mardi 22 décembre 2015

Saines taxes et mulasseries (15)

Grincement de dents mental à chaque fois que j'entends opportunité à la place d'occasion. Ce sont les affairistes américanisés qui empoisonnent notre usage des mots. Sachons traduire: opportunity signifie occasion. Opportunité c'est  appropriateness. L'occasion c'est "ce qui tombe", L'opportunité "ce qui nous mène au port". L'occasion nous allume, tandis que l'opportunité nous conduit. La première est une manifestation du hasard, et la seconde une intervention de la Providence.

dimanche 20 décembre 2015

Secret et mystère

Le mystère est un secret que personne n'a confié à personne, c'est un secret absolu. Certains croyants diront que c'est le secret de Dieu. Ce qui paraît bien court. Le mystère n'a ni fin ni explication. Il est immense comme l'univers et ses au-delà infinis, il est menu et délicat comme un je-ne-sais-quoi ou un presque-rien. Le mystère seul justifie l'existence, pas seulement le mystère de l'amour, mais le mystère de chaque instant et de chaque souffle, le mystère des rencontres et des affinités, le mystère de la poésie, de l'art, du monde matériel et du monde spirituel, le mystère d'être. Le mystère d'être à la fois ici et ailleurs, dans la contingence et dans la transcendance. Le Livre des Prophètes de l'Ancien Testament compare le "pain du mystère" aux "eaux dérobées". Tout secret est à la fin des fins misérable, alors que le moindre mystère est poignant.

dimanche 13 décembre 2015

Saines taxes et mulasseries (14)

Un pluriel +  "qui" est toujours suivi d'un pluriel. On n'écrit pas : "...l'un de ces lieux de mémoire  qui relie..." (Le Monde des livres du 11/12/15). On doit écrire: "qui relient". OU alors: "un lieu qui relie".

lundi 23 novembre 2015

Horizons(22)

On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur des petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-scorpion.

samedi 21 novembre 2015

Austerlitz (W.G. Sebald)

Le dernier roman (?) de Sebald  est un curieux livre, qui a failli me tomber des mains jusqu'à la cinquantième page (interminables descriptions de vieilles architectures), et qui m'a pris ensuite par une espèce d'attachement compassionnel envers son héros, et une sensation de vertige du siècle barbare qu'il a traversé, vertige provoqué par les narrations en abyme : le narrateur raconte Austerlitz qui lui-même se raconte et fait se raconter des personnes qu'il a rencontrées. D'où vient cet enfant adopté en Angleterre pendant la guerre? Qui étaient ses parents? Le récit que fait Austerlitz de ses recherches s'accompagne d'une permanente anamnèse. Il dévoile peu à peu les lieux qui l'on vu grandir (en Tchécoslovaquie) et retrouve les sensations qu'il y éprouva.
De simple silhouette, Austerlitz se transforme, au fil de son récit, en personnage d'une densité étrangement mélancolique. Sa vie lui a été volée, il s'efforce d'en retrouver des traces. Il y parvient parfois et s'aperçoit que la mémoire peut être plus douloureuse que l'oubli. S'il fait penser à Modiano, c'est à un Modiano spectral, zombifié.

dimanche 15 novembre 2015

Horizons (21)

Plein de manies et d'originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que lui: il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie: c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.
Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: "Je suis une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air." Mme Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait: définition charmante et vraie.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe.

samedi 14 novembre 2015

Etymaginaire (14)

Horizon (n.m.) - Pays flottant sous les vapeurs souriantes d'un or mystique et zébré. Inconstructible, indestructible.

Gazouillis (n.m.) - Grouillement harmonieux de bulles sonores qui piquent le bleu du ciel de stridences chromatiques.

Filigrane (n.m.) - Gageure de la matière et tour de force circulo-quadratique qui offre à la fois la ligne et le grain.

Etymaginaire (13)

Obséquieux (adj) - Bas du regard, comme en deuil de sincérité.

