jeudi 24 février 2011

Paludes

Je croyais que Paludes était le meilleur livre de Gide, mais, venant de le relire, je ne le crois plus.(1) Son meilleur, jusqu'à nouvelle lecture, c'est Si le grain ne meurt. Mais Paludes est son livre le plus singulier. C'est un cri muet de la révolte que chacun devrait éprouver devant l'absurdité répétitive de sa vie et, en même temps, un regard ironiquement paisible sur l'absurdité de toute révolte. Partir ne fait jamais que déplacer le pion sur l'échiquier du néant. La ferveur n'est qu'une autre forme de la stupeur. Les mots "vertu" et "acceptation" jurent-ils? C'est alors qu'il faut en faire un couple de boeufs à tirer la même charrette: "Il appelle souvent vertu l'acceptation, parce que cela la permet aux pauvres."(Poche, p. 30).
L'écrivain fait-il partie lui aussi de ces pauvres résignés? Non, parce qu'il écrit Paludes, et qu'écrivant Paludes il donne un nom aux miasmes de l'ennui. Oui, parce que son activité "transcendante" ne le sauve pas de sa misère conditionnelle. Mais non quand même parce qu'il transforme cette misère en contemplation de la misère et en matière sensible, en émotion, "l'émotion que j'ai devant les délicates choses grises." (p.40)
Les humbles sont paradoxalement moins misérables en ce qu'ils incarnent physiquement leur métaphysique misère. Comment être heureux positivement? Négativement, c'est facile (encore qu'aléatoire) : on "ne se souvient pas toujours de sa misère." (p.67) Comment alors entendre cette définition de Paludes? "Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché."? (p.70) L'homme soumis ou l'homme détendu? Ou un mélange des deux comme "l'homme résigné dans la décontraction"? Qui garde cependant un trou de serrure à portée de vue car, classiquement, il faut songer "à tout l'énorme paysage qui passe à travers le trou d'une serrure dès que l'oeil se rapproche suffisamment de la porte." (p.72) La curiosité désintéressée, l'inquiétude excitante. Le secret de l'éveil dans l'universel assoupissement des consciences? La libido de l'âme: "S'éprendre de son inquiétude". (p.87)
(1) a) Je n'aurais pas dû relire Paludes.
b) J'ai bien fait de relire Paludes.

Post-scriptum : Drôle. J'avais gardé de Paludes un seul souvenir: le mot "filipendule". Il ne s'y trouve pas.

