009

Culture et civilisation

Si on peut opposer l'art et la culture (qu'on écrivit parfois "Kultur") - l'un étant du côté de la pelle fouisseuse et l'autre du côté du manche institutionnel-, on n'opposera jamais art et civilisation, car tous deux ont même principe général ou singulier: l'humanité. Ni l'art ni la civilisation n'est intérieurement antinomique à soi ou extérieurement antinomique à l'autre. Ils s'épousent.

Nuances

La civilisation ne consiste pas à faire la part de l'âme et la part du corps, avec tolérance réciproque. Elle réside dans l'harmonie des deux. La civilisation inspire les corps et dessine les âmes.

mercredi 21 octobre 2009

Picasso et Max Jacob

A propos de l'attitude de Picasso vis-à-vis du vieux Max qui, dans la jeunesse du premier, lui avait tendu la main, il est douloureux de lire cette définition que le second donnait de l'amitié: "Le clou où est pendue ma vie."

dimanche 11 octobre 2009

Mots-manie (41)

Un exemple simple de l'influence des sonorités sur les sens: entend-on vraiment la même chose quand on entend mer, mar et mare? Non. La mer française est plus salée que la mare italienne, laquelle est moins douce que la mar espagnole...(el mar étant un peu moins doux encore que la mar).

Mots-manie (40)

James ou Jimmy Dean est un nom bleu de toile de tente qui commence et qui finit comme jean (djin').

Mots-manie (39)

Atrides est le nom propre de la haine (hatred en anglais) , laquelle lui confère une surdétermination grigneuse, une surdent symbolique acérée, férine, une broche de férocité. Le mot se prononce en deux temps, deux mouvements: la gueule s'ouvre largement pour engloutir (ha) , puis la mâchoire se remeule pour broyer (tred) .

dimanche 27 septembre 2009

Mots-manie (38)

Peut-on faire une différence entre "je vais boire (ou tirer) un coup ou deux" et "je vais boire (ou tirer) un ou deux coups"? Oui. "Un coup ou deux" permet un flottement, un doute ( une hésitation étirée par l'hiatus). "Un ou deux coups" se présente plutôt comme un ensemble, et il est plus probable que ce soit deux que un ("coups" est au pluriel), l'hésitation est moindre (elle est théorique). C'est comme si le "paquet coups" était déjà ficelé. Il y a un peu d'inconnu dans "un coup ou deux" donc de mystère, donc de poésie, le mot "coup" y est central et singulier, on lui tourne autour. "Un ou deux coups" est plus germanique, le mot important est à la fin, il est la finalité de la phrase. "Un coup ou deux" est plus littéraire, "un ou deux coups" plus pragmatique. On peut parier que les coups seront plus vite bus ou tirés dans le second cas que dans le premier.

Mots-manie (37)

Dans courroux, je vois le cou rouge de l'homme en colère (il est court et rouge , de préférence), sa voix irritée s'enroue, et le doublement du "r" accroît le volume du cou et sa vultuosité.

vendredi 25 septembre 2009

"Résistance rêveuse" (2).

A chaque fois que le Néant rêve, un homme naît.

"Résistance rêveuse" (Walter Benjamin).

Le fil par lequel je tiens au monde où je fus mis, où est-il attaché? Il flotte sous l'aisselle du vent. Mettre au jour, c'est soumettre à la nuit. Dans son caprice intermittent, le Néant nous éclaire et nous ravale. Naître, c'est mourir. Résister c'est vivre, occasionner son moment dans l'horrible éternité. Rêver dans l'épaisseur du rien cosmique.

lundi 21 septembre 2009

Mots-manie (36)

A propos de la tradition juive-orientale, Claudio Magris emploie un mot qui n'a pas encore de traduction littérale en français: "illeso" (illésé? Inlésé?), qui signifie "intact", "indemne", "intègre". "Quelque chose qui, malgré toutes les blessures, n'est pas vraiment blessé". Serait-ce l'âme juive, le droit de l'âme tout court, l'âme du droit qui survit au corps de la force qui prétendait l'anéantir?
"Ce IIIe Reich, qui rêvait d'être millénaire, aura finalement moins duré que le chauffage de ma salle de bains!"(Claudio Magris, Loin d'où? éd. du Seuil).

Mots-manie (35)

Le lexique peut faire des merveilles. Parfois même il concilie les contraires, ou les inclut. Une cuisinière noire du Texas dit à Studs Terkel, à propos des Blancs du Sud: "Ils étaient toujours gentils d'une façon méchante avec les Noirs". (in Hard Times).

vendredi 18 septembre 2009

Préférences

A la langue de bois
Je préfère la langue des bois
A la langue de plastique
La langue des loustics
A la langue d'airain
La langue des reins
A la langue de pute
La langue des putes
Au galimard de cuir
Les lapsus de l'amour

Farrago

Il y a tellement d'écrivains, avec et sans guillemets, dans la collection de la pléiade de Gallimard, qu'il faudrait la rebaptiser la myriade.

