samedi 28 novembre 2009

Salauds de pauvres!

Nous sommes en démocratie. Alors qu'on n'arrive plus à compter le nombre de chauffeurs et de cuisiniers que les ministres de notre république ont à leur disposition, ma voisine n'a plus de voiture et mon voisin plus rien à cuire. On va s'étonner de la résurgence du poujadisme, mais la haine du riche (confondu avec l'élite) est une réaction instinctive au mépris dont le pauvre se sent justement écrasé, comme un objet exotique et indistinct dans la perspective cavalière du pouvoir. Que la haine du riche réponde au mépris du pauvre est un chiasme millénaire qui, dans des circonstances exacerbées, vira au millénarisme sanglant. Nos temps semblent plus paisibles, mais la paix sociale ne doit pas se confondre avec la passivité: la colère sporadiquement s'exprime, la révolte est sous-jacente. Le pauvre ne supportera pas toujours d'épicer le bonheur du riche. La création d'un nouveau parti politique par un saltimbanque ( qui n'émarge pas chez les pauvres mais qui les aime et en est aimé) rappelle la candidature de Coluche à l'élection présidentielle de 81. Aujourd'hui, comme alors, la misère s'élargit comme une tache honteuse, mais la honte, la vergogne, la vilenie, est-ce au peuple de l'essuyer, alors qu'elle lui est infligée? Le pauvre bande et c'est le riche qui baise. Le pauvre a envie de vivre et le riche s'ébroue sur lui de ses pelures et de ses rogatons. Je lisais naguère dans la presse que M. Balladur était "un homme généreux". Il avait en effet offert des gants à M. Sarkozy, son homme de confiance (j'allais dire son homme de "main") et un ou deux costumes à Nicolas Bazire, son porte-serviette (j'allais écrire son " porte-manteau"). (1) En quoi consiste donc la "générosité" du grand bourgeois? A déshabiller quelques milliers de pauvres anonymes pour habiller les amis riches.
Sarkozy et consorts (ceux qui possèdent en commun) se foutent bien des pauvres. Ils leur font politesses et révérences, ce qui prouve leur indifférence profonde. Jamais ils ne s'abaisseraient à crier raca sur la racaille (sauf un p'tit peu par front-nationalisme électoraliste). Ceux qui agonissent les pauvres, ce sont d'autres pauvres, trop voisins, trop pareils. Salauds de pauvres! Ivrognes, envieux, voleurs. Voleurs? Tiens, on vole de nouveau pour manger! Dans La Loi des Péruviens, datée de 1594, on trouve ce passage: "Quiconque vole des aliments ou des vêtements, de l'argent ou de l'or, sera interrogé pour qu'on sache s'il a volé poussé par la nécessité et la pauvreté, et, si l'on voit qu'il en est ainsi, ce n'est pas le voleur qui sera châtié, mais celui qui a charge de lui fournir le nécessaire..."
Pour être gentil comme un riche, il ne faut pas avoir besoin de voler, il ne faut plus avoir besoin de voler. Il faut avoir volé avant et l'avoir oublié. " Pauvre, j'étais méchant parce qu'envieux de la richesse des autres, raconte Genet, et ce sentiment sans douceur me détruisait, me consumait. Je voulus devenir riche pour être bon, afin d'éprouver cette douceur, ce repos qu'accorde la bonté... J'ai volé pour être bon." Mais le vrai pauvre n'aura jamais le capital social du vrai riche, celui qui n'a plus à voler parce que ses ancêtres l'ont fait pour lui. Le vrai pauvre n'a que son amertume à mâcher. Après tout, les riches sont faits du miel de la salive de Dieu, et les pauvres des gringuenaudes de Satan.

