mardi 26 mai 2009

Mots-manie (21)

Par homophonie sans doute, la modiste d'autrefois s'imaginait comme une petite personne modeste. Cette homophonie ne joue pas pour le modeux, marqué par son suffixe péjoratif. Les prétentions extravagantes de le mode professionnelle, les vanités qu'elle exalte font de ses petits et grands prêtres des individus essentiellement superficiels - où est "l'arrière-monde" d'un Lagerfeld, par exemple?

samedi 23 mai 2009

A propos d'Indigènes(06), de R. Bouchareb

Se demander s'il s'agit d'un choix ou d'une insuffisance n'est pas une question indigente quand, avec un film, un réalisateur entend dénoncer sans recourir à une forme particulière. Autrement formulé: peut-on dire l'inouï de manière classique et routinière? Faisant l'inverse, ne risque-t-on pas le formalisme et le brouillage de propos? La question est donc à la fois indéclinable et indécidable. Prenons l'exemple d'Indigènes. D'un strict point de vue pédagogique, il n'y a rien à lui reprocher: les situations sont vérifiables, les personnages crédibles et le message impeccable. C'est donc un film émouvant et honnête. Et, de plus, une action juste et un acte de justice. Il touche en plein sa cible(1): la conscience des hommes et la vertu des citoyens. C'est donc un film nécessaire , ce qui remplit la moitié du contrat. Qu'en est-il de l'esthétique de l'oeuvre? N'aurait-on pas tendance à considérer cette question comme déplacée, non-pertinente, et cela sans débat? Ne serait-ce pas un p'tit peu une objection de"pédé"? Je la fais. L'efficacité est-elle assez efficace? Un témoignage doit-il se contenter d'être un bornage?
A l'ouest, rien de nouveau (celui de Milestone, en 1930) est sans doute moins réaliste, moins spectaculaire, mais il entre dans les âmes, celle des soldats, la nôtre ; il n'emballe pas une tranche d'(in)humanité, il la montre, saignante, qui ne peut plus se regarder dans le miroir de la guerre. Comme dans l'Adieu aux armes (celui de Borzage,en 1932) , qui dénonce autrement la guerre et exalte autrement l'amour. J'ai l'air de chinoiser et je me dis que j'ai peut-être tort, mais je ne peux pas m'empêcher de croire qu'une grande ambition ne nuit pas à une plus petite, qu'on peut faire rougir la France en lui mettant le nez sur ses injustices et, en même temps, nous faire ressentir la solitude humaine et la tragédie de l'existence. C'est beaucoup? Non, pour une oeuvre d'art, c'est tout juste assez. Est-il abusif de penser que toute oeuvre d'art, fût-elle comique ou farcesque, doit être aussi métaphysique?(2) C'est-à-dire ontologique et transcendante? Toute oeuvre doit être une fenêtre ouverte sur la condition humaine, et nous requérir tout entiers. le plaisir artistique est inséparable des plus grandes et des plus fiévreuses interrogations, et tous les plaisirs naissent à la même source, y compris le plaisir érotique. Le plaisir artistique est ainsi voisin du plaisir (ou de l'angoisse) onirique. Non liquet, aurait dit Voltaire, ce n'est pas clair. Mais l'esprit ne se nourrit pas que du brouet ordinaire et il a autant besoin de métaphysique que nos poumons d'oxygène, de spéculations sur ce qui n'existe pas que de tablatures sur ce qui existe, car "que serions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas?" (P. Valéry). Et c'est le paradoxe de la métaphysique que de nous donner à aspirer à ce que nous ne pourrions supporter si nous le connaissions. L'invisible fait peur, mais renoncer à l'attirance de l'invisible, c'est renoncer à la vie de l'esprit. Le désir métaphysique est une nostalgie singulière, car il est la nostalgie de l'inconnu; il "n'aspire pas au retour, car il est désir d'un pays où nous ne naquîmes point." (Levinas). Nous voilà loin d'Indigènes? Dommage.
(1) Mais une cible n'est qu'une cible, le paysage et la vie sont tout autour.
(2) On pourrait dire de la métaphysique ce qu'on disait naguère de la politique: si vous ne vous préoccupez pas d'elle, vous ne l'empêcherez pas de s'occuper de vous.

dimanche 17 mai 2009

Mots-manie (20)

En opposition avec l'imparfait de "discrétion" ("je voulais vous demander...") qui semble atténuer l'audace ou la brutalité du propos en le rejetant déjà dans le passé ou en le transformant en hypothèse, il y a l'imparfait "hypocoristique (caressant) ou mignard" (Grevisse) qui semble dilater le présent en l'étirant et l'étendant de façon que passé et présent ne soient qu'une même immense toile: " Qu'il était beau, ce chien!"

