dimanche 27 septembre 2009

Mots-manie (38)

Peut-on faire une différence entre "je vais boire (ou tirer) un coup ou deux" et "je vais boire (ou tirer) un ou deux coups"? Oui. "Un coup ou deux" permet un flottement, un doute ( une hésitation étirée par l'hiatus). "Un ou deux coups" se présente plutôt comme un ensemble, et il est plus probable que ce soit deux que un ("coups" est au pluriel), l'hésitation est moindre (elle est théorique). C'est comme si le "paquet coups" était déjà ficelé. Il y a un peu d'inconnu dans "un coup ou deux" donc de mystère, donc de poésie, le mot "coup" y est central et singulier, on lui tourne autour. "Un ou deux coups" est plus germanique, le mot important est à la fin, il est la finalité de la phrase. "Un coup ou deux" est plus littéraire, "un ou deux coups" plus pragmatique. On peut parier que les coups seront plus vite bus ou tirés dans le second cas que dans le premier.

Mots-manie (37)

Dans courroux, je vois le cou rouge de l'homme en colère (il est court et rouge , de préférence), sa voix irritée s'enroue, et le doublement du "r" accroît le volume du cou et sa vultuosité.

vendredi 25 septembre 2009

"Résistance rêveuse" (2).

A chaque fois que le Néant rêve, un homme naît.

"Résistance rêveuse" (Walter Benjamin).

Le fil par lequel je tiens au monde où je fus mis, où est-il attaché? Il flotte sous l'aisselle du vent. Mettre au jour, c'est soumettre à la nuit. Dans son caprice intermittent, le Néant nous éclaire et nous ravale. Naître, c'est mourir. Résister c'est vivre, occasionner son moment dans l'horrible éternité. Rêver dans l'épaisseur du rien cosmique.

lundi 21 septembre 2009

Mots-manie (36)

A propos de la tradition juive-orientale, Claudio Magris emploie un mot qui n'a pas encore de traduction littérale en français: "illeso" (illésé? Inlésé?), qui signifie "intact", "indemne", "intègre". "Quelque chose qui, malgré toutes les blessures, n'est pas vraiment blessé". Serait-ce l'âme juive, le droit de l'âme tout court, l'âme du droit qui survit au corps de la force qui prétendait l'anéantir?
"Ce IIIe Reich, qui rêvait d'être millénaire, aura finalement moins duré que le chauffage de ma salle de bains!"(Claudio Magris, Loin d'où? éd. du Seuil).

Mots-manie (35)

Le lexique peut faire des merveilles. Parfois même il concilie les contraires, ou les inclut. Une cuisinière noire du Texas dit à Studs Terkel, à propos des Blancs du Sud: "Ils étaient toujours gentils d'une façon méchante avec les Noirs". (in Hard Times).

vendredi 18 septembre 2009

Préférences

A la langue de bois
Je préfère la langue des bois
A la langue de plastique
La langue des loustics
A la langue d'airain
La langue des reins
A la langue de pute
La langue des putes
Au galimard de cuir
Les lapsus de l'amour

Farrago

Il y a tellement d'écrivains, avec et sans guillemets, dans la collection de la pléiade de Gallimard, qu'il faudrait la rebaptiser la myriade.

