mercredi 29 août 2012

Ecrivure et filmure

Les feuilles de laiton dont on couvrait autrefois colonnes et lambris faisaient de loin l'effet de l'or. Du faux sur du rien. On appelait ça des oripeaux. Le Grand Silence est un western-oripeau, et Corbucci plus creux (mais moins ampoulé) que Leone. "Al dente", ose écrire Alain Riou, qui ajoute que Corbucci "brille surtout pour son imagination" (sic) et filme la neige "avec une authenticité troublante" (re-sic)! Et Jean Tulard: "C'est le meilleur western-spaghetti". Je trouve que pour ce genre de produit, "nouille" conviendrait mieux que "spaghetti", trop allègre, trop élancé. Westernouille, voilà qui sonne pâteux et tarte à souhait!
Il faut savoir que le même Corbucci fera pire, avec Le Spécialiste, dont le héros sera incarné par... Johnny Hallyday.
Ah! la critique journaleuse! Elle n'a qu'un oeil et elle se met le doigt dedans. Quand on confie la quatrième de couverture ou la préface d'un ouvrage qui aspire à la littérature à un bon journaliste, honnête romancier mais critique hasardeux, on a Jean-Paul Dubois dressant une statue à David Thomas pour son petit recueil de saynètes intitulé La Patience des buffles sous la pluie. Ne pas se fier au titre. Il ne s'agit pas d'une saga africaine mais d'une enfilade de courtes réflexions, conversations ou monologues sur la misère psychologique de l'homme ordinaire de notre société si peu urbaine et tellement urbanisée. Rien de honteux mais du niveau du bon café-théâtre ou d'une mise en scène des Brèves de Gourio . Alors Dubois est hanté par ce livre depuis sa première lecture, qui remonte à 3 ans! Et Nicolas Rey d'écrire , dans VSD ,  qu'il a "découvert LE livre, celui que l'on n'était jamais censé rencontrer".
Pour bien parler des livres, il suffit de les comparer, et la "critique" cataplexique (molle) qui sévit dans les médias vulgarisateurs et vulgarisants, et dont la plume ou la langue est plus habile à coucher le poil qu'à le hérisser, ne lit jamais plus loin que sa portion confinée d'existence. Elle confond lecture et littérature. Si bien qu'à ses yeux un grand roman et un petit truc dans le vent s'ajoutent, s'empilent et ne contrastent pas.
Je viens de lire par exemple Le Fils du pauvre(1), de Mouloud Feraoun. Passer de l'un à l'autre est une expérience vertigineuse. On passe tout simplement des cimes de la littérature au vadrouillis des vallons ordinaires. Flatter la médiumcrité, même honnête, c'est précipiter l'entropie. Si en écrivant on ne parle que de sa petite personne, on ne devient universel qu'aux yeux des petites personnes concernées. C'est vraiment une toute petite ambition. Et il est dommage de se feuilleter avec les mains sales quand on peut le faire avec les propres! Grossman, Chalamov, Musil, Proust n'auraient jamais prétendu avoir écrit LE livre! Et pourtant à chaque ligne ils essayaient d'attraper la queue du monde, chaque mot qu'ils écrivaient ajoutait un grain supplémentaire à la pelletée de sable que l'être jette éternellement au néant.
Un peu de pudeur, dans vos journaux! Tournez lentement votre langue dans les recoins friands de votre esprit.

On en revient toujours à ça, pour les livres comme pour les films: les mauvais que personne ne remarque, paix à leur (absence d') âme! Les mauvais que les "critiques" encensent, sus! Car l'imposture est une souillure et la confusion des oeuvres une dégradation de l'art. Donc indulgence pour les personnes mais pas de pitié pour le trompe-couillon et la fumisterie.
Un des principaux critères de discernement : l'intelligence. Ce devrait être limpide mais ça l'est rarement, car l'imposture est précisément un enfumage, elle réduit la lumière. C'est ainsi que pour en revenir au Grand Silence, trois critiques sur quatre ont vu un bon film dans cet objet sans résonance ni fond ni horizon ni background ni rien : un objet sans épaisseur, un objet bête.
Pour bien parler des films, il suffit de les comparer. Comparer un film bête avec un film intelligent. Je viens de revoir To be or not to be. Je pose Le Grand Silence à côté, et ce n'est même pas la peine de développer...Fine farce ici, lourde prétention là. En images comme en mots la bêtise est tautologique, c'est une masse proprement absurde, impénétrable. Alors qu'au contraire, le chef-d'oeuvre d'intelligence de Lubitsch est précis, profond, comique, ironique, tragique, haletant, sans que jamais la satire dessèche ou s'assèche. L'ironie et l'humanité s'y tiennent par la main, se font des clins d'oeil, jamais dupes, jamais bêcheurs. To be or not to be est la fine fleur de la civilisation, le film met en jeu la vie et la mort, mais de ce jeu tout dépend : la vie, bien sûr, mais aussi la liberté, et la civilisation même! L'artiste emplit toute sa toile en utilisant la palette entière, et montre, sous le brio, que décocher des flèches n'empêche pas d'esquisser des nuances. Carole Lombard y est fraîche et piquante, et bien belle, pour la dernière fois...
Comparer Lubitsch à Corbucci, c'est comparer une goélette à un gros-bois. L'élégance à l'empois. Et Lubitsch n'est pas un élégant de toilette! Il a cette élégance qui "donne de l'âme" (Prince de Ligne) et en donne aussi à ceux qu'elle touche. Il nous fait rire par pudeur, et d'être légère ne rend pas son humanité moins indignée. Lubitsch est un ascète voluptueux.
(1) Le Fils du pauvre fait penser au Camus du Premier homme. Ni l'un ni l'autre ne plaignent leurs origines, même s'ils déplorent les souffrances qu'elles ont engendrées.Ils écrivent pour dire et sentir à nouveau ce qu'elles furent : leur dureté et leur lumière. Comme celle de Camus, la pauvreté du petit Mouloud est sauvée du sordide par la dignité de ceux qui la vécurent, et qui continuent de la vivre en esprit. La pauvreté ne se choisit pas, disait Camus, "mais elle peut se garder".

mardi 28 août 2012

Distinction

Aucune distinction physique ou comportementale n'est singularisante. Aucun air, allure, habitus, mine, figure, profil : coiffure, bronzage, tatouages, bijoux, vêtements, autos, maisons, maîtresses, jargon, pouvoir, mots de passe, manières, ton et timbre de voix, tout est greffe, tout est grégaire.
Le singulier n'a rien de particulier, et l'originalité est une alchimie mystérieuse, donc invisible. Elle éclaire sans briller. Se cache dans l'arbre ordinaire. Mais l'eau de l'innocence surprend son reflet.

samedi 25 août 2012

Mots-manie (57)

Un solécisme, pour un écrivain, est pire qu'un barbarisme, lequel se voit comme le nez au milieu de la figure, et peut même passer pour volontaire. Mais un solécisme est une faute commune, vulgaire, honteuse, la nielle sur le blé.