Flanelle (n.f.) - Soutien paresseux (flâne aile), turgescence laineuse, décollage poussif.

Convergence (n.f.) - Somation superfine d'une mortaise et d'un tenon.

Dicodrome (16)

Métyrène - (n.m.) - Liquide antiseptique et bactéricide d'un bleu irréel, fruit d'une maîtrise parfaitement inhumaine de la synthèse chimique. (Inventé en rêve).

Paranouilla - (n.f.) - Maladie de la tête qui transforme un soldat de commando en pâte alimentaire.

Encrane - (n.m.) - Pensée obsédante, calaminante, encalminante. Panne d'un esprit en grisaille. (Inventé en rêve).

mercredi 4 novembre 2015

La littérature et la vie

Un livre ne vaut pas un homme, pas un moment de la vie, mais il nous parle de notre enfance même quand il nous parle de la mort. Il nous parle des deux à la fois dans une spirale où tournent le plaisir et la crainte, l'apaisement et la nostalgie, où un peu de beauté enlève beaucoup d'épines qui nuisent au simple bonheur. On ne lit pourtant pas pour être heureux, il serait plus facile de l'être autrement. Pourquoi lit-on ? On lit parce qu'on s'habille, parce que, nus, nous ne serions que ça ! Par pudeur et aspiration à une autre apparence, à une autre réalité possible. Et nous lisons " ceux qui nous montrent ce qui est possible dans l'ordre de l'impossible". (Paul Valéry).
On s'estime à l'aune de ses fantasmes ou de ses  émotions, on les cultive comme des messages secrets ou des vérités confidentielles que feraient passer, par le truchement silencieux des livres, certains dieux inconnus.

dimanche 20 septembre 2015

C'est toujours un peu dangereux de s'attacher à qui que ce soit

   Le 16 septembre, à l'Atelier 210 de Bruxelles, j'ai assisté à un spectacle original et plus que déconcertant: gênant? Déstabilisant? Inquiétant? Mais il faut inquiéter les consciences dont la pente naturelle est la somnolence.
   Création du Duo renversant constitué par Eno Krojanker et Hervé Piron, Enhervé ou Hervéno - on va comprendre que la fusion des noms n'est pas qu'un jeu graphique.
   Le prétexte et l'amorce de la pièce sont d'exciter l'empathie du spectateur en lui jouant une scène tragique remontant à l'enfance du comédien. Tragique et ridicule puisqu'Eno, seul sur une scène organisée et commentée par Hervé, meneur d'un jeu trouble, est habillé, comme à 7 ans d'un short à fleurs et d'un tee-shirt. Il rejoue la perte de son ours en peluche, lors d'une promenade.
  Déjà, le rapport sado-masochiste des comparses s'établit sous nos yeux, Eno étant copieusement aspergé et trempé par un Hervé pas net et peu suspect de bienveillance. Celui-ci cherche-t-il réellement à susciter la compassion du public ou feint-il - avec la complicité naïve d'Eno - de provoquer une empathie de commande?
   Le vrai projet du meneur de jeu est plus glauque. Sans vouloir déflorer l'évolution de l'action, on peut dire que le narcissisme et la mégalomanie en sont les moteurs principaux. Eno devient une matière taillable et modulable. On se souvient de Petit déjeuner orageux un soir de carnaval (en 2009) et de la relation perverse qui s'établissait entre les deux personnages: ici la notion de perversité, voire de perversion, est dépassée, car l'un engloutit l'autre, jusqu'à la folie.
   Mégalomanie? Au grand galop sur son petit dada/ A grandes guides avec son petit moi, Hervé, à l'instar du pharaon qui se fit représenter plus grand que nature dans le dessin d'une chasse aux crocodiles, et qui, inversant la démesure, s'offrit comme un géant qui chassait des lézards, Hervé se ridiculise pathétiquement.Le chat se mire dans l'andouille qu'il convoite, et l'acteur se mire dans une image gonflée de sa tripe. Amour dédoublé de soi, amour objectif, le narcissisme est un amour paradoxal mais logique pour un acteur contraint par contrat de s'identifier sans fin à d'autres. Le narcissisme est la revanche de l'acteur, le contrepoids de la balance. Narcisse acteur manifeste une forme d'homosexualité "autotélique", une homosexualité dont l'objet et la fin se rencontrent dans l'individu même qui la projette.
   Narcisse se convoite lui-même et convoite le monde à travers lui-même. Voulant être à la fois le monde tout entier et admiré de ce même monde devenu lui-même, il s'enferme dans une folie aporétique.
   Le narcissisme est le pire et le plus délicieux des incestes: il promet une jouissance sans fin mais sans fin reportée. Le seul salut de Narcisse serait la religion: s'aimer en Dieu, sans cesser de s'aimer en soi, puisque la religion nous enjoint d'aimer notre prochain comme nous-même.
   C'est toujours un peu dangereux de s'attacher à qui que ce soit et surtout de s'attacher à soi. Le pouvoir, et l'aspiration au pouvoir rendent fou. Celui qui se place hors la loi humaine échappe du même coup à sa protection et plonge dans le néant. Niant le monde, Narcisse se nie lui-même.

