jeudi 19 décembre 2013

Etymaginaire (2)

Zatopek - "Ce nom de Zatopek qui n'était rien, qui n'était rien qu'un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette d'huile Emile est fournie avec le moteur Zatopek."
Jean Echenoz, Courir (éd. de Minuit).

dimanche 15 décembre 2013

Horizon(s) (13)

"Où aller? Où aller?
Où aller pour retrouver la liberté? Où, l'équanimité de ma vraie existence? Où, l'innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer?
Je me ressaisis; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s'épanouissait soudain au-dehors, je m'absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux. C'était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l'enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
Où? Où?...
Et tout à coup je désirai, je désirai, oh! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d'être non pas l'une des deux petites pommes - du tableau - , non pas l'une de ces pommes peintes sur la tablette peinte de la fenêtre - : même cela me semblait trop de destin...Non: devenir la douce, l'infime, l'imperceptible ombre de l'une de ces pommes - , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l'esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux."
Rilke, Le Testament.

jeudi 21 novembre 2013

Mousse

Je n'aime pas les arêtes, les coupures, les horizons tranchés, les surfaces dures, le froid des séparations sans appel, les viols.
J'aime ce qui mousse. Le mot lui-même est suave et moelleux. La mousse est le sein des choses et leur charnière, leur duvet, leur coton, leur laine et leur fourrure.
J'aime la mousse des boissons, l'éphémère ascension des bulles, la lente chute des flocons, et même la spume des crapauds et des fleurs.
J'aime les frontières floues, les brouillards, les marches indécises, les rivages où s'étirent et se retirent des langues d'écume.
J'aime les oeuvres et le nom de Musil [ Moussil ].
Curieusement, smooth, en anglais, désigne à la fois ce qui est lisse et ce qui est fluide, ce qui se fait sans heurts, sans à-coups, sans accroc, comme la promenade d'une éponge sur la peau.
De la vie j'aime la crème, légère, aérienne, souple comme une ballerine, insaisissable comme un oiseau.
La mousse n'est ni sèche ni humide. La mousse est conciliatrice. Elle amortit nos actions.
Elle était le miel dans le vin, elle est la confiture dorée de l'Univers.

lundi 18 novembre 2013

La Vie domestique (Isabelle Czajka, 2013)

Un film remarquable. Tout est d'abord dans l'ambiguïté sémantique du titre. "Domestique" concerne la maison et la famille, mais aussi le service : la vie domestique est ainsi la vie de la gardienne du domestique, c'est-à-dire la servante.
Subtilement, la réalisatrice nous amène à suivre 24 heures de la vie d'une femme et de deux ou trois autres. Tout est fidèle à la réalité mais avec une manière de vision surplombante qui fait que la jeune cinéaste a inventé un nouveau style : le réalisme métaphysique. Car le sens de cette vie domestique (il y a un oxymore dans l'expression) ne crève pas les yeux.
Les personnages féminins y ont le premier rôle puisqu'ils sont au premier plan de l'entretien quotidien, du fonctionnement du "ménage", mais les hommes n'y sont pas caricaturés : montrés seulement dans leur occasionnelle présence et suggérés dans leur absence.
A part le personnage du macho de la première scène, le masculin n'est pas accablé; mais le peu de réalité de leur engagement familial dénonce assez les hommes, non comme individus, mais comme piliers d'un système. L'homme est du dehors et la femme du dedans. L'étouffement de cette non-vie, de l'abandon successif des projets, des espoirs, des rêves est sensible. Et il n'y a guère de progrès des générations. "L'homme à l'épée, la femme à l'aiguille": la formule de Tennyson vaut toujours.
Egaux mais allotropes les deux membres d'un couple? Au mieux deux solitudes attentives, ou deux sollicitudes coupables. Mais la balance n'est pas à l'équilibre et le machisme le plus coriace est le machisme insidieux.
Un exemple de ce sexisme inconscient nous est ici donné : les hommes qui veulent faire un compliment à une femme disent parfois qu'elle "a des couilles". Une femme qui les impressionne ne peut pas réellement en être une, elle n'en a que l'apparence : ce mépris procède sans doute d'une peur immémoriale.
L'idéal du misogyne ordinaire serait d'avoir une femme dans les bras sans l'avoir dans les pattes. Mais a-t-on besoin de massacrer les faisans pour bien protéger la nature? A-t-on besoin de faire des corridas pour aimer les taureaux? Avait-on besoin de bouffer du boche pour fortifier l'amitié franco-allemande? A-t-on besoin de se battre avec les femmes pour mieux faire l'amour?
L'aliénation d'une moitié de l'humanité, aussi douce soit-elle, ne libère que de la rancœur et du ressentiment.
Si je parlais de métaphysique, c'est parce que le vide existentiel est ici rendu palpable par l'enchaînement d'actions répétitives et absurdes. la vraie vie est réellement ailleurs. La vanité subie est insupportable, elle nuit à l'estime de soi, au rebours de la vanité conquérante des trous du cul chatoyants.
Toutes les actrices de ce film sont belles, tous les regards sont beaux et douloureux, mais la merveille de justesse bouleversante et désenchantée est Emmanuelle Devos.

lundi 11 novembre 2013

L.E.A.R (Thomas Depryck, Antoine Laubin)

   Les impressions, les sentiments, les réflexions suscités par un livre, un film, une pièce ne s'installent pas en moi selon une géographie harmonieuse et détaillée, ils s'enroulent, se chiffonnent, attendent la poigne, la rigueur, le désir ou la caresse des mots, pour se dérouler au rythme où se déroulent les phrases. Je sais rarement, au sortir d'un spectacle, non ce que j'en ai éprouvé, mais ce que je vais en dire et surtout en écrire. Je pense en écrivant.
   C'est ainsi qu'hier j'ai aimé la dernière mise en scène d'Antoine Laubin (scénario Thomas Depryck) :   L.E.A.R.(1), très librement inspirée du Roi Lear de Shakespeare, dans une adaptation contemporaine avec six acteurs dont une seule femme dans le rôle de Cordélia. Il m'intéresse peu de savoir pourquoi ses soeurs sont incarnées par des hommes et pourquoi la seconde partie fait la part belle aux comédiens et à leur propre appréhension de la paternité. Ce qui m'intéresse c'est que les auteurs reviennent à l'interrogation qui tendait Les Langues paternelles (2) : non pas "qu'est-ce qu'un père, qu'est-ce qu'un fils (ou une fille) ? " mais "quelles sont les différentes manifestations des rapports entre un père et ses enfants? ", parce qu'il s'agit d'illustrations, non pas de thèses, et qu'il existe autant de pères différents que d'hommes ayant un jour procréé.
  Ce que j'ai ressenti, c'est, comme disait Albert Cohen, une grande "tendresse de pitié" pour les êtres, une grande attention à leur singularité, leur idiosyncrasie, leur condition qui est la nôtre à tous, la condition humaine.
   La paternité est-elle une légitimité? Est-elle plus culturelle que la maternité? Questions oiseuses voire inactives. L'enfant a deux mains. Voyons la paternité comme un prisme qui réfracte à peu près toutes les facettes du "coeur" humain (c'est-à-dire du foyer, à la fois pierre -lest- et flamme).
   Ce dont nous rêvons tous, plus ou moins consciemment : dormir dans les bras d'un Dieu-mère, ou d'un Dieu-père, comme s'endort contre moi mon gros chat. L'homme n'aurait peut-être pas eu besoin de la religion s'il n'avait pas été enfant, c'est-à-dire petit dans un monde de grands, bercé, serré contre eux géants. C'est la nostalgie de ces délices qui a créé le besoin de Dieu.
   "Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne " (Jean Guéhenno). C'est contre cet abandon qu'il faut combattre, chanter, jouer des pièces, faire des films, écrire des livres. L'art est le lien des générations. Le devoir des parents est de donner leur vie pour leur enfant, mais ils ne peuvent lui sacrifier leur existence. Si le fleuve doit couler, il lui faut une source abondante.
   Il n'est qu'un sujet, nous l'avons dit: la condition humaine. Qu'on l'appelle nature ou condition métaphysique. Est-ce que la famille est un masque posé sur la solitude essentielle? Est-ce qu'au contraire la solitude est inessentielle? Encore une fausse question puisque la réponse en est indécidable. En apparence, le noeud existe mais le dénouement aussi. "Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, écrit Perros, c'est leur solitude possible: je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié: si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus. "
   La vie humaine est une comédie qui tantôt vire à la farce tantôt à la tragédie. S'il est permis d'améliorer l'atmosphère humaine, il n'est pas permis de changer de planète. Que nous reste-t-il? La liberté de réduire l'intersidéral, de réduire notre rapport aux choses, aux autres, à nous-même. Faire cohabiter l'étrangeté d'être un homme avec la familiarité d'être un humain: car si depuis longtemps l'homme n'est plus le centre de l'univers il demeure et demeurera toujours le centre de l'humanité. J'ignore si L'Espoir Aura Raison, mais il aura atténué la dureté de la vie, au même titre que le soleil et que le rire, si l'on en croit Emmanuel Kant.
   Il faut saluer pour finir la conviction et l'invention des acteurs de cette belle pièce, qui n'ont d'égales que celles de ses auteurs.