samedi 12 septembre 2009

L'intelligence de l'âme

Les phares devraient nous indiquer les chenaux, mais certains nous dirigent vers des écueils et brisent, par des actes ou des propos rédhibitoires, le cristal de l'intelligence et l'intégrité de la justice. Par exemple, Giono a été déconsidéré à mes yeux le jour où j'ai appris qu'il avait dit de Proust:"C'est un pignouf!" Mon antipathie croissante pour Mitterrand s'est accélérée quand, parlant du Rwanda, il a lâché:"Vous savez, dans ces pays-là, un génocide, c'est pas trop important." Ce ne sont pas que des pannes d'intelligence, ce sont surtout des manques de sensibilité. Quand j'ai su que Picasso avait oublié dans sa mouise le Max Jacob qui autrefois avait partagé avec lui le peu qu'il avait, il s'est effondré dans mon estime. Je parle des hommes, pas de leurs oeuvres, mais il est impossible que les premiers ne déteignent pas, fût-ce inconsciemment, sur les secondes. Comment dresser un autel à Voltaire disant: "Combien d'hommes ne méritent pas d'être éclairés!" et considérant les paysans comme "des boeufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin"? Comment effacer cette souillure de la mémoire de Péguy: "Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès", en précisant: "dans le dos, comme les traîtres"? Et les remerciements de Claudel à "la Sainte Espagne" qui exerça, entre 1936 et 1939 (et au-delà) "la représaille immense de l'amour"? Quel crédit accorder à la philosophie d'un homme comme Heidegger qui écrit, en 1933: "Que ni des principes doctrinaux ni des "idées" ne soient les règles de votre vie. Le Führer lui-même, et lui seul, est la réalité allemande d'aujourd'hui et du futur, ainsi que sa loi"? Nazisme ou germanité? Il faut se souvenir que Lüther (Hütler, par métathèse prophétique) , en 1540, réclamait l'éradication des juifs, et qu'on les brûlât vivants! Même Nietzsche (moins gravement) a révélé sa stulta arrogantia: "Quand une femme a du goût pour la science, c'est le plus souvent qu'il y a quelque chose d'anormal dans sa sexualité". Mais il y a des actes ou des dispenses d'actes bien plus cruels: Thomas Mann fut-il si totalement inaffecté par le suicide de son fils, qu'il n'interrompit point sa tournée de conférences en 1949 pour assister à ses obsèques? Il est parfois des affirmations bidonnantes, comme celle-ci, signée Sollers, "l'idiot-utile": "Mao est un penseur philosophique très profond". Encore ne s'agit-il là "que" d'un aveuglement. Mais que dire des remontrances humiliantes de Sartre à son "ami" Camus, après la publication de L'homme révolté: "Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique? Je n'ose vous conseiller de vous reporter à L'Etre et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue"? Comme exemple d'insulte méprisante, on a aussi celle de Lobo-Antunes adressée à Pessoa: "Le Livre de l'intranquillité est une cochonnerie!" Le même ajoutant: "Vous savez, un type qui n'a jamais couché..." Mais le pire, peut-être, c'est la fausse urgence, le désintérêt, la lassitude qui poussent à escamoter la réflexion et à cracher des condamnations et des jugements expéditifs. Valéry le fit, comme beaucoup d'autres, à propos de Dreyfus: "Qu'on le fusille et qu'on n'en parle plus". Parlons-en, au contraire. La honte des écrivains est qu'ils se conduisent aussi mesquinement, bêtement et cruellement que le moins fréquentable des hommes ordinaires. Les écrivains ne devraient pas nous décevoir. Les artistes non plus. Les coloriages lumineux de Dali sont à jamais maculés par l'abjection de l'admirateur du caudillo, qui salua d'un "olé" (j'ai peine à le croire) l'exécution de son ami Federico Garcia Lorca. Dans un registre moins barbare, on pourrait citer Eluard qui, poussé par je ne sais quelle jalousie, réussit à interrompre la générale de La Voix humaine en dénonçant l'homosexualité de Cocteau. L'ignominie n'épargne pas les savants: Kepler refusa de payer la pension de sa mère, emprisonnée pour sorcellerie, en disant: "Vous la libérez ou vous la brûlez..." Ni les musiciens, comme le divin, le merveilleux Mozart qui, dans un billet écrit de Milan à sa soeur-il a quinze ans- fait part du plaisir qu'il a pris à voir "quatre coquins qu'on pendait sur la place du Dôme", lui rappelant qu'il avait déjà joui du même spectacle, à Lyon, cinq ans plus tôt. Mais finissons par achever, comme dirait l'autre, et quoi de plus achevé que le ridicule d'un Aragon qui prostitua sa chatoyante intelligence jusqu'à écrire: "Je me demandais si la nouvelle constitution stalinienne ne méritait pas la première place parmi les trésors les plus précieux de la culture humaine, avant les royales oeuvres de Shakespeare, Rimbaud, Goethe ou Pouchkine"? La servilité et la haine sont les pires ennemies du discernement. La honte des créateurs est d'oublier d'offrir au monde, en toute occasion, "un coeur intelligent".
Un coeur intelligent nous évite la cassure ou la dissolution. Si nous n'étions qu'intelligence, nous serions toujours secs; si nous n'étions que sensibilité, nous serions toujours mouillés!
Mais "nous n'avons pas trop d'intellect et trop peu d'âme, disait Musil, mais pas assez d'intellect dans les questions de l'âme".
Pour conclure, j'aimerais rectifier une affirmation contenue dans la première phrase de ce texte, l'intelligence métaphorisée en cristal: "La sensibilité est le cristal, l'intelligence est le prisme." (Victor Crinetz, Le Fou parle, n° 3, octobre-novembre 1977, Courrier, page 46).

jeudi 3 septembre 2009

Mots-manie (34)

Rares sont les identités aussi gravement connotées que celle du couturier Christian Lacroix. Il hérite d'un nom de supplice, qu'on double aussitôt d'un prénom victimaire. Le voilà bien équipé dans la parementure! S'apportant renfort réciproque, nom et prénom s'unissent en une même érection, comme les contreforts d'une seule église, mors et vita, et bâtissent un petit Arlésien "chrys-hématique" (élevé, dit sa mère, "entre le sang et l'or").

jeudi 27 août 2009

mercredi 19 août 2009

Mots-manie (32)

Le mot "courtoisie"est arrivé à déchéance. Totalement dénaturé, il n'est plus employé que par les dentistes du Rotary, les frontistes canoniques, les proviseurs de droite, les vendeurs de voitures militants, les lessiviers et les "speakers" de radios ringardes.

samedi 1 août 2009

Mots-manie (31)

Châssis(n.m.)- Un beau châssis est inséparable d'une carrosserie suggestive. La destination érotique du mot, de par son con-tenu et son con-tenant, était fatale. Il contient le chas (le trou), le chat (le minou, la chatte), les châsses (les yeux), l'ouverture chuintante et le zip sibilant de l'appel amoureux, la chasse aussi : l'harmonieux balancement du couple fessier ne chasse-t-il pas rythmiquement, à gauche, à droite, la féminine et séduisante démarche ? Et, surtout, l'attraction fondementale (assis) la charne pleine, centrifuge et centripète, qui enchâsse en l'écramouillant impressivement le précieux bijou naturel. N'oublions pas non plus la proximité sémantique de chaud, chausse, chaussure (à son pied...).

