mardi 6 décembre 2011

Le secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005)

Je me demande si j'ai déjà vu un film aussi triste. Il m'a foutu un cafard qui m'a empêché de m'endormir. Un film d'amour, presque un mélo, mais sans bleu, malgré le paysage initial, une histoire tarée dès l'origine (alourdie du sceau d'infamie: il s'agit de bien plus que d'un crime de non-conformisme, il s'agit, en droit, d'un crime de non-conformité). La relation sexuelle entre deux hommes, si elle relève de l'accident, des circonstances (la promiscuité, l'absence de femmes), c'est-à-dire d'une faiblesse conjoncturelle ou passagère, peut être absoute, mais l'amour? Le choix délibéré d'aimer un homme plutôt qu'une femme, quand on est un cow-boy, n'est pas un choix de civilisation (comme chez les Grecs anciens), ni un choix"philosophique" (comme au temps des Lumières), ni une contribution, fournie par Eros, à l'amour de l'humanité en général (comme chez Freud), c'est une putain d'aberration de sous-hommes: ainsi le voient les bouseux.
Deux paumés sans argent, sans amis, sans grand lien social, se rencontrent et finissent par s'aimer d'amour; ce serait, dans un monde abstrait, le prologue d'une belle vie; dans l'univers virilescent du Wyoming des années 60-70, c'est la promesse d'une tragédie. Cet amour aux prémices desquelles nous devrions nous réjouir, nous en sentons l'incongruité sociale, et notre plaisir à voir s'aimer deux êtres est consubstantiellement gâché par la certitude de son impossibilité. Le fatum est toujours initial. C'est ici le combat de la passion amoureuse, charnelle et vitale, contre le "devoir"de moutonnerie , axiomatique et péremptoire. La partie n'est pas jouable. Alors nous savons que nous allons souffrir pendant plus de deux heures et nous l'acceptons masochistement.
Parce que ce tragique annoncé n'est pas la grande machine aventurière où s'affrontent les grandes figures de l'histoire ou de la mythologie: c'est, mutatis mutandis, le tragique ordinaire, dans lequel, altérés par des voiles sombres et des miroirs ternis, nous reconnaissons des formes et des morceaux de notre propre vie. Comme tout grand film, Brokeback Mountain est à la fois une réalité et une métaphore. Cette tragédie particulière s'universalise en dialogue entre notre âme souffrante et notre inexorable destin. Mais comment pourrions-nous faire fléchir une force aveugle et froide? Alors nous subissons le silence absurde, et les fleurs de notre coeur, et les parfums de notre âme, le monde ne les connaîtra pas, l'humanité n'en sera pas heureuse, car elle aura refusé, en ignorant notre souffrance, de la métaboliser et de s'en enrichir.
La tragédie moderne que vivent les protagonistes de Brokeback Mountain ne nous touche-t-elle pas surtout parce qu'elle est impure? Encore une fois, ce ne sont pas de grandes causes ou de grands caractères qui ici s'affrontent, mais deux pauvres bergers qui dévient du chemin tracé par l'atavisme du troupeau. Cette fatalité-là est insensible aux coups qu'on pourrait vouloir lui porter. Elle ridiculise tout espoir et décourage toute espérance, ce séjour édénique des lointains de l'âme. Qu'est vraiment la lourde et molle et veule malédiction qui frappe les traviati ? Une figure avachie du tragique. Le tragique pur exalte la souffrance des héros et provoque l'admiration des spectateurs, le tragique ordinaire plaint ses personnages, et c'est ainsi que, sans être stylistiquement dans le pathos, Brokeback Mountain peut être défini comme un film pathétique. A la différence du tragique, il n'opère aucune catharsis. A la différence du dramatique, il n'entraîne aucune excitation liée à l'action. La nature et le dessein du pathétique visent, par juridiction émotionnelle, la souffrance du spectateur. Et, selon le degré de cette souffrance, ce même spectateur peut tendre à la compassion comme à l'exaspération. L'exaspération n'étant pas le rejet mais l'irritation provoquée par l'intensité pénible des sentiments suscités. Ce fut mon cas. Ce film m'a d'abord attristé, puis, sans jamais faillir, il a promené sa râpe sur ma tristesse.