(1)L'Espoir Aura Raison.
(2) Voir mon blog.

mercredi 6 novembre 2013

Etymaginaire (1)

L'étymaginaire est une étymologie imaginaire, inventée par jeu, pour un nom propre ou un mot quelconque.

M(a)c Aroni - (n.pr.) - Juif italo-écossais.

Quidditatif - (adj.) - Hagard, échevelé et, par un tour de force ontologique, cuit et liquéfié par le doute.

Albert Cossery - Praticien souriant et grave de la cosse active et de la diligence rêveuse. Albergier de l'instant dans la corne profuse de l'éternité passagère.

Hôpital - De l'espoir au début, mais la fin c'est : pitié pour les allongés.

Corsage - Affaitage flee-bustier et harmonisation nestorienne du harnachement sternal.

Dicodrome (10)

Eternifler - Verbe qui dit à quel point éternuement et reniflement sont consécutifs et correlés.

Atropine - (n.f.) - Excédent d'hormones mâles engendrant les macrogamètes responsables des hypertrophies phalliques. (1)

Vulvtueuse - (n.f.) - Femme lubrique dont le vagin denté s'ouvre sur une "bouche" aux lèvres rouges et gonflées du sang de ses victimes.

(1) L'atropine est en réalité un antispasmodique extrait de la belladone. (Ainsi ce mot sort du dicodrome pour entrer dans l'étymaginaire).

mercredi 23 octobre 2013

Pèlerin parmi les ombres (Boris Pahor)

Boris Pahor est un grand écrivain, sans guillemets ni trait d'union. Non pas un "grand-écrivain" officiel, c'est-à-dire l'organe plastique de la cuisine bureaucratique, l'autorité consacrée d'une administration notariée, protocolaire et académique des idées, mais un écrivain grand par la finesse de sa pénétration et l'élasticité miraculeuse d'un style exposé au défi d'exprimer l'indicible et de poursuivre l'humanité jusqu'en ses confins et ses retraits. Avec Pèlerin parmi les ombres, où il évoque son retour "touristique" au camp de Struthof (dans les Vosges) où il fut enfermé vingt ans plus tôt, un écrivain de la trempe de Boris Pahor nous montre qu'au-delà de la stupeur quelque chose peut encore être dit, que l'humanité n'a pas été d'un coup, tout entière, engloutie derrière les portes de la mort. "L'univers crématoire reposait sur l'anéantissement des fils de l'homme; la section dans laquelle on était affecté n'avait finalement pas d'importance. Le barbier rasait la Mort, le chef du magasin l'habillait, l'infirmier la déshabillait, l'employé de bureau écrivait sa date à côté du numéro après que chacun d'entre eux avait passé la haute cheminée." (La petite vermillon, p.191).
   Mais avant la mort et l'anéantissement, il y a le regard qui témoigne, "comme s'il voulait que son destin s'imprime en moi" (p.230) et que la compassion du survivant immortalise le condamné par une sorte de relais de la vie spirituelle (ou de relais spirituel de la vie). Dure épreuve et foi résignée, car, pour survivre dans l'univers concentrationnaire, il est essentiel de contenir l'horreur et de ne pas lui laisser franchir le seuil des yeux: "...en vérité, je n'ai pas laissé les images atteindre mon coeur. Je n'ai pas fait cela volontairement mais il est probable qu'au premier contact avec la réalité du camp, ma structure morale s'est comme engouffrée dans un brouillard immobile qui a, au fur et à mesure, filtré les événements et soustrait l'efficacité à sa force manifeste. La peur a paralysé tout mon système sensitif jusqu'aux terminaisons les plus fines, mais la peur m'a aussi protégé du pire mal qui aurait été l'accoutumance complète à la réalité. " (p.183) Cette naturelle sauvegarde émotionnelle qui met la sensibilité en réserve ne l'annihile pas mais la préserve d'une entropie mortelle, et permet d'agir, de sauver des vies, par exemple, quand on est, comme Boris Pahor, infirmier au "revier".
   Parmi les ombres des morts massivement abattus (l'indistinction des bourreaux vis à vis des victimes ajoute le crime au crime), l'écrivain slovène de Trieste revoit des visages et des regards, se souvient des voix; il ressuscite ceux qui "crevèrent" dans l'indifférence et l'indignité. le camp est devenu plus qu'un lieu de souvenir: un monument, au sens propre, une nécropole (c'est le titre slovène: Nekropola). Cet homme, qui a toujours voulu aller vers la vie, finira par dire: "Je ne sais que décrire les mourants et les morts." Les mourants dont la vie s'échappe, et les morts à qui on a volé la vie. La leçon de tout cela, s'il y en a une, est qu'il n'est plus possible d'accepter la médiocrité et la futilité. On ne peut plus chantonner quand on a porté en soi le poids des morts: "J'écris comme si j'étais dans la morgue. Vivre dans une morgue, c'est pire que de transporter des morts." 

mercredi 16 octobre 2013

Dicodrome (9)

Gaulle (de) - Une grande silhoulette...

Colombre (n.f.) - A la paix, à la pureté, à la douceur, cet oiseau ajoute la fraîcheur de ses battements d'ailes et de sa couleur, très appréciés à midi, en été.

Anecdotine (n.f.) - 1) Anecdote anodine.
                               2) Médication fabulatoire et parabolante qui utilise à répétition l'anecdote comme baume, contrepoison, lavement, pommade, préservatif, purge, révulsif, sirop ou tisane, de manière à donner au discours un tour, substantiel d'apparence et thérapique d'abord, propre à circonvenir l'auditoire. Les fictionnettes de Sarkozy en sont un exemple ( "Je vais vous raconter une petite histoire..." ). Et les oreilles font briller les yeux.

Californication (n.f.) - Mille et Une Nuits américaines où, dans des fumées huileuses d'ambroc, des étalons barbitomanes et chevelus montent des juments harnachées de chanvre et couronnées de pavots, et réciproquement.

Horizon(s) (12)

...Je ne suis pas de ceux que l'amour console. Il en va bien ainsi. Qu'est-ce en effet qui me serait plus inutile à la fin qu'une vie consolée?
Rilke, Le Testament.

Horizon(s) (11)

Seul peut habiter dans l'étreinte celui qui a aussi le droit de mourir en elle, chacun se choisit sa demeure d'après le goût de sa mort. Ce qui pousse ces hommes dans leur marche sans but, dans la steppe, dans le désert - c'est le sentiment que leur mort ne se plairait pas dans leur maison, qu'elle n'y a pas sa place.
Rilke, Le Testament.

mercredi 2 octobre 2013

Horizon (s) (10)

Il n'est pas nécessaire que tu sortes de chez toi, reste à ta table et écoute. Non, n'écoute même pas, contente -toi d'attendre. N'attends même pas, reste tranquille et seul. Le monde s'offrira à toi pour que tu lui ôtes son masque; il ne peut faire autrement et, en extase, il se roulera à tes pieds.
F. Kafka, Aphorismes.

mardi 1 octobre 2013

Dicodrome (8)

Craintilleux (adj) - Craintif, tatillon, pointilleux.

Démoration (n.f.) - Modération démocratique poussée à la fringale et à la restriction du "bon sens", c'est-à-dire à la mise de l'esprit à la portion congrue.

Horripinante (adj. et n.f.) - Tête à claques qu'on a quand-même envie de baiser. Exemple : Marilyn Monroe.

Instase (n.f.) - Le contraire de l'extase. Enfermement total dans l'immanence. Marritude et désespérance.

vendredi 27 septembre 2013

Dicodrome (7)

Pensivité (n.f.) - "C'est la pensée quand on ne pense à rien, qu'on laisse filer, qui est proche de ce qu'on appelle la distraction : on dira d'un élève qu'il est distrait parce que justement il regarde les mouches voler, ou le merle qui chante dans le marronnier de la cour. Il y a pourtant là de la pensée qui circule. C'est cette pensivité que je reconnais dans le regard des animaux sur nous ou sur le monde."
Jean- Christophe Bailly, Le Versant animal.