Mots-manie (30)

Si j'invente l'expression "ma bourrique périgourdine" (1) ou "mon bourricot périgourdin" (2) , je pense être immédiatement compris. Alors que si je dis "mon âne du Périgord", le fantasme doit aller chercher loin pour trouver sa pâture (sauf s'il est éclairé par une allusion préalable à l'une ou l'autre des expressions précédentes).
(1) Elle contient bourr' et gourdin.
(2) Elle s'accroît de la connotation bicot, péjoration pour "paysan maghrébin", personnage imaginairement bien membré, qui chemine à côté de sa bête de somme ou de trait, le bourricot, dont on sait qu'il bande comme l'âne qu'il est.

chasse

Pierre Lellouche pratique la chasse à l'arc (cf Le Monde du 5/9/08). C'est chic, ça. Mais chic ou plouc un chasseur de loisir est un type dont l'humanité est incomplète, un barbare, un pas fini. Une conscience paillée. Le moins homme des bêtes que nous sommes. Un "innocent" à la sensibilité alvéolaire. Même chose pour les touristes mangeurs de chien.

mardi 30 juin 2009

Mots-manie (29)

Mots-manie:- Fixation mentale idiotique et mouchachoute qui consiste à colliger et bibeloter des parcelles de langage pittoresques ou musicales.

jeudi 25 juin 2009

Mots-manie (28)

Les mots ont plus ou moins de gravité selon qu'avec eux je joue ou je m'amuse. Mais ils ont tous les pouvoirs, puisqu'ils peuvent aussi bien décrire le faux qu'inventer le vrai. Ils peuvent aller de l'avant, c'est la prose, ils peuvent aussi faire retour, c'est le vers. Certains se prennent pour le Fils de la Vierge, d'autres pour les gringuenaudes de Satan. Les uns font saliver comme des mets royaux, les autres ne sont que fourrage de disette à débâiller la mâchelière. Des élégances primesautières croisent des cafetières de prédicants. Des esprits décalés des esprits d'écaillers. Beaucoup pâturonnent dans l'herbeux quand très peu surpâturent dans l'éther. Les allumeuses excitent, les pisse-glaçons déhortent. Mais tous, bien choisis, cartouches, fusées, roquettes ou berlingots, sont comme des chiens lâchés dans la pensée circulaire.

mercredi 10 juin 2009

Mots-manie (27)

Siccité ne dit pas la même chose que sécheresse. La sécheresse est seulement l'absence d'humidité, la siccité évoque la matité totale, l'en-soi pur, l'impasse métaphorique. "Sic", c'est ainsi,non seulement l'absence de l'humide mais l'absence de sa pensée même, l'absence de la femme, de l'espoir, de la vie. C'est l'inconfort inimaginable d'une sécheresse solide, siliceuse et coupante.

Mots-manie (26)

Toute écriture est kantienne puisqu'elle ne peut exister sans la forme et ne peut revendiquer "la chose en soi".

Tous pascaliens

Sentiments distingués est un titre oxymoresque (fleur bleue et guindé) qui convient bien au dernier album de Sempé, et à ses personnages en général. Nos enfants ne le trouvent pas très drôle. Les jeunes gens d'aujourd'hui seraient-ils sortis de la métaphysique? De la vielle dialectique "grandeur et misère", pour n'être pas sensibles à la nuance mélancolique d'un humour à leurs yeux désuet, comme le sont ces bonshommes à chapeau qui se croisent et se saluent au milieu d'un labyrinthe, ou devant la fenêtre d'un gamin perplexe ou incrédule? Pourtant... Combien d'humanité dans ce monde tout-petit-tout-grand. Les "héros" de Sempé sont un petit homme perdu dans l'immensité de l'univers ou des foules, qui s'illusionne sur son importance, à la fois apeuré et "grandi" par sa solitude, confit dans un confort qu'il oublie parfois pour jouer, et prétendant aux grands élans tout en n'oubliant pas de poster son courrier; une petite femme popote et sentimentale, grande ouverte aux émotions nobles et attentive aux bienséances, à sa ligne, à son teint, à ne pas oublier le salon nautique ou la rentrée littéraire; un petit ou un grand enfant à l'innocence farceuse ou à la plaisanterie naïve, tendu lui aussi vers les émotions promises, en oubliant ses jeux familiers; tous ces personnages nous touchent où nous sommes le plus vulnérables, au coeur de notre fière âme fugitive, notre absurde petite intimité lumineuse. La vague appréhension que nous avons de notre être et de notre néant, notre infinie goutte de conscience, se reflètent dans ces délicates caricatures de nous-mêmes. Nous sommes tous des pascaliens au petit pied, et serions ridicules sans ce dont Sempé n'est pas avare et qu'Albert Cohen nommait (en l'appelant de ses voeux) "la tendresse de pitié".

mercredi 3 juin 2009

Mots-manie (25)

Dès leur plus jeune âge, les Allemands apprennent la vertu et les Français le vice. Comment dit-on, par exemple, en allemand, "j'ai envie de faire pipi"? Ich muss pipi machen: "je dois faire pipi". La tentation contre l'injonction, le subjectif contre l'objectif, le corps comme prolongement de l'âme contre le corps comme machine fonctionnelle. La perspective française est le plaisir promis par le besoin à satisfaire, l'horizon allemand est la nécessité non négociable d'un devoir à accomplir. La flatterie catholico-romaine du moi insiste sur le soulagement quand la maîtrise luthéro-matérialiste de soi ne signale que le règlement d'une tâche.

mardi 2 juin 2009

Tommy Lee Jones au bord de l'asphyxie

Tommy Lee Jones est comme le bourbon louisianais, il bonifie en vieillissant. Sauf que, Dans la brume électrique, il ne boit plus que du Dr Pepper. Il est vrai qu'il n'est guère besoin d'ajouter sa brume intérieure au "mist" du bayou, voile naturel qui emboit bien des turpitudes et des crimes. Ce film noir plein d'objets colorés nous offre, sans qu'il nous soit possible de choisir, l'obscène et la poésie. Laquelle est discrète mais s'aide de la mémoire. Cette histoire n'est pas qu'une succession de meurtres et une succession de pistes. Collusion du politique, du policier et du crapuleux, mais petite lumière du passé: le fantôme d'un général de la guerre de Sécession arrive de temps en temps comme une respiration. Le vieux confédéré n'a pas pour mission de modifier une histoire morte, mais au contraire d'en transmettre le message vivant et de relativiser la brutalité du présent: si le passé boite, c'est pour que l'oeil du spectateur s'arrête sur la (dé)marche du monde, dont la boiterie est mentale et les maculations psychologiques. On ne peut rien laver vraiment et définitivement dans l'immémorial "marshland" où l'air et la terre sont mêlés d'eau. La boue y est constitutive et "constitutionnelle". Le passé y imprègne le présent. Qu'un homme intègre, aidé de très peu, veuille s'extirper de la bourbe en en sortant des bribes de vérité dérange l'ordre ancestral. Qu'il y parvienne tient du prodige... provisoire. La fatalité est comme un envasement que la liberté de quelques hommes vient démentir à chaque génération, mais c'est toujours à recommencer. L'enseignement de ce film en parfaite osmose avec le réel et le rêve pourrait être que rien n'est jamais infiniment perdu puisque tout l'est d'avance: il suffit de vivre en harmonie avec la douleur, c'est-à-dire les yeux grand ouverts, la conscience à vif et en éveil, pour démentir la routine du destin. Et pouvoir souffler, pour un temps, aimer sa femme, sa fille et son prochain, des survivants fragiles, comme sont précaires et transitoires l'éclaircie dans la brume et le souffle échappé du marasme, un retour d'haleine au bord de l'asphyxie.

