lundi 28 mars 2011

Complètement là



Le "non-sense" est un produit du"sense", son écho inversé dont l'effet s'apparente à une électrocution. Le satiriste met les doigts dans la prise pour faire disjoncter le sens. Faute de courant, les machines s'arrêtent, et alors on peut regarder le monde et entendre son prochain. Quelle poésie dans cette phrase -apparemment insensée- de Lewis Carroll: "Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident, et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme." (Sylvie et Bruno)
Le rôle du non- sens théâtral, donc spectaculaire, tel que celui que nous font éprouver Alice, Hervé et Marie, dans la charade intitulée Complètement là, n'est pas de redresser les explications, mais il est au moins de pointer du doigt les énigmes. Dont la première et la dernière nous crèvent les yeux: pourquoi vivons-nous ainsi et, tout bêtement, pourquoi vivons-nous? La première proposition est la plus modeste, et se contente de la charge dérisoire. La seconde est d'une ambition à la mesure de notre énigme: métaphysique. Complètement là, à la manière britannique, nous plonge dans les deux. On a cru et on croit encore à tellement de choses, alors pourquoi serait-il absurde de prétendre que la TSF existait déjà à l'époque romaine? Des preuves? Un archéologue a fait des fouilles à Rome et sur la plupart des sites romains, et jamais il n'a trouvé de fils! L'absurde n'est-il pas une loi fondamentale de l'univers? En réalité, il n'y a pas un mais deux absurdes: l'hypothèse de l'infinitude de l'espace et du temps n'est ni plus ni moins absurde que celle de leur finitude. Comme disait une punaise de comptoir à l'oreille de Jean-Marie Gourio: "Je vois pas pourquoi ils ont construit la tour Eiffel à Paris, y a pas un Parisien qui la visite!"
La philosophie cartésiano-kantienne voudrait charitablement nous faire croire qu'il n'y a pas de signes sans significations, MAIS nous sommes nous-mêmes ces signes. Tchekhov l'avait déjà compris, c'est pourquoi il évitait de distinguer le comique du tragique. Aucune autre vision de la vie n'est envisageable. Une fleur ne se cueille pas toute seule, ou alors c'est un suicide. Un moyen parmi d'autres de faire la révolution (ou à l'inverse de démontrer son absurdité) serait par exemple d'expédier des oranges au Paraguay.
Les univers concentrationnaires sont particulièrement friands du non- sens. Ils ont été institués par de grands sages qui nous enseignent que "l'homme dérisoire" est un pléonasme. Ainsi Amalrik, déjà au Goulag, fut condamné à une nouvelle peine de camp pour avoir ( selon la lettre même de l'acte d'accusation) "prétendu calomnieusement que la liberté d'expression était inexistante en URSS."
Les grands administrateurs du monde finiront bien par trouver la fameuse machine dont rêvait Prévert: la machine à peser les balances.
Le plus réfléchi est encore Gombrowicz qui s'étonne qu'on éprouve le besoin, en entrant dans ce monde, de donner des explications. Il fait toujours assez clair pour qu'on voie qu'il fait sombre, et inversement.
Qu'est-ce qui symboliserait le mieux à la fois l'activité humaine et sa futilité? Ce serait, selon John Donne, de fixer un cadran solaire sur le fond d'un tombeau.
Personne n'inspire autant de confiance qu'un Ambrose Bierce qui annonce d'emblée la couleur de son honnêteté: "Ma parole vaut son pesant d'or".
Soloviev est le plus radical de tous: "L'homme descend du singe, donc aimons-nous les uns les autres." Autrement dit: l'absurde ne doit pas nous disperser comme dans une explosion du sens, mais au contraire nous rassembler comme après une catastrophe. Il faut chatouiller l'absurde pour le faire rire, mais savoir aussi le faire crier, lui faire sentir dans sa chair que si notre existence ne s'explique pas, au moins elle se justifie, s'acquitte, s'absout.
Etymologiquement, l'absurde est ce qui reste sourd à la raison mais non pas invulnérable à la sensibilité. La discordance est humaine.
Complètement là, à la masse, sans doute, à la ramasse, peut-être, mais vraiment de ce monde!

vendredi 18 mars 2011

Mots-manie (50)