Vulvnérable (adj.) - 1) Dont le point faible est spécifiquement féminin.
                                 2) Se dit d'une femme qui succombe facilement à la tentation libidinale.

mardi 27 août 2013

Etre et avoir

A la campagne, on s'ennuie moins quand on travaille ensemble, on se "prête la main" en se donnant de la compagnie. C'est ainsi qu'un jour un voisin de Serge Orru (à moins qu'il ne s'agisse de Pierre Rabhi) (1) est venu l'aider à couper son bois pour l'hiver. A la fin de l'après-midi, les deux hommes ont bien billonné et empilé bûche sur bûche. Le soleil se couche, et la contemplation de cette merveille familière est un délassement. Côte à côte, tels deux témoins de l'humanité face à la nature, ils rappellent un peu Kohl et Mitterrand face à l'histoire au fort de Douaumont. Sur le ciel rouge, turquoise et vert, en ombre chinoise, un arbre seul se dresse, magnifique, monumental. A la fois plongé dans l'extase de la fatigue, et recueilli devant le spectacle du monde, le narrateur, sans même se tourner vers son compagnon, dit alors: "Regarde comme c'est beau..." Son voisin hoche lentement la tête, semble réfléchir et, enfin, répond : "Ouais, c'est vrai...Là, tu vois, t'as au moins dix stères!"
(1) Le second est un grand écologiste sur lequel le premier a écrit un livre, intitulé Pierre Rabhi, le fertile.

dimanche 25 août 2013

Dicodrome (6)

Convaincatif (adj) - Qui cherche à convaincre (emporter le morceau) de manière agressive.

A la sauvagette - D'une manière pas très franche, pas très "cool", pas très civilisée. A la sauvage et à la sauvette en même temps.

Pudibondieuserie (nf) - Honte dévotieuse des choses du sexe.

Pudibondieux, se (adj) - Sujet de (à) cette honte.

Frérocité (nf) - Concept inventé par J.-B. Pontalis pour résumer en un mot l'expression fratelli coltelli ("frères", "couteaux").

Onirection (nf) - Erection provoquée par le sommeil paradoxal.

lundi 19 août 2013

Le corps et l'esprit

Dire que "la chair est faible" est commettre une métathèse logique (inversion et interversion de sens), car si la chair triomphe, s'accomplit, s'assouvit, se contente, c'est qu'elle est forte, en tout cas plus forte que l'esprit qui ne parvient pas à l'endiguer. Si la chair était si faible qu'on le dit, on ne mettrait pas tant d'"acharnement" à la combattre. Je ne résiste pas à la tentation (presque charnelle) de citer ce passage d'un des meilleurs livres de Montherlant (Un voyageur solitaire est un diable) : "La chair était un lion qui tournait dans sa cage. La pensée est un écureuil qui tourne dans sa cage. On dit que la chair est triste. Oui et non. Mais l'esprit est triste. La vie de l'esprit, cette mort.. "La gloire, ce deuil éclatant du bonheur." La pensée, ce deuil grisâtre du bonheur. On dit que la chair est poussière. Et les constructions de l'esprit, non? Leur poussière nous cache le monde qu'elles prétendent montrer."
Le corps n'est pour l'esprit ni une prison ni une forteresse, il est (pardon du pléonasme) une incarnation, c'est-à-dire la condition même de son existence et, mieux encore, la conduction de toutes ses impressions, sensations, sentiments, rêves et pensées. Qu'il soit fort ne doit pas effrayer l'esprit: c'est un challenge.
François d'Assise, qui le traita pourtant si mal (et c'est peut-être le seul reproche qu'on puisse lui faire) n'appelait-il pas son corps "mon frère"?
la voix de la sagesse passe par la bouche de Montaigne: "C'est raison que le corps ne suive point ses appétits au dommage de l'esprit : mais pourquoi n'est-ce pas aussi raison que l'esprit ne suive pas les siens au dommage du corps?"

mercredi 14 août 2013

Progrès de l'art

La question tabou du progrès en art pourrait remettre en question le parallèle classique entre ontogenèse et phylogenèse. Comment expliquer, sinon, qu'un artiste puisse "progresser" alors qu'il est universellement admis que l'idée de toute compétition artistique entre époques ou civilisations différentes est absurde? Les artistes d'aujourd'hui ne sont ni meilleurs ni plus habiles que ceux du néolithique, alors les "progrès" qu'ils accomplissent, ils ne les accomplissent que par rapport à eux-mêmes; et le fruit qu'ils en obtiennent est absolu et non transformable en usufruit. Chaque artiste est une impasse autant qu'un chemin.

dimanche 11 août 2013

Dicodrome (5)

Cintre (en) - (n.m. précédé de la préposition "en") - Expression imagée désignant la forme du ventre féminin pendant la période la plus avancée de la grossesse. [cf. parenthèses (entre)]

Parenthèses (entre) - ( expr. imagée) - Enceinte de plusieurs mois. Physiquement par la silhouette, et symboliquement par une sorte de moratoire charnel (une suspension d'"attrait(s)"), la grossesse figure la femme en une apparence de parenthèse décalée. Tour de magie de Dame Nature: Elle prend une femme -qui n'est qu'une parenthèse ouverte (l'arrondi des fesses) - , enfle son ventre pour fermer la parenthèse : c'est une mère. Mais la métamorphose heureusement est réversible. Fermez les yeux, Nature rouvre la parenthèse : la femme est de nouveau une femme!

Enthropie (n.f.) - Moyenne de l'humanité. Tendance à ramener les hommes à leur plus petit dénominateur (synthèse d'entropie et d'anthropie).

mercredi 7 août 2013

Dicodrome (4)

Balayache et ramonache sont les deux mamelles du ménache. - Proverbe misogyne, péjoratif et redondant.

Branlebiter (s'en).- (v. pron.) - S'en moquer. "Je m'en branlebite" signifie "cela m'est égal", "je m'en fous".

Branlebitage (n. com.). - Travail bâclé, ouvrage salopé, réalisation imparfaite : "C'est du branlebitage!"

Ecrivhomme (n. m.). - Cas rare où l'homme qui vit et l'homme qui écrit sont inséparables. Exemples : Paul Léautaud, Amiel, etc.

Horizon (s) (9)

Quand Ulrich croisait un passant, l'écho de ses pas le précédait d'abord un long temps comme l'annonce d'un événement majeur. On pouvait avoir dans cette nuit le sentiment d'une action théâtrale. On sentait qu'on était une apparition dans le monde; quelque chose qui fait plus d'effet qu'elle ne le mérite. Cela résonne, et quand cela passe dans une flaque de lumière, c'est accompagné de son ombre comme d'un bouffon puissamment vacillant qui se redresse et l'instant d'après rampe de nouveau humblement à vos talons.
Robert Musil, L'Homme sans qualités, 2.

jeudi 25 juillet 2013

Savoir et saveur

S'ils en eurent jamais, "saveur" et "savoir" ont depuis longtemps perdu leur lien étymologique, et on ne comprendrait plus aujourd'hui une expression subobjective comme "homo sine sapore" (homme sans personnalité). Mais l'expression du savoir avec les seuls mots de la gustation est à la fois méthodiquement impossible et intellectuellement déceptrice. Pour comprendre, il aurait fallu étudier, et il faudrait être savant soi-même pour comprendre tout ce qu'un savant avance, et on ne comprend d'ailleurs rien sans effort et sans médiation. D'où l'impatience et la rage (contre la science et contre soi-même) que provoquent les exposés abstraits.
P.-S.- "Tout ce qu'on apprend est méprisable, mais il n'est pas méprisable d'apprendre le jeu de patience qui nous fait attendre la fin". Jean Grenier, Les Iles, Gallimard, 1959, p.53.

mercredi 24 juillet 2013

Promenade

Qu'est-ce qui nous manque le plus en hiver? La promenade. Nous marchons dans le village, mais ce n'est qu'une corvée utile et douce. La promenade, c'est autre chose, c'est l'été, c'est ailleurs.
"Tsanga tsanga", c'est ainsi qu'à Madagascar on dit: "Je me promène". C'est une expression physiquement pleine d'entrain.
Il est vrai qu'à défaut de promenade, toute l'année nous avons la rêverie, qui est une façon confortablement immobile de se promener près et loin. Les Rêveries du promeneur... pourraient aussi bien se dire les promenades du rêveur... Et puis, consolons-nous : une vie bien accordée est une promenade démultipliée. Lire est une promenade dans sa sensibilité et son intelligence, écrire est une promenade dans son imagination et sa réflexion, aimer est une promenade dans sa sensualité et ses embranchements d'aventures, une promenade dans le vif et le tendre, marcher ou rouler est une promenade tout court, c'est-à-dire une extraversion douce de soi au monde et une introversion filtrée du monde à soi.
Vivre, c'est (s'é)changer tout en restant soi-même.

dimanche 21 juillet 2013

Horizon(s) (8)

La seule chose que j'apprécie vraiment, c'est une motocyclette. Oh! quelles jambes fines, fines! A peine si on les voit.
Et pendant qu'on admire, déjà, tant elles sont rapides, elles regagnent prestement l'horizon qu'elles ne quittent jamais qu'à grand regret.
C'est ça qui fait rêver! C'est ça qui fait pisser rêveusement les chiens contre le pied des arbres! C'est ça qui nous endort à tout le reste, et toujours nous ramène, recueillis aux fenêtres, aux fenêtres aux grands horizons.
Henri Michaux, Lointain intérieur, Entre centre et absence.

samedi 20 juillet 2013

Dicodrome (3)

Esméraldant (adj.) - D'un ennui affligeant. Artistiquement et magistralement emmerdant. ( Grâce à son père, directeur du Journal des débats, Louise Bertin réussit à faire jouer à l'Opéra comique une Esmeralda tirée de Victor Hugo. Ennui mortel. Echec magistral. C'est à cette occasion qu'on créa l'adjectif esméraldant.)