samedi 12 septembre 2009

L'intelligence de l'âme

Les phares devraient nous indiquer les chenaux, mais certains nous dirigent vers des écueils et brisent, par des actes ou des propos rédhibitoires, le cristal de l'intelligence et l'intégrité de la justice. Par exemple, Giono a été déconsidéré à mes yeux le jour où j'ai appris qu'il avait dit de Proust:"C'est un pignouf!" Mon antipathie croissante pour Mitterrand s'est accélérée quand, parlant du Rwanda, il a lâché:"Vous savez, dans ces pays-là, un génocide, c'est pas trop important." Ce ne sont pas que des pannes d'intelligence, ce sont surtout des manques de sensibilité. Quand j'ai su que Picasso avait oublié dans sa mouise le Max Jacob qui autrefois avait partagé avec lui le peu qu'il avait, il s'est effondré dans mon estime. Je parle des hommes, pas de leurs oeuvres, mais il est impossible que les premiers ne déteignent pas, fût-ce inconsciemment, sur les secondes. Comment dresser un autel à Voltaire disant: "Combien d'hommes ne méritent pas d'être éclairés!" et considérant les paysans comme "des boeufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin"? Comment effacer cette souillure de la mémoire de Péguy: "Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès", en précisant: "dans le dos, comme les traîtres"? Et les remerciements de Claudel à "la Sainte Espagne" qui exerça, entre 1936 et 1939 (et au-delà) "la représaille immense de l'amour"? Quel crédit accorder à la philosophie d'un homme comme Heidegger qui écrit, en 1933: "Que ni des principes doctrinaux ni des "idées" ne soient les règles de votre vie. Le Führer lui-même, et lui seul, est la réalité allemande d'aujourd'hui et du futur, ainsi que sa loi"? Nazisme ou germanité? Il faut se souvenir que Lüther (Hütler, par métathèse prophétique) , en 1540, réclamait l'éradication des juifs, et qu'on les brûlât vivants! Même Nietzsche (moins gravement) a révélé sa stulta arrogantia: "Quand une femme a du goût pour la science, c'est le plus souvent qu'il y a quelque chose d'anormal dans sa sexualité". Mais il y a des actes ou des dispenses d'actes bien plus cruels: Thomas Mann fut-il si totalement inaffecté par le suicide de son fils, qu'il n'interrompit point sa tournée de conférences en 1949 pour assister à ses obsèques? Il est parfois des affirmations bidonnantes, comme celle-ci, signée Sollers, "l'idiot-utile": "Mao est un penseur philosophique très profond". Encore ne s'agit-il là "que" d'un aveuglement. Mais que dire des remontrances humiliantes de Sartre à son "ami" Camus, après la publication de L'homme révolté: "Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique? Je n'ose vous conseiller de vous reporter à L'Etre et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue"? Comme exemple d'insulte méprisante, on a aussi celle de Lobo-Antunes adressée à Pessoa: "Le Livre de l'intranquillité est une cochonnerie!" Le même ajoutant: "Vous savez, un type qui n'a jamais couché..." Mais le pire, peut-être, c'est la fausse urgence, le désintérêt, la lassitude qui poussent à escamoter la réflexion et à cracher des condamnations et des jugements expéditifs. Valéry le fit, comme beaucoup d'autres, à propos de Dreyfus: "Qu'on le fusille et qu'on n'en parle plus". Parlons-en, au contraire. La honte des écrivains est qu'ils se conduisent aussi mesquinement, bêtement et cruellement que le moins fréquentable des hommes ordinaires. Les écrivains ne devraient pas nous décevoir. Les artistes non plus. Les coloriages lumineux de Dali sont à jamais maculés par l'abjection de l'admirateur du caudillo, qui salua d'un "olé" (j'ai peine à le croire) l'exécution de son ami Federico Garcia Lorca. Dans un registre moins barbare, on pourrait citer Eluard qui, poussé par je ne sais quelle jalousie, réussit à interrompre la générale de La Voix humaine en dénonçant l'homosexualité de Cocteau. L'ignominie n'épargne pas les savants: Kepler refusa de payer la pension de sa mère, emprisonnée pour sorcellerie, en disant: "Vous la libérez ou vous la brûlez..." Ni les musiciens, comme le divin, le merveilleux Mozart qui, dans un billet écrit de Milan à sa soeur-il a quinze ans- fait part du plaisir qu'il a pris à voir "quatre coquins qu'on pendait sur la place du Dôme", lui rappelant qu'il avait déjà joui du même spectacle, à Lyon, cinq ans plus tôt. Mais finissons par achever, comme dirait l'autre, et quoi de plus achevé que le ridicule d'un Aragon qui prostitua sa chatoyante intelligence jusqu'à écrire: "Je me demandais si la nouvelle constitution stalinienne ne méritait pas la première place parmi les trésors les plus précieux de la culture humaine, avant les royales oeuvres de Shakespeare, Rimbaud, Goethe ou Pouchkine"? La servilité et la haine sont les pires ennemies du discernement. La honte des créateurs est d'oublier d'offrir au monde, en toute occasion, "un coeur intelligent".
Un coeur intelligent nous évite la cassure ou la dissolution. Si nous n'étions qu'intelligence, nous serions toujours secs; si nous n'étions que sensibilité, nous serions toujours mouillés!
Mais "nous n'avons pas trop d'intellect et trop peu d'âme, disait Musil, mais pas assez d'intellect dans les questions de l'âme".
Pour conclure, j'aimerais rectifier une affirmation contenue dans la première phrase de ce texte, l'intelligence métaphorisée en cristal: "La sensibilité est le cristal, l'intelligence est le prisme." (Victor Crinetz, Le Fou parle, n° 3, octobre-novembre 1977, Courrier, page 46).

jeudi 3 septembre 2009

Mots-manie (34)

Rares sont les identités aussi gravement connotées que celle du couturier Christian Lacroix. Il hérite d'un nom de supplice, qu'on double aussitôt d'un prénom victimaire. Le voilà bien équipé dans la parementure! S'apportant renfort réciproque, nom et prénom s'unissent en une même érection, comme les contreforts d'une seule église, mors et vita, et bâtissent un petit Arlésien "chrys-hématique" (élevé, dit sa mère, "entre le sang et l'or").