Dans la transition directe, "toucher" marque le respect ou l'attirance, sauf exception (toucher d'une balle ou d'un obus). Dans la transition indirecte, il marque l'irrespect ou l'agressivité. Dans le premier cas il y a soumission ou sacralisation: je touche le manteau du roi, je touche les cheveux du rocker, la relique du saint, etc. (Le roi lui-même "touchait" autrefois pour guérir). Dans le second cas, il y a une action vandalisante, modificatrice (dans le sens presque exclusif d'une dégradation) : si je touche à ton pote, ce n'est pas pour te le rendre en bon état. Si je touche ma femme, je lui fais du bien, si je touche à ma femme, je lui fais du mal. Pour les objets, le transitif est aussi positif et l'intransitif négatif. "Je touche ma bille" s'oppose à "je touche à la dope", et quand "je touche le fond", c'est pour remonter."Toucher" c'est agir sur l'objet, "toucher à" c'est permettre à l'objet d'agir sur soi, en être contaminé ou atteint.Mais ça peut être aussi "entamer" et le négatif s'inverse alors en positif selon les conséquences de l'action: si je touche à la dope, je suis "mangé" par elle; si je touche à la nourriture, je la mange...

mercredi 9 mars 2011

Bombon el perro

Annoncé sur Arte en VO, ce film est finalement passé en VF. Sans vouloir revenir sur la déperdition (voire la trahison) , il faut bien constater que la volonté de discrétion du doublage a étouffé un peu l'atmosphère du film : les voix y sont neutralisées, comme dans une traduction simultanée. Au point qu'au premier abord on se demande si le personnage principal est aussi vitreux et falot que le suggère la voix doublante ( la réponse est non).
Nous n'avons pas vu le film que nous pensions voir. Nous étions en grande disponibilité d'émotion et aurions bien aisément supporté d'être creusés davantage, allégés, enlevés par une poésie dont on grappille quand même quelques copeaux et brisures arrachés à la vie cassée et aux espoirs rabotés du modeste sculpteur de couteaux, tout fraîchement chômeur et déjà embarrassé de lui-même, hère plus que héros, esseulé et touchant interprète "non-acteur" d'un film sensible, lequel film, s'attachant davantage à la relation de l'homme et du chien, aurait pu "chapliner" et viser à une sorte de "sur-universalité" esthétique englobant l'animal!
Mais ne reprochons pas à Carlos Sorin de ne pas avoir fait ce choix, c'eût été un autre film. Dans la vision de l'humanité qu'il nous donne, l'émotion elle-même doit se réserver, et l'ambition se ravaler ( il se moque de l'ambition par l'ambition-même, aurait dit La Bruyère). Les personnages du film sont des personnes choisies pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles doivent représenter. Certes, il s'agit d'une fiction, mais non d'un jeu. Quant au chien, il n'a au fond que le rôle d'un révélateur. Lui joue, les autres sont.(1)
Le chien accuse la solitude poignante de l'homme, d'un vaincu injustement exclu de la famille humaine, d'un être sociable et généreux, dont la bonté s'exerce toujours sans piaffer, dont la malice naïve qu'il garde dans le regard et le sourire voudrait convaincre et s'employer. Un frère mineur qui ne prêcherait aucune parole, un brin d'homme un peu jauni, arraché à sa terre par le vent des pampas économiques, et dont l'errance n'est pas une aventure mais un destin souffert, plein de pauvreté et riche seulement de cet éclat terni par la mélancolie qu'on appelle la pitié, c'est-à-dire l'amour qu'un Dieu aurait pour ses créatures, s'il existait. En cela au moins le film a atteint la double ambition qui se moque de l'ambition : miséricorde et modestie. L'humanité dans sa simple et belle expression.

(1) Dans une interview qu'il donne au Nouvel Observateur en 2005, Carlos Sorin dit : "... les chiens ne m'intéressent pas particulièrement. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'ils signifient pour les personnages. Dans Historias minimas, le chien symbolisait la culpabilité, ou le regard de Dieu sur le vieil homme. Cette fois, il représente l'avenir de ce chômeur, une possibilité de repartir à zéro dans un pays qui offre rarement une seconde chance." (Propos recueillis par Elodie Lepage).
Post-scriptum- Bombon est le seul personnage qui ne porte pas le nom de son interprète. "Il s'est comporté comme un professionnel. Peut-être le seul sur le plateau." (Carlos Sorin)