Mots-manie (24)

Les mots ne font pas exister la réalité, ils la font fantasmer. "Avec un mot frais, on peut traverser le désert d'une journée", disait Césaire.

Mots-manie (23)

Certains mots se promènent dans ma tête depuis des années, comme des vagabonds ou des touristes égarés. De temps en temps, ils font une apparition sur ma scène mentale, silhouette ou profil perdu. C'est l'aventure du mot amodiation. Pourquoi? Mystère.

mardi 26 mai 2009

Mots-manie (21)

Par homophonie sans doute, la modiste d'autrefois s'imaginait comme une petite personne modeste. Cette homophonie ne joue pas pour le modeux, marqué par son suffixe péjoratif. Les prétentions extravagantes de le mode professionnelle, les vanités qu'elle exalte font de ses petits et grands prêtres des individus essentiellement superficiels - où est "l'arrière-monde" d'un Lagerfeld, par exemple?

samedi 23 mai 2009

A propos d'Indigènes(06), de R. Bouchareb

Se demander s'il s'agit d'un choix ou d'une insuffisance n'est pas une question indigente quand, avec un film, un réalisateur entend dénoncer sans recourir à une forme particulière. Autrement formulé: peut-on dire l'inouï de manière classique et routinière? Faisant l'inverse, ne risque-t-on pas le formalisme et le brouillage de propos? La question est donc à la fois indéclinable et indécidable. Prenons l'exemple d'Indigènes. D'un strict point de vue pédagogique, il n'y a rien à lui reprocher: les situations sont vérifiables, les personnages crédibles et le message impeccable. C'est donc un film émouvant et honnête. Et, de plus, une action juste et un acte de justice. Il touche en plein sa cible(1): la conscience des hommes et la vertu des citoyens. C'est donc un film nécessaire , ce qui remplit la moitié du contrat. Qu'en est-il de l'esthétique de l'oeuvre? N'aurait-on pas tendance à considérer cette question comme déplacée, non-pertinente, et cela sans débat? Ne serait-ce pas un p'tit peu une objection de"pédé"? Je la fais. L'efficacité est-elle assez efficace? Un témoignage doit-il se contenter d'être un bornage?
A l'ouest, rien de nouveau (celui de Milestone, en 1930) est sans doute moins réaliste, moins spectaculaire, mais il entre dans les âmes, celle des soldats, la nôtre ; il n'emballe pas une tranche d'(in)humanité, il la montre, saignante, qui ne peut plus se regarder dans le miroir de la guerre. Comme dans l'Adieu aux armes (celui de Borzage,en 1932) , qui dénonce autrement la guerre et exalte autrement l'amour. J'ai l'air de chinoiser et je me dis que j'ai peut-être tort, mais je ne peux pas m'empêcher de croire qu'une grande ambition ne nuit pas à une plus petite, qu'on peut faire rougir la France en lui mettant le nez sur ses injustices et, en même temps, nous faire ressentir la solitude humaine et la tragédie de l'existence. C'est beaucoup? Non, pour une oeuvre d'art, c'est tout juste assez. Est-il abusif de penser que toute oeuvre d'art, fût-elle comique ou farcesque, doit être aussi métaphysique?(2) C'est-à-dire ontologique et transcendante? Toute oeuvre doit être une fenêtre ouverte sur la condition humaine, et nous requérir tout entiers. le plaisir artistique est inséparable des plus grandes et des plus fiévreuses interrogations, et tous les plaisirs naissent à la même source, y compris le plaisir érotique. Le plaisir artistique est ainsi voisin du plaisir (ou de l'angoisse) onirique. Non liquet, aurait dit Voltaire, ce n'est pas clair. Mais l'esprit ne se nourrit pas que du brouet ordinaire et il a autant besoin de métaphysique que nos poumons d'oxygène, de spéculations sur ce qui n'existe pas que de tablatures sur ce qui existe, car "que serions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas?" (P. Valéry). Et c'est le paradoxe de la métaphysique que de nous donner à aspirer à ce que nous ne pourrions supporter si nous le connaissions. L'invisible fait peur, mais renoncer à l'attirance de l'invisible, c'est renoncer à la vie de l'esprit. Le désir métaphysique est une nostalgie singulière, car il est la nostalgie de l'inconnu; il "n'aspire pas au retour, car il est désir d'un pays où nous ne naquîmes point." (Levinas). Nous voilà loin d'Indigènes? Dommage.
(1) Mais une cible n'est qu'une cible, le paysage et la vie sont tout autour.
(2) On pourrait dire de la métaphysique ce qu'on disait naguère de la politique: si vous ne vous préoccupez pas d'elle, vous ne l'empêcherez pas de s'occuper de vous.

dimanche 17 mai 2009

Mots-manie (20)

En opposition avec l'imparfait de "discrétion" ("je voulais vous demander...") qui semble atténuer l'audace ou la brutalité du propos en le rejetant déjà dans le passé ou en le transformant en hypothèse, il y a l'imparfait "hypocoristique (caressant) ou mignard" (Grevisse) qui semble dilater le présent en l'étirant et l'étendant de façon que passé et présent ne soient qu'une même immense toile: " Qu'il était beau, ce chien!"

jeudi 14 mai 2009

Mots-manie (19)

Depuis que le langage existe on n'a rien inventé de mieux que la métaphore. C'est la brouette de l'expression, son sang même, l'irriguant universellement. Elle est à la source de l'humanité, qui la pompera jusqu'à sa dernière goutte. C'est une algèbre vivante, qui abrège ou démultiplie, et qui donne au présent l'éternelle intuition. Elle élargit le désir qu'elle déplace. Elle donne au logos l'infini, l'impensé, l'indicible, l'indiscernable, l'insaisissable; elle institue le chaos du monde en instant définitivement harmonieux. Rien n'est impossible à la métaphore: "donner" est le verbe qu'elle épouse le mieux. Elle donne de la grâce aux tonneaux, de la jeunesse aux amortis, de la liberté aux bagnards, de la moire aux toiles les plus rêches. Brouette, disais-je? ( "On voit dans les ports de Grèce des petits chariots bleus sur lesquels est écrit en lettres blanches: metaphora. Ce sont des brouettes." Pascal Quignard, Petits traités, I, p. 65 ). Mais si une métaphore peut être une brouette, une brouette n'est pas une métaphore.

mercredi 13 mai 2009

Mots-manie (18)

Une faute de français, c'est comme un défaut d'équerre dans un mur, une paille dans une pierre, un bitter pit dans une pomme.(1)
(1) Tumeur, petit amas ligneux de saveur amère.

