mercredi 26 mars 2014

Dicodrome (11)

Durosoir - (n.p.) - Etant petit, je passais presque tous les jours devant une maison appartenant à un certain monsieur Durosoir. Cette maison était souvent fermée, et la grille de l'enceinte bordée d'arbres qui entourait la propriété donnait sur un chemin continuellement ombragé par des frondaisons qui constituaient une véritable nef de feuillages. C'était fraîcheur, ombre et mystère, et quand j'ai lu plus tard le texte où Baudelaire imagine un petit garçon lassé de ses jouets de riche, et enviant le jouet vivant -un rat- du petit pauvre, je me suis représenté ces deux enfants de part et d'autre de la grille de monsieur Durosoir. Ce nom m'évoquait un jardinier : je voyais un homme âgé, en chapeau de paille et en sabots, un tablier bleu à poche sur le ventre, tantôt poussant la brouette, tantôt taillant ses fleurs ou ses haies, tantôt arrosant ses parterres. Je sentais sans le penser alors que Durosoir est un nom composé de "rose" et d' "arrosoir" et que celui qui le portait ne pouvait être que jardinier.

Etymaginaire (3)

Collimateur - (n.m.) - Voyeur péruvien à la peau huileuse et au cou démanché.

Plagiaire - (n.m.) - Baigneur frileux qui aime mieux épouser le sable qu'affronter la mer. N'en sort pas lisse.

Bijouterie - (n.f.) - Jeux sexuels sous forme de luttes attoucheuses et velvétiques, de lutineries, de ris et de cris enjoués. Tout y soie, rien n'y grince. (voir artillerie).

Artillerie -(n.f.) - C'est le nom qui conviendrait le mieux à ce que très improprement on appelle depuis toujours bijouterie. Il en a l'art et la pacotille, les feux et le clinquant. C'est un mot qui épluche l'oeil en tirant sur sa vision coutumière, et l'expose aux beautés de la manufacture mirifique et somptuaire. C'est un lustre à pendeloques ou un petit ouvrage très discret qu'on admire dans son secret. (voir bijouterie).

Retraité - (n.) - Rebut du monde laborieux recyclé comme unité de seconde main.

Mémoire - (n.f.) - Etoffe chatoyante aux origines obscures.

mardi 25 mars 2014

My Childhood, My Ain Folk, My Way Home (Bill Douglas)

On a beau être prévenu, on est quand même très éprouvé par la vision de la trilogie de Bill Douglas sur son enfance et son adolescence de bâtard orphelin et misérable dans l'Ecosse de l'après-guerre. A peine éclairé ici ou là par un petit lumignon d'humanité, le tableau de sa vie a la couleur du charbon qu'il grappille dans les terrils pour ne pas mourir de froid. Dans les premiers panneaux du triptyque, c'est la glace de l'hiver et la dureté des coeurs qui dominent. Dans le troisième, et l'épisode du service militaire (en Egypte?) c'est l'accablement de la chaleur et de l'ennui, d'abord.
Le réalisateur rejoue et filme sa vie, il ne se soucie pas du confort du spectateur, ou, plutôt, il se soucie de son inconfort : il l'installe entre deux chaises, celle de la complaisance (faire du mélo avec son malheur) et celle de la séduction (faire de "l'art" avec sa souffrance). C'est pourquoi son film est si âpre et si acéré : il se regarde debout.
Ce qui donne un si grand prix à l'enfance ordinaire, à sa primitivité, à sa folie parfois, c'est qu'on n'y est pas obligé d'être sérieux. Les belles enfances sont graves et joyeuses, les enfances malheureuses, comme celle du petit Jamie, sont trop sérieuses, travaillées par l'unique souci de la survie physique et psychologique. Le sérieux c'est l'hiver de la vie, une glace opaque qui nous sépare des mille attraits de l'univers.
Ses années d'enfance et d'orphelinat ont enserré le futur Bill Douglas, peintre et cinéaste insoupçonné, dans cette gangue faite de détresse, de disgrâce, de deuil que seule une force presque surhumaine pouvait faire craquer. Malgré l'ennui accablant du service militaire, le jeune homme désespéré mais espérant malgré tout (il désire peindre) a la chance (la seule grande chance de sa vie, ou au moins la première) de rencontrer une jeune humanité (1) accordée à la sienne, mais douée d'une qualité rare : l'amour de la vie et, non pas l'optimisme béat mais la confiance en ses forces et la force de transfuser peu à peu cette confiance à l'ancien enfant dont l'humanité fut bafouée.
Ainsi My Way Home nous enlève un poids du coeur. La méchanceté du monde et sa misère n'ont pas tué l'enfance. Ce petit Mozart-là au moins n'aura pas été assassiné. Cette petite lumière n'aura pas été soufflée et cette conscience longtemps obscure et affolée va pouvoir voler hors des murs de sa prison.
Comme celle de Proust, malgré l'abîme qui les sépare, la vie de Bill Douglas sera finalement sauvée par l'art.
  (1) Qui aurait pu faire sien ce proverbe arabe : "Dans la nuit noire, sur la pierre noire, la fourmi noire, Dieu la voit." 