jeudi 17 février 2011

La Leçon d'allemand

Ce livre est considéré comme le meilleur roman de Siegfried Lenz. Le drame ( la tragédie, peut-être) qu'il nous raconte, par le biais d'un narrateur qui se souvient (alter ego de Lenz lui-même?), s'incarne dans un pays rude (le Schleswig) où les sentiments ont l'opiniâtreté maussade des intempéries (pages 245-246, éd. R. Laffont, coll. Pavillons) : "Dans les prés, il n'y avait que des vaches et des moutons. Les vaches, les moutons, cela va de soi et, pourtant, je ne puis omettre de mentionner, à l'arrière-plan, leurs formes tachées de blanc et de noir, leurs silhouettes grises et ébouriffées - se confondant les unes avec les autres au point qu'on ne savait jamais exactement où finissait une bête et où commençait l'autre -, impossible de les omettre car je veux donner une image fidèle de ma plaine. Je ne parle pas de n'importe quel pays mais de mon pays; je ne relate pas n'importe quel malheur mais mon propre malheur; d'une façon générale, je ne parle pas à la légère. Ce qui ne vous tient pas à coeur ne vous engage à rien.
Et c'est pourquoi il me faut un ciel bas, une atmosphère brumeuse, un soleil voilé. Je nous laisse travailler à la cadence d'un ressac paisible; les roseaux bruissent, un vol d'oiseaux passe dans le ciel, le marais mijote à gros bouillons. Le marais, la vase, la vase élémentaire..."
A la frontière indistincte de la terre et de l'eau, l'enracinement des hommes est à la fois lointain et flottant. C'est un pays qui ne flatte pas la vie et n'adoucit guère les moeurs de ses habitants, plus acclimatés à la rage des tempêtes qu'à la musique des coeurs.
Centrales, à tout point de vue, sont les pages 265-270 : des avions anglais viennent mitrailler le village, blessant le frère du narrateur et une vache. Celle-ci doit être abattue. C'est une scène forte et métaphorique, trop longue pour être citée, mais où l'on retrouve le triangle lenzien: la nature, la sensibilité ( induisant la pitié et la conscience - développée ou balbutiante) et l'aveuglement jugulaire. Dans cette scène où l'innocence doit être sacrifiée, le triangle est instable parce que la période est instable. La guerre est faite pour caviarder les consciences, aliéner la conscience collective pour que la cécité disciplinante triomphe (momentanément).
Le devoir d'obéissance, sous un régime totalitaire, amène à réduire l'intelligence du monde et l'expression de la vie. Interdire à un peintre de peindre, c'est interdire aux poumons de respirer. Le policier psychorigide ne pense plus, il obéit. Son humanité est mise sous l'étouffoir d'une conception fallacieuse du devoir. Celui qu'il opprime était son ami, qui l'avait même sauvé de la noyade quand il était enfant. Mais la machine nazie comprime à merveille les poitrines et les cervelles. Le roman de Lenz décrit cette oppression et la résistance active ou passive que lui oppose le libre arbitre des quelques consciences inquiètes (pléonasme) que l'intelligence continue d'irriguer.
Deux fléaux menacent le monde: l'obéissance et le commandement. Exacerbées en période de conflit, ces attitudes ont l'avantage de simplifier tous les rapports puisqu'elles ne font appel qu'au cerveau reptilien. Mais c'est une chiennerie "indécroc-table", même en temps de paix, que ce goût pour le coup de gueule et la queue basse. Le tropisme de l'autorité est tautologique; l'autorité s'autorise elle-même, fabrique les fascismes, rouges, noirs, bruns, et demeure, par-delà les crises, modelant la mentalité des petits chefs, des gardiens et autres mangeurs de jeunes, de curés, de pédés, de "bicots", etc. C'est la dent de chien du chauvinisme, du poujadisme, de l'autodéfense. La rechigne. La "peste émotionnelle", comme disait Reich. Et ceux qui obéissent le font d'autant plus facilement qu'ils rêvent de commander, puisque obéir et commander sont en définitive la même chose, le même fléau, né de la conception pseudo-civilisatrice de la hiérarchie, de l'ordre, de l'encadrement gradué de la vie.
Une telle vision du monde humain est-elle majoritaire? Variable selon les époques? L'occasion de l'avènement du fascisme, du nazisme, du bolchevisme la fait évidemment flamber. Mais décréter le mal irrémédiable, c'est-à-dire naturellement inhérent? Une étude du psychanalyste anglais Money-Kirle ( Psychanalyse et horizons politiques) tendrait à établir que ceux qu'on pourrait appeler les "humanistes" ont été élevés dans un climat tolérant, affectueux, dans une grande liberté de corps et d'esprit; qu'on les rencontre, devenus adultes, dans les professions à caractère artistique ou scientifique. Les "autoritaires", au contraire, occupant la plupart des postes administratifs, ont été élevés strictement dans un carcan psychologique impliquant discipline et obéissance. Les premiers étaient appelés à comprendre, les seconds à se soumettre.
En Allemagne, trois reichs successifs ont accumulé une masse hiérarchique au service de l'Etat, plus lourde qu'un million de marteaux-pilons.