mardi 12 mai 2009

Mots-manie (17)

Les mots ne disent pas les choses puisqu'il suffit de changer de mot ou de changer de langue, c'est-à-dire changer de signifiant, pour changer leur signification. En disant matinal, par exemple, je ne dis pas matutinal. Dans matinal on voit se lever le soleil et s'envoler l'alouette, dans matutinal on entend l'alouette chanter et les cloches sonner. Autre exemple: solitude et soledad. Solitude évoque le repli, la discrétion, la petite mort de l'oubli, alors que soledad sonne d'un éclat romantique et remplit le désert de son écho. Le français est sourd où l'espagnol est sonore. Le mot désir en français est comme une coupure, on en sent moins la déchirure que la "dessirure" ardente (désir rime avec azir ou asir -du latin "assum", brûlé). Dans l'anglais desire (dizaie) , au contraire, non seulement on sent cette déchirure permanente du désir, mais on l'entend, et le cri même de la douleur qui l'accompagne, et on en voit les "haillons" (cf la chanson du groupe U2). Donc les choses dites ou écrites n'existent que par l'arbitraire des mots. L'art et la réalité sont deux mondes, dont l'un est multiplié à l'infini.

jeudi 7 mai 2009

Mots-manie (16)

"L'inconvénient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords ; les mots, non. Un certain côté diffus de l'âme leur échappe." (V. Hugo, Pierres. )

Mots-manie (15)

"Quand la pensée a des trous, on met un mot à la place." (R. Barthes, Radioscopie du 17/02/75).

mercredi 6 mai 2009

Mots-manie (14)

Savoir une chose ne garantit pas que je m'en souvienne immuablement. Je commande du pain pour jeudi alors que si on me demande ce que je fais jeudi, je me rappelle tout à coup que je suis absent. Cette question me le fait "assavoir". Je sais que je suis mortel, mais je n'en souffre que lorsqu'une pensée ou un événement me le fait "assavoir". L'assavoir est une sorte d'actualisation du savoir. L'assavoir me rend sensible le savoir.

lundi 4 mai 2009

Mots-manie (13)

Entre l'Odor di femmina de Mozart et le Profumo di donna de Risi, il y a ce qui sépare la légèreté volatile de la profondeur accablante,la fraîche subtilité de la jeunesse, de la corruption "riche et triomphante" de la maturité de l'amour. Faut-il choisir? Je préfère la première.

vendredi 1 mai 2009

Mots-manie (12)

De l'importance des connotations phoniques sur le comportement des connotations sémantiques...Par exemple, maladif et égrotant devraient vouloir dire la même chose. Et pourtant on n'emploiera pas l'un pour l'autre: maladif évoque l'amorphisme et la pâleur ( de l'endive), égrotant associe la triple idée d'aigreur, de rot, de chevrotement et s'appliquera plus volontiers aux vieillards que le maladif porteur d'anémie.

vendredi 17 avril 2009

J.J. Cale

On n'écoute pas assez J.J. Cale, un classique pourtant, aimé des bluesmen autant que des rockers. Le blues fait miauler sa guitare et le rock la fait parfois rugir. Blues? Rock? En fin mécano du tempo, de la cadence et du phrasé, J.J. accroche délicatement au train du rock un blues laineux et ronronnant, à moins que ça ne soit la loco sifflante et fumante du rock qui saisisse au détour de la voie la paisible berline du blues et l'emballe dans sa galopade ferroviaire!

jeudi 9 avril 2009

Mots-manie (11)

Le matin idéal est comme une piscine de mots dans laquelle je flotte.

Mots-manie (10)

Il y a des mots que je n'emploie pas volontiers, comme "épurée", par exemple, qui m'écoeure et me freine, ou "éthérée", dont l'odeur me saute à la tête. Impossible de se limiter au signifié.

samedi 28 mars 2009

Welcome, de Philippe Lioret.

Contrairement à ce que le lancement publicitaire et le battage médiatique pouvaient laisser croire, Welcome n'est pas un plaidoyer pour les sans-papiers ni un réquisitoire contre les pouvoirs publics (il l'est subsidiairement). C'est un drame humain et une aventure à deux: un défi d'amour partagé dont les objets sont différents (et multiples dans le cas de Lindon) mais si précieux qu'ils mettent en jeu la vie et/ou la liberté. L'un, réfugié kurde irakien, avec la fougue et la démesure ordinaire de ses 17 ans, veut traverser la Manche à la nage pour rejoindre son aimée; l'autre, qui n'a même pas su, comme il l'avoue, "simplement traverser la rue" pour empêcher la sienne de partir, s'affronte à lui-même, à sa peur, à son indifférence, à sa lâcheté, et entre, par amour d'abord, par humanité ensuite, par amour paternel enfin, sur le chemin raboteux de la rédemption.
Le style de Philippe Lioret, dont j'avais déjà beaucoup aimé Je vais bien, ne t'en fais pas, affirme quelques constantes: rigueur dans le détail, répétitions du quotidien discrètement dramatisées de façon à rendre l'apparente banalité intense, insistance persuasive et finalement convaincante (qui passe par un millimétrage de l'expression des comédiens). Tout est possible à la volonté dont le carburant est la passion. Tout est possible à la passion qui puise sa force non dans l'instinct mais dans l'âme, non pas une âme qui refuse le corps, comme aurait dit Alain, mais au contraire une âme leopardienne qui refuse la mort (et la mort du sentiment) comme lâcheté vulgaire. Vivre en âme pour vivre en homme, tel est le credo des deux héros de cette histoire. Ne pas se contenter de contempler son aspiration et de lamenter son infortune. Objectiver celle-là et retourner celle-ci de façon à saisir ce dont on a été saisi, et à métamorphoser le sort en destin. Et, pour en finir avec les citations, cette dernière, de Victor Hugo, est parfaitement illustrée par le film: "L'âme est le seul oiseau qui soutienne sa cage." Dans le triangle que l'âme forme avec les forces antagonistes qu'il nous faut sans cesse affronter, nous bâtissons chacun un univers singulier, et oeuvrons chacun au son de notre propre musique, sans souhaiter pour autant la cacophonie, mais sans la fuir non plus, et, si c'est le chaos et la discordance qui l'emportent, si, une à une, nous finissons par perdre nos neuf peaux, que restera-t-il de l'oignon que nous fûmes?
Son âme.
C'est la dernière constante des films de Lioret: la conscience de ses héros brûle d'une lumière de plus en plus éclairante, celle de la vérité paradoxale qui rend évidente la facticité du mensonge.

mots-manie(9)

Ecrire, c'est jouer à la frontière des mots, leurs contours, leurs horizons, leurs sources. Aller vers les marches, mêler les eaux,les territoires, croiser, déteindre, faire tomber les enclaves, envahir, se retirer, activer les marées, déborner, abattre, reconstruire sans ciment ni acier, amuir les parasitages et faire bruire une musique neuve, éternellement labile: celle des confins.

lundi 23 mars 2009

Mots-manie(8)

Il ne suffit pas que les mots disent, il faut qu'ils paradisent.