Vernouiller ( v. intr.) - Grouiller mollement.

Vissiés ( part. pass. plur.) - " Alliage de vissés et viciés dérivant de vis et vice qui rime avec sévices et s'apparente à vie et vit. Les "vissiés" [...] sont ceux qui se conforment servilement aux principes de propreté et de respectabilité qui [...] ont été arrêtés par des générations de femmes en vue de désarmer et de domestiquer les hommes." Ph. Roth, Professeur de désir.

samedi 13 juillet 2013

Dicodrome (2)

Paranoma (n. fém.) - Jouissance synoptique et synesthésique d'un monde-mot charnel et idéal.

Ridicules (n. fém. plur.) - Petites rides faisant des niches au cul.    (cf Dicodrome 1 : ce mot relèverait plutôt de l'Etymaginaire).

Sagitter (v. tr. et intr.) - Envoyer des piques, des flèches, au sens figuré. Faire des remarques aiguës, voire blessantes, de manière répétée ou continue, et sans pouvoir s'en empêcher.

Soupe à la découille (expr. imagée) - Potage dépuratif, ainsi nommé parce qu'il fait "tomber les prunes".

mardi 2 juillet 2013

Littérature et journalisme (2)

Echo est la nymphe des écrivains. L'écho est l'image en miroir de la voix, mélancolisée par son reflet. Ce reflet est absent dans l'écrit mat du journaliste, comme est absent l'impalpable tissu de la moire mémorielle. Je n'entends pas l'écho des "news" et des "points- de-vue", et je ne perçois pas ce singulier "écho préalable" qui annoncerait mezzo voce la parole mystérieuse de la poésie.
"Le plus beau d'un navire, c'est son sillage." (Georges Perros)

dimanche 30 juin 2013

Dicodrome (1)

Certains mots demandent à naître. Comme Kirikou. "Ruminace" par exemple tourne autour de mon crâne et voudrait en sortir. Comme en sont sortis "métaformose", "bégognard", "palpillon", "omissionnaire", "capitance", etc. Ce sont ce que Gérard Genette appelle des mots-chimères, et d'autres des mots-valises.
Je m'amuse à en faire un recueil, que j'ai baptisé dicodrome. Ce serait un champ où des mots inventés (chimériques ou fantasmatiques) pourraient concourir, non pour gagner un prix, mais pour donner une petite représentation de linguistique poétique. On pourrait dire, plus succinctement(1) : DICODROME - Champ lexicographique où concourent des mots ou des sens (dans ce sens, je parlerai plutôt d'étymaginaire) inventés ou bricolés - pour l'amusement ou la réflexion du lecteur.
De temps en temps j'en livrerai quelques uns.
(1) SUCCINCTEMENT n'entre pas dans la catégorie du dicodrome mais dans celle de l'étymaginaire, puisque la définition nouvelle que j'en donne s'applique à un mot déjà existant.
SUCCINCTEMENT (adv.) - De manière à puiser à tire-lèvres une brève muffée de nectar aux mamelles entroffertes.
Mais les inventions suivantes entrent dans le dicodrome.
Acré(adj.)- Acre et acéré, d'acide et d'acier. Comme les dialogues boettichériens.
Chailler (v. tr. et intr.) - Action de piétiner et peloter un endroit, comme fait le chat, avant de s'y installer. Action du chat qui, avec une patte, gratte la terre pour recouvrir ses excréments. Par extension, mouvement de pattes, de pieds ou de mains ayant pour but de chasser ou d'éparpiller des matériaux ou des objets.
Futilitaire (adj) - D'une utilité superficielle, comme celle du gadget.
Vagitateur (n.m.) - Bébé militant et factieux.
Fredouiller (v.tr. et intr.) - Bredouiller en fredonnant (cf freudouiller).
Freudouiller (v. intr.) - Faire de la psychanalyse (approximative) en amateur. (Ne pas confondre avec fredouiller).

jeudi 27 juin 2013

Peindre ou faire l'amour (Larrieu, 2005)

Je suis un peu en colère contre moi-même : après avoir vu Peindre ou faire l'amour, je n'aurais jamais dû regarder Les derniers jours du monde. A la philosophie de bazar répond le chaos de pacotille. Avec toujours cette ostentation des corps dénudés qui ne disent rien du monde mais nous invitent à nous rincer (!) l'oeil à la façon des films pseudo-érotiques qu'ont pu "signer" les Jaeckin et consorts. Cette interminable parodie de subversion surfaite et sous-jouée appâte les neuneus qui frétillent de se faire mousser le citron avec de l'ersatz d'éversion. Comment ces deux charlots qui n'ont rien à dire peuvent-ils être considérés comme des auteurs? Et comment des acteurs qui se respectent peuvent-ils avoir le mauvais goût de se laisser embringuer dans des fadasseries pareilles, certains-même en récidivant?

Peindre ou faire l'amour : un film extérieur.
Si ce film devenait un film culte pour bobos mélangeurs, ce serait triste mais justifié tant le décor, la "philosophie", la "musique" de cette célébration bucolo-patouillesque de l'amour élargi sonnent chic et authentoc.
C'est l'extase cucul-larinette de premier choix. La grande ruse et le grand savoir-faire des frères Larrieu étant de frotter tous leurs clichés de fausses audaces érotiques, esthétiques et métaphysiques. Comme ils ne veulent pas être pris pour des beaufs, et qu'ils ont honte de prôner l'échangisme tout nu, ils l'habillent, ils l'adornent, ils l'endimanchent, ils l'investissent de fleurs et de manières. C'est un film extérieur à tout, sur l'extérieur de tout. Ah! les paysages! Ah! la musique de marque! Ah! la poésie partagée comme un puits-d'amour qu'on effeuillette! Ah! la clairvoyance sensuelle des aveugles... La fadeur de ce film n'a d'égale que l'audace apparente de son propos. Tout-le-monde-il-est-heureux ici parce que personne-il-est-vivant. La subversion n'y est qu'un trompe-rêve. Nous sommes en utopie, en bergerie, le Vercors des Larrieu est un peu le Forez d'Honoré d'Urfé revu par Théophile Gautier. N'y manquent que les rivières de lait et le passage ailé des zéphirs. Les personnages sont en pâte d'amande, dans leurs veines coule une eau tiède et sucrée, et leurs mouvements sont si bien horlogés que Vaucanson lui-même ne les renierait pas. L'élégance paradoxale de cette "agit-prop" est en espoir de cause de son artifice, car elle relève de l'ordonnance. Ainsi le faux désordre se trouve inscrit et circonscrit vraiment... dans l'ordre.

jeudi 20 juin 2013

La petite Venise (Andrea Segre)