jeudi 3 septembre 2015

Michel Audiard et Frédéric Dard

L'audiard et le Dard se la jouent pouët-pouët, se martèlent les flancs pour en faire jaillir le vent bruyant  du mot qui claque ou de l'expression qui fouette. On sourit parfois, mais ça sent la forge, le remugle couillard, l'au-fait mariolle et la bêche hâbleuse. leur leitmotiv est la connerie du cave, leur repoussoir. C'est qui, le cave? Nous et le monde entier. Il y a les "hommes", les affranchis, les mecs à la redresse, c'est-à-dire eux et leurs potes, leurs "poteaux", et il y a les caves: ça fait du peuple et du gibier pour ces chasseurs de bons mots gratuits sinon désintéressés.
Mais la connerie est une notion délicate, elle peut se montrer rétive voire retorse. C'est comme une manivelle, gare aux retours!
les cons, malins ou pas malins, on les trouve autant chez les émancipés comme Dard et Audiard; ce sont tout simplement ceux qui manquent de cette sensibilité imaginative qui consiste à savoir se mettre à la place d'autrui. Si vous n'avez pas assez de pénétration pour appréhender l'humain dans le con, vous êtes peut-être un con vous-même.
Pitié pour les cons, nous en venons, nous en sommes. En revanche, tous les hommes libres sont les bienvenus quand ils s'en prennent à la foutaise.
Dans L'Art de dire des foutaises (On Bullshit), Harry G. Frankfurt dénonce la connerie des puissants, qu'il appelle foutaise, parce qu'elle veut "nous la mettre", c'est-à-dire nous entuber.
"Celui qui dit une connerie, quand il est surpris, n'est pas fier de soi. Le grossiste en foutaises, lui, prospère sans crainte: la vérité n'est pas son rayon, il est à l'abri. Voilà pourquoi l'empire de la foutaise accroît son emprise, mettant sur le marché des modèles de plus en plus faciles à écouler et à dupliquer. Impuissance de la connerie, puissance de la foutaise, auraient dit les vieux maîtres." (Roger-Pol Droit).
Ce qu'il manque aux Dard et Audiard, c'est de savoir distinguer la connerie du pauvre de la foutaise du riche.
Pourquoi Audiard et Dard? parce que je viens de revoir Ne nous fâchons pas, et de lire un peu du DicoDard, tout juste paru.
Mais sorti de son rôle de San-Antonio, Dard est sans doute un homme fréquentable et un écrivain lucide, "un petit auteur dauphinois, à la sauvette, à la manque, à la con, plein de sa folie d'écrire, et qui écrit vaille que vaille, rien qui vaille beaucoup, hélas, mais en grande passion, crois-le et pardonne-lui." (Frédéric Dard, Y a-t-il un Français dans la salle?)
Quant à Audiard... Je me souviens d'une émission télévisée où il était affronté à Robbe-Grillet! Le terrorisme "littéraire" c'était ça, c'était d'être sommé de choisir entre la pontifiance et le rigolard, entre deux réalistes au sens rhétorique, le vélo-saucisson-camembert et le sadomasochisme glacé du Trans-Europe-Express.
Heureusement,en retrait du turlupin avantageux il y avait l'homme sincère, le véritable Audiard ou plutôt l'Audiard véritable et véridique, celui qui fut capable d'écrire Le jour, la nuit, et toutes les autres nuits, après la mort accidentelle de son fils.
C'est simple, la connerie: pour en sortir il suffit de ne pas s'y complaire.