Politiquement (in)correct

Il y a le politiquement incorrect, qui est référencé, et il y a mieux: l'impolitiquement correct, dénué de toute révérence.

mercredi 11 mars 2009

Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets,1949)

En revoyant ce film après 30 ans, je m'attendais à éprouver un plaisir de politesse, pensant retrouver une comédie d'humour noir un peu vieillotte, du genre qu'illustre si bien Tueurs de dames. Quelle erreur! Ce film est d'une verdeur écarlate, si je peux me permettre cet oxymore. C'est probablement le chef-d'oeuvre d'un Robert Hamer qu'on ne connaît guère. Contrairement au souvenir que j'en avais gardé, ce n'est pas Alec Guinness l'acteur principal: certes, il accumule huit rôles, mais chacun d'eux est secondaire (ce qui n'infirme pas la performance); le protagoniste, l'instrument vivant de la vengeance maternelle et le coup de pouce de la justice immanente (ou le clin d'oeil de la transcendante), c'est Dennis Price qui l'incarne, un acteur qu'on connaît de vue parce qu'il a tourné dans pas mal de nanars et de navets, mais qu'on découvre dans ce rôle probablement unique de sa terne carrière.
Il est ici une sorte de héros wildien qui met son génie (du crime) au service de sa vie et dont la fiction de justice légitime s'emploiera à corriger la réalité injuste du prosaïsme légal. C'est donc un poète et, comme Oscar Wilde ou ses héros, il cache sa profondeur sous une frivolité apprêtée. Comme Oscar Wilde à dix ans (son père et sa mère avaient subi chacun un procès), il aurait pu se dire: "Quand je serai grand, moi aussi j'irai au tribunal!" Les souhaits des enfants sont parfois exaucés, au-delà de toute aspiration...Dès les premières minutes du film, on sait à qui on a affaire, un personnage pseudo-snob, en réalité un héros d'une virilité enforestée dans des manières très britanniques, d'un sang-froid d'agate bien frottée, et qui se réchauffe à son propre humour. La suite du film est conforme à ses prémices (en réalité, le pré-épilogue) : c'est un classique, dans l'acception heureuse du terme, c'est-à-dire une réussite originale indémodable.

mercredi 4 mars 2009

L'eau en poudre bis (cf supra, 9/12/08)

l'invention contredit l'apparente apodicticité de la phrase de Baudrillard: "L'eau en poudre: il suffit de rajouter de l'eau pour obtenir de l'eau."

dimanche 22 février 2009

Mots-manie (7)

Les mots sont des formes dans le brouillard des idées: on les voit bien de près, mais, de loin, ils n'ont pas plus de consistance que les trous qu'ils prétendaient combler.

jeudi 19 février 2009

Mots-manie (6)

Entre deux mots il ne faut choisir ni le moindre ni le "graignor" mais le plus juste. Celui qui contient tout: le gros plan et les lointains. La justesse c'est la profondeur de champ, c'est-à-dire ce qu'on voulait et ce qu'on ne soupçonnait même pas. La confirmation et la révélation. L'aube, le zénith et le crépuscule d'une idée ou d'un sentiment, et l'enveloppe même de sa nuit possible ou probable. "Juste" est l'épithète dont Valéry accablait Midi. Minuit n'est pas moins vertical.

mardi 17 février 2009

L'Enigme du Chicago Express (The Narrow Margin)

Il y a un mystère Ozon, ou plutôt une inexplicabilité, car ce n'est pas son cinéma qui est mystérieux, mais sa réception. Réalisateur habile et protéiforme, il leurre à chacun de ses coups la critique flan-flan d'une nouvelle dandinette. Son dernier simulacre de film s'intitule Ricky, l'histoire d'une famille prolo précaire qui donne naissance à un bébé qui vole (je mange le morceau) : c'est d'un ennui et d'un ridicule démesurés. D'une idée aussi belle qui appelait le merveilleux et la Bonne nouvelle, il n'a fait qu'une chose hybride, un peu socio, un peu psycho, beaucoup zozo. Dans l'ordre alphabétique des auteurs, Ozon s'est glissé entre Oz et Ozu. Il ne le mérite pas.
Heureusement, le bon cinéma, grand ou petit, est là pour nous consoler du médiocre. Classe tous risques (Claude Sautet, 1959) n'est pas un chef-d'oeuvre, mais c'est un film d'action sans fioritures, tendu du début à la fin. Partant d'un si bon (premier) pas, Sautet s'est ensuite empastrouillé dans le bourgeoisisme "qualité France", "choses de la vie" et autres balançoires à repus, à la grande satisfaction des critiques en fauteuil, qui n'ont ni plume ni épée mais seulement le masque en lard fin de la conscience seyante et résidentielle.
Autre ancien débutant prometteur, Richard Fleischer s'est fourvoyé plus tard en se prenant d'abord pour un intellectuel, en se laissant aller finalement au commerce, dans le secteur de la grosse épicerie. Mais il a fait plusieurs bons films sans prétention dans sa jeunesse, dont l'un des meilleurs est L'Enigme du Chicago Express (1952), un huis-clos ferroviaire du tonnerre. Pas une seconde d'ennui ou de simple relâchement. Un chef-d'oeuvre de la série B "atmosphérienne", avec déplacements de signes, ombres, reflets, sentiment de plus en plus angoissant de claustrophobie, ambiguïté et mystère quant à l'identité des personnages, retournements, rebondissements, et ce rythme haletant du train à vapeur qui fonce, qui fonce, charbonnant le jour, escarbillant la nuit. Le cinéma, littéralement, c'est ça: cette palpitation d'images, qui provoque une sensation délicieuse de suffocation (comme celle que doit éprouver le cavalier aventureux quand le galop de son cheval s'allonge) qu'on peut appeler l'excitation du suspense. Les couchettes du Chicago Express sont tout le contraire du divan des psychanalystes. Quand l'action fait battre les coeurs et malstromise les neurones, les raffinements du dialogue seraient intempestifs. Si ce film est si réussi, c'est parce que le réalisateur nous en met plein les yeux sans esbroufe, plein les oreilles sans badaboum, parce qu'il nous tient par la soif et ne nous désaltère qu'au compte-gouttes. Il aiguise un désir qui jusqu'à son ultime satisfaction reste vif et tendu, jamais recouvert de ces éteignoirs du plaisir que sont les complaisances psychologiques et les débauches d'effets dits "spéciaux". The Narrow Margin nous fait palpiter: il met du rouge dans notre coeur de pâle pitant. (Réalisé en treize jours en 1950, ce film atteint une efficacité de mise en scène proche de 100%).