mercredi 16 février 2011

Une minute de silence

C'est le titre d'un court récit romanesque de Siegfried Lenz. Il nous fait entrer dans l'intimité d'un adolescent qui vient de perdre son premier amour, son professeur d'anglais, une jeune femme morte au cours d'un accident en mer. La narration est d'une délicatesse dont on avait oublié l'existence et les effets. C'est un chant de deuil et d'amour. C'est une lumière, forcément voilée. La vie, la jeunesse, l'appétit des sens, la clarté des rêves d'avenir, anéantis. Mort, où est ta victoire?
La forme choisie par Lenz est d'un tel classicisme qu'on n'en voit pas l'art. On le ressent seulement, et de plus en plus. Si bien qu'on ferme le livre avec les larmes au bord des yeux. Lenz a compris ce qu'ont en commun l'art suprême et sa retenue. L'art et la pudeur ont une parenté et une responsabilité essentielles: faire que l'humanité et le monde ne soient pas que ce qu'ils sont. L'art est la pudeur des choses, et la pudeur est l'art d'accommoder son coeur, de le mettre en harmonie avec la douceur et la dureté du monde.
J'ai reçu ce récit comme un aérolithe: le temps n'a pas griffé le message éternel des coeurs sensibles qui sont, pour l'amour, les proies les plus faciles. Il m'a fait songer aux préromantiques, Senancour, Fromentin , Joubert. Joubert est celui qui a donné de la pudeur, justement, une des plus belles définitions: " A quoi se connaît la pudeur? Elle est sensible à notre oeil-même. Par un lointain inétendu et un magique enfoncement qu'elle prête à toutes nos formes." Georges Poulet explique, dans sa préface aux Pensées de Joubert, que "la pudeur est un embellissement de l'être par le retrait de ce dernier et par l'agrandissement de l'espace qui le sépare du contemplateur. Ainsi, ce qui est plus beau qu'un son, c'est l'écho, dans le lointain, de ce son. Ce qui est plus beau qu'une forme, c'est l'espèce de rondeur qu'elle prend en usant ses angles le long des plaines du temps et de l'espace; et plus belle qu'une liqueur est la transparence qu'elle acquiert en déposant sa lie."
C'est le premier livre de Siegfried Lenz que je lis. Il y en aura d'autres.

Post-scriptum- Un jour du mois d'août 1962, j'avais 19 ans et marchais en levant le pouce à la sortie de Hambourg. Avec mon sac et ma tente sur le dos, j'allais passer mes vacances en Suède. Une voiture s'arrêta, occupée par un homme et une femme. La femme fut la première à parler, à me demander d'où je venais, où j'allais, etc. Je lui évoquai l'attrait romantiquement littéraire de la Scandinavie. Elle me répondit qu'elle et son mari écrivain allaient passer quelques jours dans une île du Danemark, où il écrirait [peut-être un chapitre ou deux de La Leçon d'allemand?]
Au bout d'un certain temps, on s'arrête pour déjeuner. L'écrivain, c'était Siegfried Lenz, insiste pour m'inviter. Nous avons beaucoup parlé de littérature, de cinéma (il aimait bien Orfeu negro, le dernier film que j'avais vu) , puis nous repartîmes et ils me laissèrent poursuivre ma route. Lenz m'avait donné son adresse et, à mon retour de Suède je lui écrivis une carte qui commençait par ces vers de Baudelaire: "Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,/ Aux yeux du souvenir que le monde est petit."

dimanche 6 février 2011

Mots-manie (49)

Préférée à l'affirmation, la négation de son contraire est euphémisante, et permet d'adoucir la réalité en la corrigeant spéculairement. "Il n'est plus (vivant) " est moins cru(el) qu' "il est mort". "Il n'est pas beau" laisse du jeu, un espace qu'anéantirait "il est laid".
Ce qui s'introduit dans l'esprit n'est pas la notion absente mais celle que la phrase présente, même en la niant. Le signifiant est plus fort que le signifié.
De même au cinéma: il est utopique, par exemple, de croire ou vouloir faire un film antimilitariste en montrant la guerre et ses horreurs. C'est la guerre alors, même niée, qui impressionne l'imaginaire.
C'est pourquoi, poussant cette observation à sa limite, on dira que le politiquement correct n'est pas une simple édulcoration du réel, mais son escamotage.