   Par un effet de loupe psychologique, c'est parfois dans les petits récits, au cinéma comme en littérature, qu'on retrouve ou qu'on reconnaît les grands sentiments humains.
   Le sujet de La Petite Venise tient sur un ongle ou un pétale de lotus: l'amitié amoureuse, la tendresse qu'un vieux pêcheur voue à une jeune immigrée chinoise, serveuse de passage dans un café ("Osteria Paradiso" [sic] ) où il a ses habitudes et ses fréquentations plus ou moins amicales. Cette rencontre d'un veuf passivement désespéré et d'une énergie déracinée adoucit l'exil de la jeune femme et revitalise le vieil homme: la demeure de l'amour ne manque ni de pièces ni de jardins. Ces deux êtres en marge des grands mouvements sociaux se rencontrent de part et d'autre d'un comptoir, sorte d'accotement des emporia , et commercent avec des sourires puis avec des mots, des souvenirs, des espoirs, des photos.
   Bien sûr ils n'échappent pas à la bêtise du monde ni à sa dureté. Mais ils auront tous deux connu ce trésor des humbles: l'amour précieux de la précarité de l'autre, figure aléatoire de l'être, possible ressaisie de soi-même dans la forêt des signes illisibles qui, tout à coup, s'ouvre sur une clairière. Ainsi ce lointain m'est soudain proche, l'aventure c'est moi-même, moi aussi j'entre dans le charme. Si le vieux Bepi et la jeune Shun Li se sont rencontrés et reconnus, c'est ce que ce hasard était nécessaire, que leurs ombres et leurs lumières ne se heurtaient pas, comme deux fleurs sur l'eau dérivant côte à côte. Si on veut une autre image, on pourrait dire que deux pierres, l'une très émoussée, l'autre vive, se sont frottées par accident, l'une étant dans sa chute,  l'autre dans son élan, et que la rencontre accidentelle de ces cailloux a donné de l'étincelle à l'un et de la douceur à l'autre: ils se sont aimés au bond avant de retourner au chaos du monde.
   Cette petite chose qu'est l'amour de deux humbles, rien ne peut l'humilier, puisque déjà elle consent à n'être que le bonheur de jouir pleinement d'elle-même. L'amour de Li et de Bepi, "petit griffonnage sur les tables de l'Histoire" (Musil, Tonka), figure désormais en grand sur celles de millions de coeurs. Car, au fond, l'humilité est le sentiment qui a l'ambition la plus grande, celle de l'humanité.

samedi 15 juin 2013

Horizon(s) (7)

"Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur.
Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire.
Sa repartie est l'hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui.
L'été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n'est pas d'yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le coeur."
René Char,Le Martinet ( Fureur et Mystères).

mardi 28 mai 2013

Mots-manie (67)

A l'endroit, les mots ont tous la même figure, propre, époussetée, maquillée parfois. A l'envers, ils sont eux-mêmes. Ils se calent, ils se bordent, ils se renforcent ou se cotonnent, ils ont une chaire, une chaise ou un coussin. Ils passent ou ils demeurent. Sans surprise, par exemple, le mot "mort" est rembourré de velours noir : noir, d'accord, mais velours quand même. Le mot "vie" frétille sur un nid de fleurs jaunes. Le mot "amour" s'agite sur un édredon rouge sang que cache et montre un double rideau bleu ciel. Le mot "plaisir" se roule et se déroule sur un tapis de doigts et de paumes agités (très curieux). Le mot "peine" est cousu sur une doublure de bure grise et froissée. Etc.
Sans parler des mots qui jouent à contre-emploi...

vendredi 24 mai 2013

Horizon(s) (6)

En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serré de près ma conscience; je me suis demandé si je ne m'étais pas incorporé par calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres; persuadé que j'étais  in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non : je suis convaincu que nous nous évanouirons tous : premièrement parce que nous n'avons pas en nous de quoi vivre; secondement parce que le siècle dans lequel nous commençons ou nous finissons nos jours n'a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité; elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée; quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche vous n'entendriez rien : nul son ne sort du coeur des morts.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe.

mardi 21 mai 2013

Mots-manie (66)

Quand on n'est pas sincère, on ne se contente pas de mots ou de phrases ordinaires. Convaincre est simple. Persuader, c'est du boulot. Il y faut de la solennité, de la sonorité, de la sentence. La sincérité est inversement proportionnelle à la grandiloquence.

mardi 14 mai 2013

Mud (J. Nichols)

Un très bon film, à peine moins réussi que Take Shelter, du même réalisateur. Il ne nous aspire pas mais nous inspire, même si sa réflexion, à la manière du serpent d'eau venimeux, finit par devenir trop sinueuse voire circulaire. Mais le récit nous prend, nous tient et, jusqu'au dénouement, nous entraîne dans son sillage.
Est-ce un film sur l'amour? Non, bien que par amour un homme ait tué et soit devenu un Robinson provisoire. C'est un film sur l'amitié déséquilibrée entre un enfant et un adulte de passage. "A beau mentir qui vient de loin", il sera cru, parce que la confiance d'un gamin de 14 ans est absolue. Croyant aimer d'amour on s'aime, et on n'aime vraiment que dans l'amitié. Un amour trahi est un amour qu'on déchire, une amitié trahie (ou qu'on croit telle) c'est le coeur qu'on déchire.
Ellis se voue inconditionnellement à l'injonction éthique qui le commande ( l'érotique lui est refusée par la "grande" en laquelle il voulait voir sa "girlfriend"). L'Autre, c'est le Mystère, et davantage encore puisqu'il est d'abord auréolé de la lumière de l'amour. Le désenchantement sera d'autant plus violent qu'il le fera changer de monde et de principe. Mais c'est aussi un Bildungfilm, un film d'éducation où le héros glisse du monde incertain au monde réel, sans rien renier. Et l'amitié qu'il croyait trahie se manifeste de la plus belle des manières. Comme il fut sauvé par la femme qu'il aimait, l'homme traqué sauve l'enfant qui l'admirait. Au risque de sa propre vie.
Ainsi le rêve malgré tout s'accomplit. Ce qui fait grandir l'enfant, c'est sa croyance à la transcendance des grandes personnes. L'accomplissement adolescent rend cette croyance obsolète : la vie, les êtres, tout est relatif, et l'humanité est l'acceptation de nos imperfections contingentes. Mais cette transcendance doit demeurer dans l'air, pour les enfants à venir. Qui eux aussi finiront un jour par gagner en compréhension ce qu'ils auront perdu en extension.
Il faut leur souhaiter de vivre ce passage dans un paysage comparable à celui de ce beau film, tourné sur les bords et les eaux du Mississipi. Les hommes n'y soignent guère leurs maisons, mais ils ont la nature, magnifique, pour laver chaque jour leur coeur et leur regard. Un éden précaire et précieux, comme l'enfance.

P.-S.- Il est certain que Jeff Nichols s'est inspiré des Aventures de Tom Sawyer et des Aventures d'Huckleberry Finn. Ce qui guide le meilleur de l'homme, et surtout le meilleur de l'enfant, c'est l'appétit du romanesque, et la croyance en la justice, au moins la justice immanente. Et la croyance en l'amour en général et l'amitié en particulier. Ce qui différencie les romans de Mark Twain du film de Nichols, c'est l'allégresse du style. Chez Nichols, il y a une inquiétude plutôt, une oppression.
On pense aussi à La nuit du chasseur, l'onirisme et l'étrangeté en moins, aux Contrebandiers du Moonfleet, film d'enfance à voir dans l'enfance, dont le héros meurt racheté par le sacrifice qu'il fait à l'amitié pour un enfant. On pense enfin à Un monde parfait, hymne à l'innocence, à la fuite, à la rencontre, à l'amitié entre un homme chassé et un enfant mal-aimé.

Horizon(s) (5)

Un être qui ne peut ni parler ni être exprimé, qui disparaît sans voix dans la masse humaine, petit griffonnage sur les tables de l'Histoire, un être pareil à un flocon de neige égaré en plein été, est-il réalité ou rêve, est-il bon ou mauvais, précieux ou sans valeur?
Robert Musil, Tonka.

jeudi 9 mai 2013

Horizon(s) (4)

Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme.
 Lewis Carroll, Sylvie et Bruno

samedi 4 mai 2013

Mots-manie (65)

Il est impossible de considérer "nage" et "natation" comme des synonymes. La première nous baigne, nous délasse, nous rafraîchit, nous trempe, nous tresse à l'eau. La seconde nous met violemment dans le bain, nous ordonne de battre des pieds et des mains, nous chronomètre, nous essouffle, nous rend l'eau dure et violente. La première nous métamorphose en nous-même, la seconde peut faire de nous un champion, mais ce champion qui nous mépriserait, nous ne l'aimons pas.

vendredi 3 mai 2013

mercredi 1 mai 2013

Mots-manie (63)

Une phrase musicale est comme un rideau. S'il y manque une croche ou un crochet, la phrase baille et le rideau flotte. Même chose pour une phrase littéraire.

lundi 29 avril 2013

La page et le visage

Une page écrite est comme un visage : trop parfaite, elle nous glace; mal torchée, elle nous rebute. La séduction peut être spontanée, son expression immédiatement pertinente. Elle peut être aussi graduelle et modulée, le temps que sa justesse et son équilibre mystérieux deviennent clairs.
L'intelligence et la beauté d'un texte ou d'un visage ne sont pas, malgré leur coexistence, des alliés naturels. L'intelligence ne fait pas parler les traits, la finesse de la figure ne reflète pas celle de l'esprit. Ne parlons pas de l'âme. L'émotion est une lente collision avec le silence. Désir et réalité s'incarnent ensemble dans une forme inédite, un princeps, et s'il s'agit d'une épiphanie véritable, le temps n'y pourra rien.

dimanche 28 avril 2013

Horizon(s) (3)

Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, c'est leur solitude possible. Je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié. Si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus.
Georges Perros, Papiers collés.

lundi 15 avril 2013

Horizon(s) (2)

Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi : j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de coeur vers une sorte de jouissance, dont je n'avais pas idée, et dont pourtant je sentais le besoin.    Rousseau, à l'Ermitage (3è lettre à M. de Malesherbes).

mercredi 10 avril 2013

Notre vieillesse...

