samedi 7 juin 2014

La marche de Radetzky (Joseph Roth)

Ce chef-d'oeuvre ne fait pas partie de ceux devant lesquels il faudrait se mettre au garde-à-vous, mais de ceux, au contraire, qu'il serait triste de n'avoir jamais lus. Depuis trente ans me hante ce livre qu'on peut situer dans les parages de L'Homme sans qualités (1) - mais en plus romanesque, et sans arrêts philosophiques - et du Roi des Deux-Siciles (2) - mais sans trace de baroquisme, avec des personnages cernés de très près, nets, tracés au pochoir d'un trait fin. A travers trois hommes (du grand-père au petit-fils), on y suit le déclin et la chute de l'empire des Habsbourg. Le roman paraît en 1932; son auteur, réfugié à Paris, y mourra d'alcoolisme en 1939. A l'âge de 43 ans.
La vie dont Joseph Roth anime ses personnages (entre Solferino et Sarajevo) semble lointaine, plate, linéamentaire; elle est traversée de moments doux, d'évocations délicates, de notations de couleurs, d'odeurs simples, déliées. Les propos y sont rares, mélancoliques, assourdis. Dignes, ou pudiques parfois. Il y a là quelque chose de bloqué, d'étouffant. Les hommes y semblent évoluer dans une apparence d'univers à la fois précis et ouaté - d'une précision tenue à distance par un dispositif de vitrification. Et cet univers arrêté peu à peu se délite, comme le personnage principal de l'histoire, le sous-lieutenant Von Trotta, petit-fils du héros de Sarajevo (qui sauva la vie de l'empereur) et pourtant indifférent à l'armée. Le calme inquiétant du début ne fait que précéder un grand fracas : l'engloutissement d'un état du monde.(3)

(1) de Robert Musil (1880-1942).
(2) d'Andrzej Kusniewicz (1904-1993).
(3) En 1989, Axel Corti a fait une adaptation fidèle aux événements et à l'état d'esprit des personnages de ce roman. Ce qu'il manque malheureusement à son long téléfilm, c'est l'atmosphère de délicatesse fanée et de déliquescence progressive qui baigne le livre.