(1) La symbolique de tels cadeaux est, par ailleurs, aveuglante: je t'offre des gants pour que tu en prennes avec moi. Je t'offre un costard parce que c'est moi, et non toi, qui les taille!

jeudi 26 novembre 2009

A l'origine

On ne sort pas d'un film comme A l'origine, de Xavier Giannoli, avec un "sentiment". C'est un mot trop faible. Angoissé et bouleversé de la première à la dernière image, on a participé émotionnellement à son déroulement.
Le protagoniste de l'histoire n'est pas un chevalier d'industrie, mais un tout petit escroc qui vit les ailes repliées et se contente -kat onoma- d'"escroquer", c'est-à-dire de décrocher au passage ce qui s'offre à la concupiscence du voleur. Il évolue comme une ombre dans le brouillard. Jusqu'au jour où, par hasard, une méprise le fait exister: le zombie est changé en quelqu'un. Ce ramastiqueur paradoxal ne vient pourtant pas agiter de fausses promesses, il se contente de revêtir un habit qu'on lui tend. Jusque-là fripouille triste, il va lentement s'enfoncer dans un mirage, tête baissée, gorge nouée, transparente imposture. Il va devenir. Ceux qui l'élisent et qu'il entraîne - d'abord à son corps défendant- font mine de ne pas voir le mensonge brise-rêve: ils ne veulent pas interpréter la peur qui travaille le regard d'un usurpateur traqué par sa propre arnaque, le mutisme d'un pseudo-bâtisseur (au langage si peu conquérant que trois mots chiffonnés lui écorcheraient les lèvres). A cheval donné on ne regarde pas la bouche, et l'espoir est une illusion vitale, qui offusque toute lumière, surtout celle de la vérité. Cet homme étrange et solitaire, naguère fuyant et sans substance, incarne tout à coup - astrale rencontre ou phénoménal quiproquo - l'espérance des abandonnés. Un twist, provoqué par la berlue mentale dont est frappée toute une population, est à l'origine de la transsubstantiation (en même temps que de la substantiation toute simple) qui fait que soudain l'insignifiant signifie. Le fantôme prend chair quand il prend la figure du salut. Il existe parce qu'il devient ce qu'ils ont vu: un messie d'onction terrestre, un envoyé de l'humaine providence, en un mot un entrepreneur.
Le déviant qui devient, ce pourrait être le titre d'une fable qui n'a rien d'un apologue, car ce film n'est pas une leçon mais le récit d'une aventure humaine étonnante dans laquelle bien et mal sont non seulement inséparables mais indéfinissables parce qu'insaisissables.
Comme une action extraordinaire ne peut s'envoler longtemps sans finir par être avalée par la pesanteur ordinaire, un jour, l'évidence du faux décor qu'on espérait si vrai crève les yeux. Ce ne sera pas une apocalypse pourtant, mais un soulagement: la fuite en avant dans l'urgence aurait pu être fatale au héros. Elle l'est, d'une certaine façon, mais la condamnation n'exclut pas la rédemption. Le jour où le rêve s'effondre, on n'a pas face à face une triste fripouille et d'innocentes dupes, mais une poignée de pauvres hommes riches d'une part de destin, serrée, intense, inarrachable. Une folie les a sauvés pour un jour ou pour toujours, de l'embourbement d'une sagesse mortifère. Si vraiment il fallait tirer une morale de cette histoire, ce serait celle-ci: LA VIE EST UN (MEN)SONGE, ET LA VERITE NE DIT PAS LE CONTRAIRE. Qui vive?
Il aurait fallu dire un mot des machines, mastodontes et titans effrayants et gracieux qui semblent danser sous l'autorité surréelle d'un chorégraphe fantasmé. Il faut dire enfin que ce grand film est porté par deux grands acteurs: François Cluzet, littéralement habité par son personnage, et Emmanuelle Devos, d'une force et d'une justesse rares.
P.-S. A l'origine est un titre dont l'explication pourrait être multiple et nous faire aussi bien remonter au Déluge - et même avant - qu'à ce qu'on a vécu ou décidé ce matin même au réveil. Prenons-le comme ça: les commencements sont ce qu'ils sont, déterminants, libérateurs, que sais-je? En l'occurence, comme dirait mon tailleur, Que puis-je? (1)

(1) L'expression des impressions étant une contradiction dans les termes, il n'est pas surprenant qu'elle soit parfois touffue: je plaide l'indulgence.

mardi 17 novembre 2009

Face à face ou côte à côte? (bis)