(A Péguy, mort jeune)

La vieillesse est "aberrante", au sens mathématique : elle s'écarte généralement du modèle et, particulièrement, "présente des variations anormales". Quand on ne les met pas à l'écart, les vieux le font d'eux-mêmes. Les chevaux qu'on dételle quittent la route et vont brouter les bas-côtés, les anciens prés, les herbes coutumières.

J'ai rencontré deux hommes à la fin de leur vie. L'un m'a dit : "Quand on est vieux, on parle avec les morts." L'autre : "Quand on est vieux, on parle avec ses morts". Le second m'a paru moins triste.

lundi 1 avril 2013

Horizon(s) (1)

"L'horizon appartient à la demeure qui lui fait face. [...] L'horizon, le lointain sans quoi il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de demeure." Michèle Desbordes, L'emprise.
Ainsi l'horizon n'est pas irréel mais sa réalité est insaisissable. A Giacometti qui dit que "l'art est comme l'horizon, plus tu t'en approches et plus il s'éloigne", on peut répondre que l'horizon est comme l'art : plus il s'éloigne, plus on s'en approche.
Ce qui compte en art ce n'est pas l'aplomb (il faut laisser la verticalité aux religions), ce qui compte, ce sont les horizons changeants, fluides.
Pour donner un étymaginaire du mot (étymologie imaginaire), on pourrait écrire :
Horizon-(n.m.) - Pays flottant sous les vapeurs souriantes d'un or mystique et zébré. Inconstructible, indestructible.
Je voudrais faire de l'horizon pluriel ou singulier (mais le singulier de l'horizon n'est qu'une photographie - un instantané d'éternité) le lieu mouvant, la perspective imaginaire où recueil de textes et méditation littéraire iraient de pair.
Voici donc la première pépite insaisissable de cet or mystique et zébré :
"Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne." Jean Guehenno, Journal d'un homme de 40 ans.

jeudi 28 mars 2013

Mots-manie (62)

Les mots sont à la fois une manière et une matière. Ils ont une apparence, une couleur, une odeur, un son, un toucher, un poids, une consistance. Leurs effets sont physiques et psychologiques. Ils forment et performent.

mercredi 27 mars 2013

Laxisme

Une éducation trop laxative met les enfants sur une pente savonneuse. Si on ne leur apprend pas à se retenir, on peut être sûr qu'ils en chieront plus tard. On peut parfois desserrer, mais il ne faut pas pousser. Et puis, les parents ne sont pas des poires!

Saines taxes et mulasseries (13)

Il y a un code du langage comme il y a un code de la route : le premier est d'autant plus impitoyable qu'il est en partie arbitraire, le contresens y est mortel - socialement.

dimanche 24 mars 2013

Superoupas

  Autant pour les enfants que pour leurs parents, le dernier spectacle du Collectif Rien de Spécial s'impose.
Par le truchement d'une Fée-Mégère,  la société s'amuse à dresser ses petits membres. Mais pour quelle perfection? Obéir, être poli, ne rien laisser dépasser de sa spontanéité, couper le cou à l'innocence? Les hasards de l'imperfection sont à la source de la vie, de la joie, de l'aventure humaine. Nous avons tous à trouver notre petite place sur la terre, notre coin de ciel et notre coin de feu. L'étouffement est un principe de mort. Qui peut prétendre à l'absolu du savoir, à l'infaillibilité de l'autorité?  Dans ce pauvre monde absurde, il faut rire de ce qui nous fait pleurer. En dehors de l'homme, pas de Vérité, en l'homme des vérités multiples. Ce qui est bon pour l'homme est ce qui l'épanouit, la férule est tenue par une main aveugle, impeccablement cruelle.
   Qu'il s'agisse de Dieu ou de la Société, tout ce qui s'érige en idéal infaillible est voué à échouer. Dieu n'existe pas, la Société comme entité parfaite n'existe pas. La vraie perfection n'est qu'une représentation, pas une fin. Et, surtout, parfaire c'est défaire: une enfant qu'on réussirait à rendre parfaite deviendrait alors parfaitement anonyme.
   Heureusement, la petite Karine de Superoupas (Marie Lecomte) a tous les atouts de la grâce, de la fraîcheur, de l'innocence. La liberté de son caractère en fait une rebelle naturelle. Elle se dérobe au conditionnement qu'une animatrice aussi stéréotypée que sadique (admirablement et expertement jouée par Alice Hubball) voudrait lui imposer. Mais l'esprit s'envole de toutes les prisons, même d'une poubelle!
   L'innocence n'a qu'une culpabilité, celle de vivre. C'est la vie et ses échappements qui sont insupportables au carcan social. Le pseudo-savoir de nos nouveaux pédants les fait ressembler aux vaches non pas ruminantes comme celle de Nietzsche, mais broutantes, comme celles de Gombrowicz, qui voudraient mettre leur bave et leurs dents dans la fraîche verdure de l'enfance.
   A la fin du spectacle, la petite Karine impose la vitalité essentielle de l'enfance dans une danse libératrice. On sait alors que l'innocence est indestructible, parce qu'elle est l'esprit même de la vie.

vendredi 15 mars 2013

Mots-manie (61)

Défroquer, défrusquer, défubler, défruster les mots. Ne surtout pas les défruiter.

Camille redouble

On a tous gardé dans le coeur, la tête et le corps tout entier des poussières d'enfance et des éclats d'adolescence. Noémie Lvovsky en a fait la pépite de son dernier film. Camille redouble est un voyage dans le temps qui promet des merveilles, si on en croit le bruissement critique. Malheureusement, ce retour brutal, sur la planète de ses 15 ans, d'une quadra perturbée par son présent, déçoit. D'abord, l'adolescence est un âge assez con. C'est l'âge des chagrins et des rébellions, pas celui de la révolution et des larmes. C'est bien plus l'âge de la perte que celui des grandes espérances. L'ado fait foin de son enfance, "une prairie de tendresse où l'on avait joué jusqu'alors est fauchée pour donner du fourrage à un instinct déterminé" (1). Ensuite, l'héroïne de ce voyage dans le passé évolue dans un milieu borné et, naturellement, se retrouve dans l'oeuf étroit et limité qui éclora de ce monde, psychologiquement et intellectuellement cadastré.
Enfin, ce qui aurait pu être original dans le parti pris de donner aux principaux acteurs, sans les grimer, les rôles des ados et des adultes, s'avère maladroit, dans la mesure où le principe n'est pas totalement respecté, et celle où l'on n'y croit guère (2). Faiblesse de l'empathie? Peut-être. Médiocrité de l'enjeu? "J'avais 16 ans, et je n'avais d'autre solution que de chercher l'amour absolu", écrivait la poétesse argentine Alejandra Pizarnik. Cette quête impossible ne pouvait que la conduire au suicide.
Dans Camille redouble, l'héroïne sait (puisqu'elle a vécu dans le futur) que sa quête d'absolu va se dissoudre dans la tasse amère du désamour, alors il lui faut vivre dans le relatif et l'absolu en même temps. Cette schizophrénie tourne à la comédie involontaire et brouille à la fois les sentiments de Camille et ceux des spectateurs. Certes Noémie Lvovsky a beaucoup d'abattage, mais dans le registre de l'émotion, elle nous laisse souvent sur notre faim.
Les meilleurs moments du film, nous ne les vivons pas avec les futurs conjoints (3), assez quelconques, mais avec les parents, qui nous tirent des larmes (intérieures) par leur simplicité et l'inexorable marche qu'ils accomplissent innocemment vers l'irréversible - et avec le professeur (Podalydès) solitaire qui attendra 25 ans la Camille qui l'intrigue tant.
Ce film, on aurait aimé l'aimer davantage, qu'il mime un peu moins l'ardeur, la fraîcheur et ne surjoue pas tant l'émotion, l'amour "plus fort que tout" et l'amitié rebelle. Mais c'est une vision hâbleuse de l'adolescence qui a plu, et qui devrait plaire.

(1) Robert Musil, L'homme sans qualités, III.
(2) Les personnages les plus crédibles de ce petit film ont leur âge : les parents de la jeune-fille, et son professeur de physique.
(3) Pour la scène du premier baiser, alors que le garçon raccompagne la fille, on ne peut éviter la comparaison avec d'autres scènes célèbres du premier baiser, et celle qui m'est revenue remonte à un film de 1946, La vie est belle, où James Stewart embrasse Donna Reed, une scène que j'ai l'impression d'avoir rêvée...

dimanche 10 mars 2013

Chouette!