jeudi 12 février 2009

Mots-manie(5)

"Chaque mot que l'on choisit est l'objet d'un enjeu important. Il s'agit de prendre en compte à la fois la relation qui existe entre ce mot et ce que je cherche à signifier, ce qui demande la précision la moins abstraite possible. Mais il faut se soucier également de la relation que ce mot entretient avec la langue et son histoire, de la façon dont il résonne dans le corps de la langue, dont il va entrer dans l'imagination du lecteur, avec quel poids ou quelle légèreté, avec quelle violence ou quelle tendresse." John Berger, Entretien avec Nathalie Crom in TELERAMA 3082 du 4/2/09.

Mots-manie (4)

Un mot inattendu dans une phrase, c'est comme une petite tape d'éveil, un rappel à la vigilance, parfois une alerte, voire un branle-bas. Pour éviter le ronron du style, donnez de la viande fraîche à vos images.

Mots-manie (3)

Les mots sont les chiens du berger. Sans eux, l'intention s'égaille, l'émotion paresse, la pensée perd son adresse et s'oublie dans l'alpage. Sans les mots rassembleurs le troupeau s'effiloche, il n'est plus que laines éparpillées, sans cohésion, sans caractère. les mots font la pelote. Sans leur aboi, leur bahulée, leur cri et leur récri, sans leur jeu, leurs entrechiens, leur allégresse, leur toute-présence, sans cette voix vivante du monde, le bercail du sens resterait vide et froid, la bergerie serait muette...et vaine.

Mots-manie (2)

Je lui disais des mots, elle m'objectait des choses.

Mots-manie (1)

J'aime tellement les mots que je pourrais être capable d'une malhonnêteté pour en obtenir un...

mercredi 11 février 2009

Le matelot et la jargonaute

Madame Hyper et ses moindres, Pièce en un acte et deux collègues, de Joël Bienfait, nous fait assister à l'affrontement d'une inspectrice pédagogique régionale et d'un professeur. L'action se situe dans un lycée, après l'inspection. Dans sa première partie, cette courte pièce est inspirée d'une expérience réelle. Deux sphères s'y intersectent, presque au sens didactique: la première, celle du pouvoir, coupe en deux la seconde, celle des "moindres", laquelle ensuite, dans une réaction fantasmée, parvient à se recoller comme elle peut pour, à son tour, user contre l'autre de son tranchant verbal. Ainsi deux violences alternent, la seconde n'étant qu'une réponse symbolique à la première. Donc se traversent sans se métisser deux univers: celui de la théorie (structuralo-linguistico-transformationnelle ou distributionnelle ou contexturelle, que sais-je? c'est sans importance) et celui de la pratique de l'enseignant qui, au jour le jour, s'évertue à sortir ses élèves des ornières (et parfois des abîmes) de l'ignorance. Comment ouvrir les adolescents à la lumière? Sûrement pas en leur cornant aux oreilles le dernier cri de la SCIENCE littéraire (mariage contre nature et promis à la stérilité, soit dit en passant). Il faut les éclairer, non les éblouir. Ne pas ouvrir sans précaution la porte qui donne sur l'aveuglant absolu du savoir souverain: il y a des marches à franchir, des détours à emprunter. Le professeur est un pédagogue et un psychagogue, c'est à dire un psychopompe d'âmes encore incarnées (un missionnaire, à sa façon), pas un Jupiter de la Connaissance sanctifiée. La main du passeur tient la craie ou la plume, en aucun cas le feu du ciel. Le professeur "offre, propose, s'engage", c'est la définition du dictionnaire. Son rôle est de composer avec la beauté à transmettre et les cervelles qu'il prépare à la recevoir. Il se meut entre deux exigences tyranniques: celle de l'art et celle du réel. C'est un artisan du relatif (ou, pour employer un mot à la mode: un médiateur).
Cette vérité si simple à concevoir du conflit endémique qu'il faut apaiser sans relâche entre le monde et l'empyrée semble échapper au personnage de l'inspectrice, docte fate qui ne respire que l'air purifié du Parnasse. Madame Hyper ( jeu de mots sur IPR) et ses moindres est la dénonciation tonique et poignante du divorce du dogme et de l'expérience, du principe et de l'épreuve. A mesure que je lisais, je sentais monter en moi la révolte et la colère. Si on donne l'autorité aux cuistres et le trissotinisme aux petits chefs, ils vont sans faute humilier à force de science et à droit de férule. Ils ont deux armes, et vous n'avez que votre conscience. Et si la conscience est structurante, elle est aussi désemparée par son doute constitutif. Une double certitude contre un doute, qui peut l'emporter? On souffre, et on rit parfois, à la lecture de cet acte salvateur. Mais c'est l'amertume qui demeure. L'amertume qu'a ressentie le professeur face au rejet de son travail et au mépris de sa personne. L'auteur des Femmes Savantes est mort trop tôt.

lundi 2 février 2009

La fin du Misanthrope, dans la mise en scène de Sireuil.

Molière oppose la solitude philosophique et esthétique d'Alceste à la solitude psychologique et morale de Célimène ( sa solitude en société ). Cette solitude paradoxale, Sireuil a voulu la hisser à la dignité qu'on reconnaît à celle d'Alceste. Il a décidé que Célimène(1) était son égale, et, si Molière ne lui donne pas le dernier mot, le metteur en scène a le pouvoir de lui donner la dernière image, et quelle image! Seule en scène deux longues minutes sous l'éclairage d'un projecteur qui peu à peu s'amenuise, elle entre à son tour dans ce rêve vaporeux de haute solitude dont s'empanache son partenaire. L'amour est-il mort entre eux, ou accède-t-il à une autre essence? L'amour vrai n'est-il pas la rencontre "verticale" de deux "libertés grandes"? Une rencontre que refusent les terrestres horizons du plan sentimental.

(1) incarnée par Marie Lecomte.