vendredi 21 mars 2014

On connaît la chanson (A. Resnais)

 Resnais a fait des films qui, pour moi, sont des énigmes ou des pensums(1), et d'autres qui sont tout à fait exaltants. On connaît la chanson fait partie de ces derniers , qu' une troisième vision, loin d'émousser, rebulbe et regonfle. Chaque chanson (chaque bribe) y coule comme une injection d'euphorie dans une réalité médusée(2) d'angoisse. Quand le kitsch se suce comme un bonbon, il agit à la manière des vertus surnaturelles que Dieu nous infuse dans le dynamisme de sa grâce!
(1) Un exploitant marseillais, qui projetait L'Année dernière à Marienbad, rencontrant son réalisateur, lui dit : " C'est très beau, monsieur Resnais, très beau... mais ce serait quand même terrible si demain tous les films étaient comme celui-là..."
(2) On voit à plusieurs reprises des méduses se promener sur l'écran!

Mélo (A. Resnais)

Revu vingt ans après, Mélo me plaît toujours. C'est du Bernstein universalisé, ennobli, sublimé, sauvé du ridicule, sauvé tout court. L'artifice est au service du "naturel"; du théâtre est transcrit (comme une partition) en cinéma. La caméra entre à l'intérieur des âmes, comme si les acteurs avaient le pouvoir de se faire transparents (ils sont habités par les sentiments qu'ils expriment). Resnais est un fou d'amour fou, d'un amour dont l'objet est idéal, c'est-à-dire l'étalon d'une valeur unique, finalement idolâtre. Inaccessible  donc, et l'héroïne de Mélo pourrait dire, comme Mademoiselle de Lespinasse : "Je vous aime comme il faut aimer, dans le désespoir."

Smoking/ No smoking (1) (A. Resnais)

No smoking ne dépasse guère l'exercice de style et la performance d'acteurs. En revanche, Smoking est une réussite quasi parfaite: les personnages y sont plus intéressants, les possibilités mieux exploitées. On s'attache à leur destin, on s'émeut, on est touché. Une demi-mesure bien pleine pour Resnais, et un film entier quand même.

dimanche 16 mars 2014

The Lunchbox (Ritesh Batra, 2013)