jeudi 14 mai 2009

Mots-manie (19)

Depuis que le langage existe on n'a rien inventé de mieux que la métaphore. C'est la brouette de l'expression, son sang même, l'irriguant universellement. Elle est à la source de l'humanité, qui la pompera jusqu'à sa dernière goutte. C'est une algèbre vivante, qui abrège ou démultiplie, et qui donne au présent l'éternelle intuition. Elle élargit le désir qu'elle déplace. Elle donne au logos l'infini, l'impensé, l'indicible, l'indiscernable, l'insaisissable; elle institue le chaos du monde en instant définitivement harmonieux. Rien n'est impossible à la métaphore: "donner" est le verbe qu'elle épouse le mieux. Elle donne de la grâce aux tonneaux, de la jeunesse aux amortis, de la liberté aux bagnards, de la moire aux toiles les plus rêches. Brouette, disais-je? ( "On voit dans les ports de Grèce des petits chariots bleus sur lesquels est écrit en lettres blanches: metaphora. Ce sont des brouettes." Pascal Quignard, Petits traités, I, p. 65 ). Mais si une métaphore peut être une brouette, une brouette n'est pas une métaphore.

mercredi 13 mai 2009

Mots-manie (18)

Une faute de français, c'est comme un défaut d'équerre dans un mur, une paille dans une pierre, un bitter pit dans une pomme.(1)
(1) Tumeur, petit amas ligneux de saveur amère.

mardi 12 mai 2009

Mots-manie (17)

Les mots ne disent pas les choses puisqu'il suffit de changer de mot ou de changer de langue, c'est-à-dire changer de signifiant, pour changer leur signification. En disant matinal, par exemple, je ne dis pas matutinal. Dans matinal on voit se lever le soleil et s'envoler l'alouette, dans matutinal on entend l'alouette chanter et les cloches sonner. Autre exemple: solitude et soledad. Solitude évoque le repli, la discrétion, la petite mort de l'oubli, alors que soledad sonne d'un éclat romantique et remplit le désert de son écho. Le français est sourd où l'espagnol est sonore. Le mot désir en français est comme une coupure, on en sent moins la déchirure que la "dessirure" ardente (désir rime avec azir ou asir -du latin "assum", brûlé). Dans l'anglais desire (dizaie) , au contraire, non seulement on sent cette déchirure permanente du désir, mais on l'entend, et le cri même de la douleur qui l'accompagne, et on en voit les "haillons" (cf la chanson du groupe U2). Donc les choses dites ou écrites n'existent que par l'arbitraire des mots. L'art et la réalité sont deux mondes, dont l'un est multiplié à l'infini.

jeudi 7 mai 2009

Mots-manie (16)

"L'inconvénient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords ; les mots, non. Un certain côté diffus de l'âme leur échappe." (V. Hugo, Pierres. )

Mots-manie (15)

"Quand la pensée a des trous, on met un mot à la place." (R. Barthes, Radioscopie du 17/02/75).

mercredi 6 mai 2009

Mots-manie (14)

Savoir une chose ne garantit pas que je m'en souvienne immuablement. Je commande du pain pour jeudi alors que si on me demande ce que je fais jeudi, je me rappelle tout à coup que je suis absent. Cette question me le fait "assavoir". Je sais que je suis mortel, mais je n'en souffre que lorsqu'une pensée ou un événement me le fait "assavoir". L'assavoir est une sorte d'actualisation du savoir. L'assavoir me rend sensible le savoir.

lundi 4 mai 2009

Mots-manie (13)

Entre l'Odor di femmina de Mozart et le Profumo di donna de Risi, il y a ce qui sépare la légèreté volatile de la profondeur accablante,la fraîche subtilité de la jeunesse, de la corruption "riche et triomphante" de la maturité de l'amour. Faut-il choisir? Je préfère la première.

vendredi 1 mai 2009

Mots-manie (12)

De l'importance des connotations phoniques sur le comportement des connotations sémantiques...Par exemple, maladif et égrotant devraient vouloir dire la même chose. Et pourtant on n'emploiera pas l'un pour l'autre: maladif évoque l'amorphisme et la pâleur ( de l'endive), égrotant associe la triple idée d'aigreur, de rot, de chevrotement et s'appliquera plus volontiers aux vieillards que le maladif porteur d'anémie.