mercredi 23 octobre 2013

Pèlerin parmi les ombres (Boris Pahor)

Boris Pahor est un grand écrivain, sans guillemets ni trait d'union. Non pas un "grand-écrivain" officiel, c'est-à-dire l'organe plastique de la cuisine bureaucratique, l'autorité consacrée d'une administration notariée, protocolaire et académique des idées, mais un écrivain grand par la finesse de sa pénétration et l'élasticité miraculeuse d'un style exposé au défi d'exprimer l'indicible et de poursuivre l'humanité jusqu'en ses confins et ses retraits. Avec Pèlerin parmi les ombres, où il évoque son retour "touristique" au camp de Struthof (dans les Vosges) où il fut enfermé vingt ans plus tôt, un écrivain de la trempe de Boris Pahor nous montre qu'au-delà de la stupeur quelque chose peut encore être dit, que l'humanité n'a pas été d'un coup, tout entière, engloutie derrière les portes de la mort. "L'univers crématoire reposait sur l'anéantissement des fils de l'homme; la section dans laquelle on était affecté n'avait finalement pas d'importance. Le barbier rasait la Mort, le chef du magasin l'habillait, l'infirmier la déshabillait, l'employé de bureau écrivait sa date à côté du numéro après que chacun d'entre eux avait passé la haute cheminée." (La petite vermillon, p.191).
   Mais avant la mort et l'anéantissement, il y a le regard qui témoigne, "comme s'il voulait que son destin s'imprime en moi" (p.230) et que la compassion du survivant immortalise le condamné par une sorte de relais de la vie spirituelle (ou de relais spirituel de la vie). Dure épreuve et foi résignée, car, pour survivre dans l'univers concentrationnaire, il est essentiel de contenir l'horreur et de ne pas lui laisser franchir le seuil des yeux: "...en vérité, je n'ai pas laissé les images atteindre mon coeur. Je n'ai pas fait cela volontairement mais il est probable qu'au premier contact avec la réalité du camp, ma structure morale s'est comme engouffrée dans un brouillard immobile qui a, au fur et à mesure, filtré les événements et soustrait l'efficacité à sa force manifeste. La peur a paralysé tout mon système sensitif jusqu'aux terminaisons les plus fines, mais la peur m'a aussi protégé du pire mal qui aurait été l'accoutumance complète à la réalité. " (p.183) Cette naturelle sauvegarde émotionnelle qui met la sensibilité en réserve ne l'annihile pas mais la préserve d'une entropie mortelle, et permet d'agir, de sauver des vies, par exemple, quand on est, comme Boris Pahor, infirmier au "revier".
   Parmi les ombres des morts massivement abattus (l'indistinction des bourreaux vis à vis des victimes ajoute le crime au crime), l'écrivain slovène de Trieste revoit des visages et des regards, se souvient des voix; il ressuscite ceux qui "crevèrent" dans l'indifférence et l'indignité. le camp est devenu plus qu'un lieu de souvenir: un monument, au sens propre, une nécropole (c'est le titre slovène: Nekropola). Cet homme, qui a toujours voulu aller vers la vie, finira par dire: "Je ne sais que décrire les mourants et les morts." Les mourants dont la vie s'échappe, et les morts à qui on a volé la vie. La leçon de tout cela, s'il y en a une, est qu'il n'est plus possible d'accepter la médiocrité et la futilité. On ne peut plus chantonner quand on a porté en soi le poids des morts: "J'écris comme si j'étais dans la morgue. Vivre dans une morgue, c'est pire que de transporter des morts." 

mercredi 16 octobre 2013

Dicodrome (9)

Gaulle (de) - Une grande silhoulette...

Colombre (n.f.) - A la paix, à la pureté, à la douceur, cet oiseau ajoute la fraîcheur de ses battements d'ailes et de sa couleur, très appréciés à midi, en été.

Anecdotine (n.f.) - 1) Anecdote anodine.
                               2) Médication fabulatoire et parabolante qui utilise à répétition l'anecdote comme baume, contrepoison, lavement, pommade, préservatif, purge, révulsif, sirop ou tisane, de manière à donner au discours un tour, substantiel d'apparence et thérapique d'abord, propre à circonvenir l'auditoire. Les fictionnettes de Sarkozy en sont un exemple ( "Je vais vous raconter une petite histoire..." ). Et les oreilles font briller les yeux.

Californication (n.f.) - Mille et Une Nuits américaines où, dans des fumées huileuses d'ambroc, des étalons barbitomanes et chevelus montent des juments harnachées de chanvre et couronnées de pavots, et réciproquement.

Horizon(s) (12)

...Je ne suis pas de ceux que l'amour console. Il en va bien ainsi. Qu'est-ce en effet qui me serait plus inutile à la fin qu'une vie consolée?
Rilke, Le Testament.

Horizon(s) (11)

Seul peut habiter dans l'étreinte celui qui a aussi le droit de mourir en elle, chacun se choisit sa demeure d'après le goût de sa mort. Ce qui pousse ces hommes dans leur marche sans but, dans la steppe, dans le désert - c'est le sentiment que leur mort ne se plairait pas dans leur maison, qu'elle n'y a pas sa place.
Rilke, Le Testament.

mercredi 2 octobre 2013

Horizon (s) (10)

Il n'est pas nécessaire que tu sortes de chez toi, reste à ta table et écoute. Non, n'écoute même pas, contente -toi d'attendre. N'attends même pas, reste tranquille et seul. Le monde s'offrira à toi pour que tu lui ôtes son masque; il ne peut faire autrement et, en extase, il se roulera à tes pieds.
F. Kafka, Aphorismes.

mardi 1 octobre 2013

Dicodrome (8)

Craintilleux (adj) - Craintif, tatillon, pointilleux.

Démoration (n.f.) - Modération démocratique poussée à la fringale et à la restriction du "bon sens", c'est-à-dire à la mise de l'esprit à la portion congrue.

Horripinante (adj. et n.f.) - Tête à claques qu'on a quand-même envie de baiser. Exemple : Marilyn Monroe.

Instase (n.f.) - Le contraire de l'extase. Enfermement total dans l'immanence. Marritude et désespérance.