   Ca commence par une petite vidéo qui exalte la vie aux couleurs de l'espérance, avec éclosion de fleurs en accéléré, rivières, canyons, torrents, beautés et vigueurs animales. Le tout sur une musique vivifiante et fortifiante  à côté de laquelle l'ouverture de Peer Gynt aurait du sang rose.
   Quand l'écran s'éteint, entre sur la scène un hurluberlu costard-noeud pap'. Il se déplace, lui, au ralenti, il a l'air d'avancer sur un nuage, dans un cocon. L'émerveillement qui règne sur son visage n'est pas seulement de commande. Il vient nous vanter les prodiges quotidiens du monde de la consommation.
  En direct sur l'écran il fait apparaître deux enquêtrices qui vont nous servir des saynètes comiques, in situ, dont la finalité est de nous faire apprécier le "bonheur" de consommer, lequel bonheur sera comptabilisé par notre bateleur sur un tableau. Et le spectacle progresse ainsi par enchaînements loufoques où l'on verra s'élargir le fossé entre la misère réelle du présentateur et de ses acolytes, la misère des gens dont il voudrait fendre la pêche et leur "extase matérielle", comme dit Le Clezio.
   Ce qui nous semble gratuit, l'à gogo pour les gogos, est ce que nous payons le plus cher. On nous vole notre espace et on nous offre des bols d'air. On nous dépouille de l'essentiel et on nous pare de l'accessoire. On nous comble de riens à balancer dans le grand vide où nous flottons.
   L'homme est devenu aussi jetable que ses mouchoirs et ses briquets.
   L'homme est devenu un citoyen d'élevage qu'on gave de farines euphorisantes.
   Elle est grande, "l'euphorie" de ce vieillard édenté qui croit qu'on lui parle encore alors que les grâces qu'il n'eut peut-être jamais ont depuis longtemps disparu! Il est prêt à payer deux fois parce qu'il n'a pas l'habitude, l'autorisation de continuer à vivre.
   A la fin de cette fictionnette qui fait les poches à une publicité de plus en plus gravosse et ruffiane (et putane), qui toujours plus élargit sa gueule au détriment de son cerveau, on se dit que ce n'est pas l'homme qui aujourd'hui consomme la marchandise, mais bien la marchandise qui engloutit l'homme.
   La société consumériste est une société d'escamotage. les biens dont elle fait mine de nous gaver sont des leurres. Des biens elle nous donne surtout les signes et très peu la matière. Quant au Bien majuscule et singulier, n'y pensons même pas.

   Il est étonnant qu'aucune entreprise de Pompes funèbres n'ait encore jamais proposé à son aimable clientèle ce slogan simple et efficace: "Mourez, nous faisons le reste!" Mais on l'a sûrement déjà fait...
 

 

samedi 2 mars 2013

Saines taxes et mulasseries (12)

On ne dit pas "Elle s'est faite violer" mais on dit "elle s'est fait violer". Devant un infinitif, "fait" est invariable.

Saines taxes et mulasseries (11)

Pas d'aspiration à hiatus. On dit "un hiatus (nia)", "des hiatus (zia)", "pas d'hiatus". (Pardon de l'hameçonner, mais Irène Nouailhac, qui publie  un ouvrage sur les difficultés de la langue française - Le pluriel de bric-à-brac (points/Seuil) - l'ignore, elle écrit "le hiatus").

jeudi 28 février 2013

Saines taxes et mulasseries (10)

Quand on exerce le métier d'écrire, le respect de la langue est élémentaire. Une faute, une seule, n'est pas tolérable. Ou alors il faut absoudre le chirurgien qui opère de travers, le plombier qui s'accommode des fuites ou le poissonnier qui vend de la morue malhonnête. Les paysans de la Longue Marche apprenaient à lire par l'affichage quotidien de nouveaux mots accrochés au cul des charrettes. Apprendre à écrire pourrait se faire de façon similaire. Dans les bureaux et les salles de rédaction devraient s'inscrire en gros caractères les éléments du bon usage grammatical, chaque jour renouvelés...

mardi 26 février 2013

Saines taxes et mulasseries (9)

On ne confond pas musculature et musculation. Pourquoi confondre alors denture et dentition?

Saines taxes et mulasseries (8)

La syntaxe et la lexicographie sont des lubrifiants du verbe et des fluidifiants de la pensée. On pense moins bien quand on ne connaît pas la grammaire. L'ignorance est une mainmorte et la connaissance une mainforte.

vendredi 22 février 2013

Saines taxes et mulasseries (7)

ESPECE est toujours féminin. Une espèce de truc, de machin, de type, de salaud...

Saines taxes et mulasseries (6)

Aujourd'hui se prononce "aujourd'hui" et non "aujord'hui".

Saines taxes et mulasseries (5)

APRES est suivi de l'indicatif. Il faut dire : Après qu'il est parti.
                                                                Après qu'elle aura parlé.

mercredi 20 février 2013

Saines taxes et mulasseries (4)

Après "c'est de"pas de "dont".
Après "c'est là" pas de "".
Après "c'est..." il faut "que": C'est de toi que je parle.
                                            C'est de là que je viens.
                                             C'estque j'habite.


mardi 19 février 2013

L'Ami de mon amie (Rohmer)

Dans le cinéma dit "réaliste", c'est-à-dire la plupart des films ordinaires, tout a l'air si vrai qu'il sonne faux. Chez Rohmer, c'est le contraire. Le jeu des acteurs assume un artifice qu'ils mettent au service de la dialectique de l'amour. Les personnages en sont-ils moins vrais? Sont-ils pour autant désincarnés? Certainement pas, puisqu'ils sont mus par le plus puissant des sentiments.
Rohmer est un fort en thème, un créateur qui ne s'accommode pas de "verser" simplement un langage dans un autre : il crée son langage cinématographique, ou plutôt il initie son désir à la langue dans laquelle il veut l'exprimer. L'Ami de mon amie en est une démonstration, comme la plupart de ses grands films réunis sous le chapeau (ou dans le cabas) des comédies et proverbes.
 L'amour est tout à la fois chinois, byzantin, casuiste ET farouche, vandale et barbare. Il faut le tortillonner dans des papillotes de mots pour l'empêcher de ravager la "civilité", les rapports entre les êtres, la vie ensemble. Les ruses y sont inévitables et les paradoxes n'y sont jamais gratuits. Les dialogues rohmériens ressemblent de loin à des promenades sur un parapet. Mais si la caméra s'approche, on s'aperçoit du vide, des remous, des tourbillons du torrent amoureux que ce fragile muret surplombe.
Le moindre quiproquo est ravageur. Il enfonce ici, dans le coeur éprouvé de l'amoureuse, l'épée déchirante et mortelle du pire. C'est parce que la vérité et les mensonges de l'amour sont si cruels qu'on doit les saisir avec la soie des mots.
Ce n'est pas le propos de Rohmer qui étonne, c'est sa démarche : il a choisi le théâtre, mais il le fait au cinéma. Comme le ferait Marivaux sans doute.


vendredi 15 février 2013

Saines taxes et mulasseries (3)

METEO et TEMPS ne sont pas synonymes. La météorologie est la science des phénomènes atmosphériques. Le temps n'est pas l'étude du temps, et si la météo est mauvaise, le temps peut être beau, et   les savants incompétents.

Saines taxes et mulasseries (2)

ERREMENT : Manière d'agir habituelle.
ERREUR : Manière d'agir fautive.
Tous les errements ne sont pas errants.

mercredi 13 février 2013

Saines taxes et mulasseries (1)

ENCOURIR signifie "risquer". On ne peut donc "encourir un risque" (pléonasme). On court un risque, on encourt une peine. [ cf "Hommage" aux justes]

samedi 9 février 2013

Mots-manie (60)

Non le sens, la présence. Les mots ne sont pas des ânes qui broutent l'herbe pour révéler le pré, mais des âmes habillées de couleurs, d'odeurs et de sonorités irisées par les modes, les temps et les saisons, des âmes  vibrant comme des étoffes électrisées par la présence des autres mots.  

samedi 2 février 2013

Hors-la-loi (Régis Duqué)