   La plus grande aventure de la vie, la plus singulière et la plus universelle, est le vieillissement. C'est le sujet de ce film d'une grande douceur, d'une grande délicatesse; en apparence une histoire de rencontre virtuelle, d'amour par quiproquo, en réalité le constat de notre décrépito-finitude.
   Un homme qui s'acheminait doucement vers la sortie s'aperçoit par accident qu'il n'a pas utilisé tous ses possibles. Peu à peu dessillé, il fera le choix de ne pas se rendre sans combattre.
   Vieillir c'est se défaire, mais se parfaire aussi, s'ouvrir un peu plus sur l'humain, regarder les enfants jouer, écouter celui qui vous caresse pour être caressé et vous questionne pour être écouté. Vieillir c'est construire des châteaux de sable, mais avec des chemins d'or, même si la marée monte. Mais vivre, c'est ça aussi.
   Vieillir, c'est prendre une direction irréversible, mais rien n'empêche le vagabondage, l'amour, les retrouvailles avec l'enfance. Bien vieillir c'est mettre le temps en espace, la vie en perspective, en relief les existences, les objets, la nature elle-même. On peut apprendre avec l'âge que l'écho n'est pas un phénomène spatial mais temporel.
   Bien vieillir c'est comprendre que plus que le passé qui n'est plus et plus que le futur qui ne sera peu-être pas, ce qui compte est le présent. C'est éprouver moins abstraitement ses attentes. On n'a plus de désirs vagues, mais des désirs opportuns et concrets, définis et précisés dans les rencontres qu'on en fait.
   Jeune, je n'aurais jamais goûté le bruit que fait la langue du chat qui lape à petits coups légers et rebondis le lait de sa jatte, je n'aurais pas été ému - je ne me serais pas senti plus vivant - en le voyant gommer à petits coups de pattes décidés sa démangeaison, jusqu'à en sentir disparaître les signes comme autant de traits importuns sur la page muette de son corps.
   Dire finalement de Ritesh Batra qu'il est une personne délicate est presque un pléonasme. S'il manquait de délicatesse, il ne serait qu'un individu. Son film a les apparences lointaines d'une "comédie sentimentale", comme l'appellent tels des moutons tous les critiques. Ce n'est pas une comédie ni un drame mais le prétexte à une réflexion sur la précarité précieuse de la vie, et ce n'est pas sentimental, c'est sincère et vrai.
 

jeudi 6 mars 2014

Oslo, 31 août (Joachim Trier, 2011)

Cette adaptation du Feu follet ne fait pas oublier celle de Louis Malle mais s'y compare sans honte.
L'homme clos, vivant et mort au monde, erre dans sa ville comme un étrange chez une étrangère. En attente d'un dernier signe (l'appel d'une femme qu'il croit aimer) il s'enfonce dans une sorte de désespoir froid, presque neutre, souriant à l'occasion. La beauté du monde et la douceur d'une rencontre ne peuvent plus rien pour celui qui, malgré les apparences, est déjà de l'autre côté.
Il ne respire plus aucun air parfumé mais seulement la stérilité du vide. Au cours d'un coma éveillé, il revisite les lieux qu'il hantait autrefois, et ne s'y voit plus, ne s'y reconnaît plus. Somnambulant les yeux grand ouverts, il sourit d'avance au non être. Il ne perçoit plus les gestes et les paroles que comme des fumées. Le sens de l'existence? Aucune réponse ne peut satisfaire un être à l'espoir fêlé. La paille est dans le mur de verre qui le sépare du monde, il s'y est faufilé, éprouvant sa fragilité et son défaut : tout finira dans un fracas ou une béance.
Aux mille regards de la communion humaine, le héros préfère malgré lui le néant sans yeux. Il ne souhaite ni n'aspire; "le destin bouffe les prières comme le crapaud bouffe les mouches", dit Céline. Stupide. A suspendre. A effacer. Il n'éprouve que le douloureux désir mangé du horsain. Il traîne son désespoir comme une saleté, une souillure dont seule la mort peut le débarrasser.
Mal du moi, selon Kierkegaard, le désespoir ne se défait qu'avec la vie du désespéré. C'est ce qu'a compris Anders ("l'autre") : mourir pour ne plus souffrir.
Un très beau film, qui fait ressentir que la vie peut être un chant auquel on renonce, parce que la musique de la voix fait pleurer.