La valeur d'un spectacle se mesure à son impact et aux ondes qu'il propage dans la conscience du spectateur. C'est comme un écho mental dont l'intensité se circonduirait temporellement. Si je reviens sur Petit déjeuner orageux un soir de carnaval, c'est parce que son souvenir, après 48 heures, fait encore le siège de mon esprit. Mon intention n'est pas d'en refaire une analyse, mais de bisser bêtement ma jubilation. Pour bien avoir la pêche, il faut se la fendre, et avec un tel cordial, on est requinqué pour l'hiver! Je dois avouer que, malgré les avis favorables de quelques proches, qui avaient vu ce spectacle en Avignon ou à Bruxelles, j'avais a priori des craintes : que les sketches (ou les saynètes) manquent d'originalité, que les enchaînements soient chaotiques ou flottants, que le rythme ne soit pas fermement soutenu (ce qui peut arriver dans un spectacle athlétique que les acteurs -qui ne sont pas des armoires normandes- tiennent constamment à bout de bras). Et rien de tout cela! Nos deux acolytes ont un tel sens du timing que c'en est presque miraculeux. Beau travail, et chapeau!
Comment qualifier d'un mot une telle création? Sotie conviendrait assez. Au sens traditionnel de farce allégorique, et au sens gidien qui y ajouterait l'ironie.

lundi 16 novembre 2009

Face à face ou côte à côte?

...Ou comment se dégorger la rate sans s'obstruer l'intelligence.Comment? En allant voir la pièce intitulée Petit déjeuner orageux un soir de carnaval. Une bonne nouvelle pour le théâtre, et pour les arts de la scène francophone.
Emulation et rivalité sont les grandes guides par lesquelles nous menons notre course à la réussite, au succès, ou tout simplement à la vie, voire à la survie. Sur la scène et, symboliquement, dans la carrière immense et pourtant circonscrite où ils sont appelés à entrer, deux amis... Deux amis, deux acteurs, deux personnages qui, naturellement, cherchent à recevoir la lumière et, naturellement aussi, cherchent à donner de l'ombre. Une injonction perverse (une voix enregistrée) les invite à un défi. Nous ne savons pas alors d'où sort cette assignation mystérieuse, mais les deux amis-acteurs, flattés d'avoir été choisis, acceptent la compétition qu'elle leur dicte. Ils ne savent jusqu'où cette aveugle obéissance va les entraîner... Car la machine machiavélienne agit au rebours de l'écarteur dans l'arène: elle n'excite pas le taureau pour le distraire du combattant renversé, elle l'attire au contraire comme une volaille sur le sang, et ce serait féroce sans l'humour qui fait des niches et des papouilles au désespoir. Duo déglingué (quand l'émulation dit "Hue!" la rivalité crie "Dia!") Eno et Hervé, Hervé et Eno, Hervéno font l'un l'homme et l'autre la bête, l'un le poète et l'autre la nature, l'un le clown blanc et l'autre l'auguste. Deux paillasses ou deux artistes? Les acteurs sont en tout cas étonnants, au point de convoquer l'ennui sans jamais le susciter, et il est triste que de tels comédiens, interprètes et créateurs, ne puissent chaque soir déclencher l'hilarité d'un plus grand nombre et faire naître la réflexion de plus de quatre-vingts happy few, quand la planète entière aurait besoin de faire la différence entre les queues des cerises et leurs noyaux. Je n'en dis pas plus, allez voir cette petite performance: elle a les atouts d'une grande.
P.-S. Prévoir un mouchoir (le rire aussi fait pleurer).

vendredi 13 novembre 2009

Correction "politique"

Féminiser matériellement auteur, peintre, écrivain, c'est confondre le sexe et le genre. Dans cette logique, il faut que l'ajout et le retrait soient en miroir: si on marque systématiquement le féminin, on doit marquer de même le masculin. Donc, l'écrivain femme étant l'écrivaine(1), la grenouille mâle sera le grenouil.Ce n'est pas plus laid que "peintresse". Voilà où nous entraîne le féminisme bas-bleuiste, lequel ignore qu'un peintre, un écrivain, un artiste en général ne puise pas son génie dans son sexe mais dans les embrasures de son âme et les accents de son esprit.[cf le sexe et le genre(3)]
(1)"Ecrivaine", diront les humoristes:"sous-catégorie de l'écrivain".