Two Lovers (2008) de James Gray

Là où Woody Allen s'ensable, James Gray s'emploie à naviguer. La haute mer des sentiments n'effraie pas les amoureux: "Amour, lieut'nant d'vaisseau, il est temps, levons l'ancre!" Mais l'ancre est lourde et l'esquif chargé. Leo ne va pas bien. Suicidaire, bipolaire... et juif, tendance conscience malheureuse. Il est aimé d'une femme belle et douce, il l'aime aussi, d'un amour sage et sain, mais il aime surtout, d'un amour fou, une autre femme, encore plus "barrée" que lui. C'est avec elle, Michelle, qu'il voudrait embarquer. L'aventure... Les mers du sud de la passion, les mers sans fin, les mers sans fond, les abysses peut-être. Mais que vaudrait une vie que l'on craindrait de risquer? Leo prépare donc son paquetage, et c'est en équipage réduit qu'il s'apprête à appareiller. Hélas! le voyage au long cours fait long feu, la compagne de manoeuvre étant soudain défaillante. Le mélo héroïque voudrait alors que le malheureux échoué achève désespéramment ses jours. Il n'en fera rien. Le suicide, c'était pour la scène d'ouverture. cette exaltation de l'absolu est en même temps un éloge du relatif. Ravalant ses aspirations d'amour lointain (et "loin" n'est pas monosémantique), Leo va tenter de vivre auprès, d'aimer au pré où son destin l'attache. A défaut de navire, la barque quotidienne, qu'il faudra mener en serrant juste. Le cabotage comme consolation? Mais est-ce vraiment si prosaïque? Il n'y a pas de renoncement sans grandeur, et la souffrance ennoblit la résignation. Le vieil enfant devient tout à coup adulte. Il aime enfin ce que voient ses yeux. Et que voient-il? Sandra, grande et solide jeune fille dont la bonté n'altère pas l'éclat, dont la sagesse n'endort pas la sagacité, dont l'indulgence n'écorne pas l'intelligence. Dans l'ordre des apparences, de telles qualités -auxquelles s'ajoutent le mystère d'un regard exorable et la caresse d'un sourire clément- sont un réconfort et une promesse. De bonheur, pourquoi pas?
Les personnages magnifiquement incarnés de ce film intense procurent un sentiment de tristesse euphorique. Le pire à chaque instant nous tend son verre, mais il ne peut nous obliger à boire. Tendresse et pitié, "tendresse de pitié", aurait dit Albert Cohen, ce sont les sentiments que Two Lovers (1) inspire. Une sorte d'universalité de l'amour.
P.-S. Tout le film est sous-tendu par l'émotion, mais surtout au moment particulier où le fils, qu'elle croyait parti pour longtemps, revient, s'assoit parmi les invités, et tourne lentement un regard indiciblement apaisé vers le même regard de sa mère.
Heureuse ou malheureuse, la fin du film? "Bien souvent, les fins franchement malheureuses me paraissent gratuites, et les fins heureuses, artificielles, dit James Gray (TéléObs du 20/11/08) . La fin idéale, pour moi, est douce-amère. Comme dans le Parrain, ou le Lauréat."

(1) : D'après les Nuits blanches, nouvelle de Dostoïevski.

jeudi 29 janvier 2009

Vivant

Quand je dis "Vivant!" j'entends vivant dans l'inséparation du plaisir sensuel organique(qui tient au parfait huilage de la mécanique au travail-ergon) et du plaisir spirituel immanent, car si la vie matérielle est, par nécessité, processionnelle et plafonnée, la vie de l'esprit est, par grâce, mystérieusement inépuisable.
Mais, l'esprit étant inscrutable et insaisissable, il n'est pas vraiment mystérieux qu'on ne puisse l'assigner: il relève de l'illusion pure, du leurre aux oiseaux, de la rêverie prestidigitatrice et, pour tout dire, de l'auto-enchantement.

mercredi 28 janvier 2009

In the cut (2003) Jane Campion

Nouvelle énigme de la critique: des bravos partout, avec multiplication de coeurs, de T, d'étoiles, saluant ce film chichiteux et incompréhensiblement snob pour une réalisatrice qui n'a pourtant plus rien à prouver. Seul (ou presque), Pascal Merigeau(N.Obs) sauve l'honneur en dénonçant le manque de simplicité et de sobriété de l'entreprise. Même François Forestier s'est laissé empurer par la bourtouillade; l'ébriété de la mise en scène le transporte: "esthétique superbe" (c'est pompièrement esthétisant), "couleur d'automne" (kitsch), "flous partiels" ( total brouillard) et "tons pastels" (cucuteries mode). Pour Frédéric Strauss, de Télérama, après moult précautions de réserve, c'est Eros- et -Thanatos- sont- dans- un -bateau, Thanatos tombe à l'eau...Etc. En résumé, "une sorte d'appel au meurtre, considéré comme un des beaux-arts".

In the Cut
peut vouloir dire: dans le coup, ou dans la coupure, ou à vif (c'est le titre du roman dont le film est tiré), mais comment ne pas y voir aussi une allusion à "cunt", mot d'argot pour le sexe féminin (notre "con"). La "chatte" serait-elle le personnage central de ce "thriller féministe" (?!). Comment faire coïncider sa chounette et son coeur, son appétence et son aspiration, afin qu'ils ne forment qu'un seul désir? C'est la question que posent la plupart des films et des romans d'amour. Jane Campion y répond en tournant (sa caméra) autour du pot: c'est la girie autour du giron. Arabesques frénétiques ou ralenties, images en boucles et en mèches (c'est fou ce qui pend du plafond dans les chambres de filles!), multiprises de vue qui finissent par déconnecter (sans jeu de mots) le regard de ce qu'on voudrait lui montrer et qui, croyant électriser la réflexion, la paralysent. Jane Campion veut trop bien faire, elle use de sa caméra comme ferait un reporter
"qui, sous prétexte que les occupants d'une automobile sont soumis aux secousses du terrain, suppose qu'ils ne peuvent avoir qu'une vision chaotique du paysage, alors que tout au contraire la vue compense les soubresauts"...(dixit le regretté Louis Seguin, autre honneur et exception de la critique). Trop de plans, trop de mouvements. Comme on le sait, tout excès aboutit à un manque. Ce qui manque au film de Jane Campion, c'est la maîtrise d'un instrument, d'une technique par laquelle elle se laisse déborder. Un film est un regard sur le regard du spectateur, lequel est un regard sur ce regard, en retour et à l'infini. Si le spectateur est ébloui comme un lapin par une mise en scène trop clinquante, "il ne voit plus ce qu'il regarde" (Louis Seguin) et reste englué dans la redondance visqueuse des procédés d'imitation du réel.

Critiquer, autrement dit juger, autrement dit se montrer irrespectueux par déontologie devrait être la règle. C'est malheureusement l'exception. Déférence et panurgisme sont les deux mamelles ballantes de la critique-aux-yeux-dans-le-dos, c'est-à-dire au sens propre, respectueuse.