Cher Eno, cher Hervé,

Cette mise en scène de Jérôme Nayer est un spectacle à la fois émouvant et joyeux. Emouvants, les chants et les danses ( Poor Lonesome Cowboy est un sommet d'unisson, d'harmonie, d'union des coeurs et des âmes), joyeux la parodie et le pastiche. Les chants et les danses participent plutôt du pastiche, c'est-à-dire de l'imitation bon enfant. Le texte est tout entier voué à la parodie, mais, pour donner de la chair à la parodie, il faut, au-delà des situations loufoques, des personnages d'une certaine consistance et des propos qui ne soient pas sans résonances. Le pied-tendre, la "fille", l'institutrice, le justicier et le truand ne sont pas des archétypes, mais un rêveur sensible et craintif, une prostituée amoureuse des mots et des sonorités, une forte personnalité qui combat son ennui et son chagrin, un loser psychorigide et flottant finalement converti à la vie, et enfin une explosion du plaisir animal de vivre qui fout le bordel dans sa bourgade mortelle de Bodie et appelle l'univers entier à faire son feu d'artifice avant de s'éteindre comme une pauvre bougie.
   Tous ces personnages font une parodie réussie: les sens et la sensibilité du spectateur sont comblés, et son intelligence n'est pas pour autant méprisée. Une parodie réussie doit pouvoir être reçue aussi au premier degré, comme un hommage. Hors-la-loi est donc une dédicace au western. Et un beau cadeau fait aux acteurs.


vendredi 18 janvier 2013

Margin Call (J.C.Chandor)

   Le film commence par un travelling : nous sommes dans les locaux d'un cabinet d' investissement, et la caméra suit une jeune femme qui, telle une figure du Destin aveugle belle et glacée, va inexorablement à un poste, puis à un autre, signifier sans affect que c'est fini : on les débranche. Le couperet est poli, effilé, il tombe, c'est tout.  Le climat d'oppression qui s'installe dès la première minute de Marging Call ne va pas se relâcher pendant 36 heures, en un même lieu, pour une seule action -  l'introduction n'en est que le prologue - dont on va découvrir assez vite les ressorts, le ressort unique plutôt : un krach boursier. Tous les éléments d'une tragédie sont en place. La corde se tend, à quels cous va-t-elle s'accrocher? La grande force du réalisateur est de ne sacrifier aucun des personnages; tous ou presque ont des raisons,  assez peu nobles pour la plupart, mais tellement humaines que le médiocre s'y mêle au pathétique. Ces gens vont commettre une monstruosité : vendre leurs actions pourries avant que le "sac de merde" ne leur éclate à la gueule, mais, individuellement, ils sont comme nous ou la plupart d'entre nous, ils veulent être "le premier" ou ils pleurent leur chienne, leur divorce, l'enfant qu'ils ne voient plus, ou ils n'ont pas de vie sentimentale (que les putes et l'alcool), ou ils n'ont pour vocation qu'acheter et vendre, ou ils voulaient gagner plus d'argent qu'en construisant des ponts ou des fusées. Même les plus antipathiques (le big boss et le fils à papa), on n'a pas vraiment envie de les écraser comme des punaises. Une seule femme parmi le staff : elle nous apparaît d'abord douteuse, puis loyale et, enfin, presque pitoyable. Les hommes sont déshumanisés à l'interface, par la machine qu'ils ont construite.
   A trois reprises on imagine qu'un des acteurs de cette tragédie symbolique (la vraie tragédie est pour ceux que le krach va ruiner) est au bord du suicide ou s'est suicidé (le chef des ventes affalé dans son fauteuil : finalement non, il dormait!), mais ce serait trop grand pour eux, capables de parler du sale coup qu'ils préparent , en présence d'une femme de ménage (à la conscience hypothéquée?) comme si elle n'existait pas plus que les domestiques d'autrefois pour les aristocrates sans pudeur qui se déshabillaient devant eux.
   Non, la violence qui émane de ce film n'est pas spectaculaire : elle ressemble à cette "confiance dans le pire" dont parlait Sartre (Cahiers pour une morale). La vraie violence s'est doucement opérée en deçà, et ses victimes ignorantes vont en recevoir le coup. Ayant trait leur lait, les traders tordront  leur sang.
   C'est bien d'une vision tragique qu'il s'agit ici, c'est-à dire d'une vision qui ignore l'avenir et trouve son "éternité" dans le foudroiement du présent.

jeudi 17 janvier 2013

Minuit à Paris (W.Allen)

Midnight in Paris est un film quasiment parfait, l'un des meilleurs de Woody Allen. Le Paris fantasmé qui l'habite a fini par devenir le personnage central d'un conte merveilleux sur l'amour, un amour dont l'idéal et sa représentation coïncideraient surnaturellement. Mais ce surnaturel tiendrait à un simple déplacement, un glissement cendrillonnesque dans une des failles que parfois le temps offre. Changer d'époque, voyager dans le passé, fait partie des rêves ou rêveries de tous. Mais se retrouver tout à coup, physiquement, dans un âge inspirant, dans un lieu, dans un temps, dans un monde désirés, est une expérience assez rare pour qu'on en fasse une affabulation vivante. Car la difficulté des contes, c'est leur crédibilité. Dans ce film le prodige n'étonne pas : le héros vit des journées ordinairement et extraordinairement ennuyeuses et, quand minuit sonne, il est embarqué dans un temps où Paris accueillait Fitzgerald, Hemingway, Picasso, Dali, Gertrude Stein et tous les autres. Et ses contrariétés, sa déception, s'évanouissent. Les contraintes matérielles de la relation amoureuse éclatent comme bulles de savon; l'amour, la danse, l'art, tout est de plain pied.
Vivre son rêve est donné au héros éberlué de ce chef-d'oeuvre. Le temps n'est pas linéaire, il a, comme la géographie, ses synclinaux et ses anticlinaux. Quand deux plis du temps se touchent, on change d'époque. Cette Uchronie peut épouvanter (voir l'aventure du détective privé mandaté par le futur beau-père du héros!) ou ravir. Et c'est le ravissement qui nous intéresse. Dans le monde enchanté de Gil, il n'y a ni fées ni dragons, mais un art d'écrire, un art de peindre, un art de vivre où les mots, les couleurs et les pas sont dansés.
Est-ce à dire que la nostalgie est un puits nocturne? La femme que le héros rencontre dans les Années folles rêve elle-même d'un autre âge d'or, celui de la Belle Epoque. Et voici qu'une nuit le couple tombe dans une autre faille temporelle et se retrouve avec Toulouse-Lautrec, Gauguin, Degas, etc. , qui, eux, ne jurent que par la Renaissance! Gil comprend alors que la nostalgie n'a pas de fin et que, si elle ne nourrit pas une espérance, elle est mortelle. Sa dernière méditation sur les quais lui fournira une réponse inattendue, et l'espoir d'une vie sensible et sensuelle, à Paris, au XXIème siècle. Comme Nietzsche il croyait avoir le mal du pays sans avoir de pays, mais ce pays absent était son âme-même(1) et pour le trouver nul n'était besoin de violer le temps, il suffisait de répondre aux caresses d'un regard.
   La République n'était belle que sous l'Empire. L'étrange familiarité du passé n'est que la projection d'une conscience entravée. Si un être vous manque il faut qu'un autre vous lasse, et si cet autre vous lasse, tout est repeuplé. Inutile de fuir, l'amour est partout où vous êtes, il n'y a qu'à le reconnaître. Non pas renoncer à la nostalgie (car plus grave que la perte serait la perte de la nostalgie) mais y puiser son espérance.
(1) Musil ne dit-il pas que "le temps est l'âme de l'espace" ? D'où il s'ensuivrait que l'espace est la chair du temps. Pour donner un corps au temps qui passe, il faut habiter et parcourir l'étendue qui nous est offerte.

jeudi 10 janvier 2013

Patrimonie ( La France-Potemkine)

Mon ami François m'envoie cette réflexion amère de l'anthropologue Saskia Cousin : "On est devenu une collectivité qui n'arrive plus à se projeter ailleurs que dans ses restes." ...Ses restes et ses rogatons. Mêmes beaux, les restes d'une femme mûre font l'objet d'une braderie. A moins de posséder l'optimisme nostalgique et paradoxal d'un Henri Bosco (qui disait que "ce qui reste finit par nous rendre ce qu'on a perdu"), il faut bien faire un constat de sénilité : un vieillard patrimonieux est aussi parcimonieux dans les libéralités qu'il fait à sa descendance. Plus grande est la compréhension de sa richesse, plus petite est son extension. " En vieillissant tu verras ce qui reste. Rien du tout. Hormis la violente passion de parfaire, cousine de la mort." (Céline).

samedi 5 janvier 2013

Le sexe et le genre (bis)...

...ou la sexe et la genre? Comment dire "chef " pour une grande cuisinière? Cheffe? Chèfe? Chefe?(1)  L'égalitarisme forcené qui pousse au politiquement correct édulcore le réel en croyant le respecter : en féminisant artificiellement des noms usuellement masculins, on veut élargir leur légitimité, alors qu'on les bémolise.
(1) Celles qui préfèrent être appelées ainsi s'intéressent plus à la cause des femmes qu'à la grande cuisine.