mercredi 25 août 2010

Copacabana, de Marc Fitoussi (2010)

La seule fois que Babou fait son âge (et encore), c'est quand elle vient d'apprendre par sa fille que celle-ci se marie... et qu'elle n'est pas invitée. Babou, la mère fofolle, maladroitement aimante, imprévisible, risque de "marquer mal". Sa fille, Esméralda (sic), est tout le contraire. Chahutée, ballottée durant son enfance, elle compte achever ses études (qu'elle paie en étant serveuse) et épouser un gentil garçon pas trop farfelu. Babou accuse le coup et décide d'"employer" sa vie: si sa fille l'admire un peu, elle l'aimera bien plus. Tête baissée, la "baba" va rentrer dans le réel comme dans une couenne de lard et le saisir au bras-le-corps de sa volonté, belluaire lumineuse au milieu des porchers.
On voit tout de suite que ça ne fait pas un téléfilm sur le thème du conflit des générations, de l'entrée dans la vie active devenue précaire, des rapports mère-fille, etc. Il s'agit d'autre chose. Il s'agit de cinéma, de regard, de sensibilité, de lenteur, d'ellipses, de détails inattendus, de traits si finement dessinés qu'ils en sont invisibles, d'émotions non sollicitées mais engendrées par l'humus des situations. Etre un artiste, ça ne s'apprend guère; créer un monde est une chose rare, et ce monde qu'on crée, il faut lui donner une consistance, une vie, des habitants. Les habitants de Copacabana ne sont pas extraordinaires, ils sont. Ils ont autant et plus d'épaisseur humaine que les habitants du monde réel. Plus, parce qu'en même temps que le réel ils révèlent le vrai. D'un matériau brut -le réel- qu'il a su, d'expérience et de réflexion, analyser, l'artiste, par alchimie ou métamorphose, parvient à donner une synthèse vivante et parlante qu'on peut appeler le vrai. Un film est une construction, une fiction, mais un film réussi est une fiction où jamais le vrai ne contredit le réel, sans pour autant en faire un objet lisse et bien poncé, c'est-à-dire un poncif.

Tout est original dans Copacabana et pourtant rien n'y est surprenant. Car le grand art n'est pas de bluffer mais d'émerveiller, et le très grand art est d'émerveiller avec du banal et du quotidien. Les mensonges et les faux semblants ordinaires n'ont nulle part où se cacher sous les yeux de l'artiste: la vérité de l'esprit éclaire tout. La vérité et la vie se confondent: le vrai est du réel élucidé, le vrai est du réel nécessaire, le vrai est du réel vital. Transformer une réalité grasse et poisseuse en une vérité mince et propre, c'est donner au chaos une signification, car le chaos du réel est insignifiant et l'insignifiance est chaotique. " Tout ce qui est inventé est vrai", disait Flaubert; à condition que l'invention dépasse les apparences, les grimaces du "fac-sim.", le caméléonisme universel. Le reste n'est que réel.
Un cinéaste qui parvient à me faire pleurer sur des airs de musique brésilienne alors que je ne supporte pas les rythmes syncopés de danses bariolées comme la bossa- nova, est vraiment un grand artiste. Il faut le répéter: Copacabana est une comédie dramatique réussie parce que son héroïne est un personnage unique, un "visage", aurait dit Levinas. Grâce à la conjonction miraculeuse de deux intentions (deux forces), ce film transcende à la fois son jeu et sa mise en scène, il transcende le genre et devient irremplaçable, c'est-à-dire inoubliable.