mardi 28 mai 2013

Mots-manie (67)

A l'endroit, les mots ont tous la même figure, propre, époussetée, maquillée parfois. A l'envers, ils sont eux-mêmes. Ils se calent, ils se bordent, ils se renforcent ou se cotonnent, ils ont une chaire, une chaise ou un coussin. Ils passent ou ils demeurent. Sans surprise, par exemple, le mot "mort" est rembourré de velours noir : noir, d'accord, mais velours quand même. Le mot "vie" frétille sur un nid de fleurs jaunes. Le mot "amour" s'agite sur un édredon rouge sang que cache et montre un double rideau bleu ciel. Le mot "plaisir" se roule et se déroule sur un tapis de doigts et de paumes agités (très curieux). Le mot "peine" est cousu sur une doublure de bure grise et froissée. Etc.
Sans parler des mots qui jouent à contre-emploi...

vendredi 24 mai 2013

Horizon(s) (6)

En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serré de près ma conscience; je me suis demandé si je ne m'étais pas incorporé par calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres; persuadé que j'étais  in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non : je suis convaincu que nous nous évanouirons tous : premièrement parce que nous n'avons pas en nous de quoi vivre; secondement parce que le siècle dans lequel nous commençons ou nous finissons nos jours n'a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité; elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée; quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche vous n'entendriez rien : nul son ne sort du coeur des morts.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe.

mardi 21 mai 2013

Mots-manie (66)

Quand on n'est pas sincère, on ne se contente pas de mots ou de phrases ordinaires. Convaincre est simple. Persuader, c'est du boulot. Il y faut de la solennité, de la sonorité, de la sentence. La sincérité est inversement proportionnelle à la grandiloquence.

mardi 14 mai 2013

Mud (J. Nichols)

Un très bon film, à peine moins réussi que Take Shelter, du même réalisateur. Il ne nous aspire pas mais nous inspire, même si sa réflexion, à la manière du serpent d'eau venimeux, finit par devenir trop sinueuse voire circulaire. Mais le récit nous prend, nous tient et, jusqu'au dénouement, nous entraîne dans son sillage.
Est-ce un film sur l'amour? Non, bien que par amour un homme ait tué et soit devenu un Robinson provisoire. C'est un film sur l'amitié déséquilibrée entre un enfant et un adulte de passage. "A beau mentir qui vient de loin", il sera cru, parce que la confiance d'un gamin de 14 ans est absolue. Croyant aimer d'amour on s'aime, et on n'aime vraiment que dans l'amitié. Un amour trahi est un amour qu'on déchire, une amitié trahie (ou qu'on croit telle) c'est le coeur qu'on déchire.
Ellis se voue inconditionnellement à l'injonction éthique qui le commande ( l'érotique lui est refusée par la "grande" en laquelle il voulait voir sa "girlfriend"). L'Autre, c'est le Mystère, et davantage encore puisqu'il est d'abord auréolé de la lumière de l'amour. Le désenchantement sera d'autant plus violent qu'il le fera changer de monde et de principe. Mais c'est aussi un Bildungfilm, un film d'éducation où le héros glisse du monde incertain au monde réel, sans rien renier. Et l'amitié qu'il croyait trahie se manifeste de la plus belle des manières. Comme il fut sauvé par la femme qu'il aimait, l'homme traqué sauve l'enfant qui l'admirait. Au risque de sa propre vie.
Ainsi le rêve malgré tout s'accomplit. Ce qui fait grandir l'enfant, c'est sa croyance à la transcendance des grandes personnes. L'accomplissement adolescent rend cette croyance obsolète : la vie, les êtres, tout est relatif, et l'humanité est l'acceptation de nos imperfections contingentes. Mais cette transcendance doit demeurer dans l'air, pour les enfants à venir. Qui eux aussi finiront un jour par gagner en compréhension ce qu'ils auront perdu en extension.
Il faut leur souhaiter de vivre ce passage dans un paysage comparable à celui de ce beau film, tourné sur les bords et les eaux du Mississipi. Les hommes n'y soignent guère leurs maisons, mais ils ont la nature, magnifique, pour laver chaque jour leur coeur et leur regard. Un éden précaire et précieux, comme l'enfance.

P.-S.- Il est certain que Jeff Nichols s'est inspiré des Aventures de Tom Sawyer et des Aventures d'Huckleberry Finn. Ce qui guide le meilleur de l'homme, et surtout le meilleur de l'enfant, c'est l'appétit du romanesque, et la croyance en la justice, au moins la justice immanente. Et la croyance en l'amour en général et l'amitié en particulier. Ce qui différencie les romans de Mark Twain du film de Nichols, c'est l'allégresse du style. Chez Nichols, il y a une inquiétude plutôt, une oppression.
On pense aussi à La nuit du chasseur, l'onirisme et l'étrangeté en moins, aux Contrebandiers du Moonfleet, film d'enfance à voir dans l'enfance, dont le héros meurt racheté par le sacrifice qu'il fait à l'amitié pour un enfant. On pense enfin à Un monde parfait, hymne à l'innocence, à la fuite, à la rencontre, à l'amitié entre un homme chassé et un enfant mal-aimé.

Horizon(s) (5)

Un être qui ne peut ni parler ni être exprimé, qui disparaît sans voix dans la masse humaine, petit griffonnage sur les tables de l'Histoire, un être pareil à un flocon de neige égaré en plein été, est-il réalité ou rêve, est-il bon ou mauvais, précieux ou sans valeur?
Robert Musil, Tonka.

jeudi 9 mai 2013

Horizon(s) (4)

Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme.
 Lewis Carroll, Sylvie et Bruno

samedi 4 mai 2013

Mots-manie (65)

Il est impossible de considérer "nage" et "natation" comme des synonymes. La première nous baigne, nous délasse, nous rafraîchit, nous trempe, nous tresse à l'eau. La seconde nous met violemment dans le bain, nous ordonne de battre des pieds et des mains, nous chronomètre, nous essouffle, nous rend l'eau dure et violente. La première nous métamorphose en nous-même, la seconde peut faire de nous un champion, mais ce champion qui nous mépriserait, nous ne l'aimons pas.

vendredi 3 mai 2013

mercredi 1 mai 2013

Mots-manie (63)

Une phrase musicale est comme un rideau. S'il y manque une croche ou un crochet, la phrase baille et le rideau flotte. Même chose pour une phrase littéraire.