samedi 5 avril 2014

Nebraska (A. Payne)

L'americana en prend un coup avec cette balade affligeante au fond du désespoir. C'est la fin de toute sa géosophie : le territoire négligé, couturé, sali, voit sa sagesse transformée en grimace d'abandon. Ce n'est plus toute l'immensité d'un pays qui s'inscrit dans la plus infime partie de ses beaux paysages, c'est la tristesse et la laideur - matérielle et morale - qui nous accable et nous saute au visage. Une sorte de déréliction générale, comme si le grand Dieu protestant avait ouvert une main lasse pour en laisser rouler ses créatures. Comme si le grand Dieu catholique avait relâché son étreinte en soufflant : "Je ne peux plus".
Alors solitude et promiscuité sont un même étouffement, la seconde aggravant la première. Lévi-Strauss rappelle, dans Tristes Tropiques , que l'Amérique est passée de la barbarie à la décadence; mais, la décadence, c'est la barbarie individualisée, ce qui s'illustre ici (si on ose dire) dans le catalogue de trognes jeunes ou vieilles qu'on feuillette ad nauseam. Les villes du Nouveau Monde en déshérence n'ont pas eu le temps de se patiner, c'est-à-dire de se civiliser; elles sont passées - obsolescence non programmée - de la fraîcheur au délabrement.
Le personnage objectif du vieux rebut de la guerre de Corée, qui voudrait, avant de mourir, s'offrir une camionnette et un compresseur (qu'il n'utilisera jamais) et laisser un héritage à ses fils, est pathétique, mais la conscience du film, c'est-à-dire le personnage subjectif, est le fils qui, sans illusion, accepte de soutenir et supporter ce père depuis longtemps défaillant. L'ironique happy end (clin d'oeil à l'americana ?) n'y change rien. S'il n'est pas d'ironie il est de concession, parce que ce film est triste jusqu'au trognon, triste jusqu'au plus petit grain de sa pellicule, et sa musique est triste, elle, jusqu'à la beauté, lucide jusqu'à la sérénité. C'est la musique qui porte l'âme, quand le corps n'en a plus la force.

mercredi 2 avril 2014

Smoking / No smoking (2) ou le QCM de l'amour...

Resnais dit que quel que soit l'ordre dans lequel on regarde ces films, c'est toujours le dernier qu'on a vu qu'on préfère. Ce n'est pas mon cas. Cette double réflexion démultipliée sur les aléas du destin finit par montrer la corde de son arbitraire. S'il n'y a pas de nécessité, pourquoi s'arrêter dans les combinaisons de couples? C'est une infinité de films qu'il fallait faire.
le hasard n'a jamais été si bien nommé que par Musil : " principe de raison insuffisante." (1) C'est ce "principe" qui "régit" les hasards de la vie!
Mais c'est un discours qui s'adresse aux spectateurs. Les personnages, quant à eux, sont englués dans une espèce d'en-soi à choix multiple. Si bien qu'ils sont plus près des marionnettes que des consciences kafkaïennes. Kafka écrit dans son journal une phrase qui peut paraître énigmatique et paradoxale : "Dans  le duel entre le monde et toi, assiste le monde." Masochisme? A moins que le moi, étant Nécessaire, désire se confronter à un monde qui ne soit plus fortuité pure, mais "hasard en voie de nécessité", puisqu'épaulé par un moi nécessaire.
Le monde de Resnais n'est pas kafkaïen, il n'est qu'illogique et incohérent, mais dans cette "incho-errance", il est magnifiquement animé par deux acteurs pénétrés, quant à eux, d'un savoir malicieux, "musilien", pourrait-on dire. C'est grâce à eux qu'on a quand même plaisir à (re)voir ces films.

(1) Expression humoristique destinée à battre en brèche le "principe de raison suffisante" de Leibniz.