dimanche 23 août 2015

Etymaginaire (12)

Professeur - Administrateur bastant et diplômé de fustigations déculottées.

Maurice Blanchot (écrivain imaginaire: 1907-2002) - Le "o" étant noir dans ma vision sonore (synesthésique) des voyelles, Blanchot est à mes yeux et mes oreilles un nom oxymoresque: sémantiquement blanc, "oculairotiquement" noir; ainsi vois-je l'homme, ainsi vois-je l'écrivain. "Voir" est un verbe trop fort. Puisqu'être simultanément blanc et noir n'est pas seulement être dépourvu des couleurs du spectre, mais être dénué de couleur tout court, c'est-à-dire, en bon français, être incolore, donc invisible, photographiquement et ontologiquement parlant, l'auteur de Thomas L'obscur a pu se "définir" lui-même comme "l'ombre de rien". Ainsi Maurice Blanchot a-t-il existé aux yeux de chair du monde à la manière absente du bras contumax dans la manche du manchot.

Dicodrome (15)

Cocacolonialisme - (n.m.) - Entreprise universelle dont l'emblème est Oncle Sam, arqué sur ses éperons au gras du matin, réveillant de son goulot sonore les gentils membres du camp de vacances  mondial.

Etrond - Excretum de perfectionniste.

En-soi giscardien - Expression d'ontologie phénoménologique que l'alambec chuintant d'un ancien suprême et néo-vulcaniste musard transmuerait, s'il en avait verbale usance, en petite friture d'engraulidés.

vendredi 21 août 2015

Horizons (20)

Parfois, au bord de l'eau entourée de bois, nous rencontrions une maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le visage pensif et les voiles élégants n'étaient pas de ce pays et qui sans doute était venue, selon l'expression populaire, "s'enterrer" là, goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle n'avait pu garder le coeur, y était inconnu, s'encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant qu'elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que jamais ils n'avaient connu, ni ne connaîtraient l'infidèle, que rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux-ci qui ne l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait qu'il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées de longs gants d'une grâce inutile.
Proust, Combray.

jeudi 20 août 2015

Lost in translation (Sofia Coppola)

L'ennui, l'absurde et l'amour. quel cocktail étrange. Eloge et déploration de la solitude, condition même de la rencontre. La force de l'amitié amoureuse tend ce film comme un arc. Ce qui est triste et bon c'est l'accompli. Ce qui est triste et beau c'est l'inaccompli, l'accomplissement invisible et toujours inachevé du Stay hungry, la contemplation douloureuse du mystère d'être, en quête incessante d'une plénitude impossible. Lost in translation n'est pas un film mais une oeuvre d'art.
L'ennui est ici à la fois l'arrière-plan et le plan frontal. Il occupe l'espace et le temps, engloutit parfois les protagonistes jusqu'à les réduire à un point. Mais ils vont grandir.
L'Ennui, c'est la nostalgie d'une nécessité qui donnerait du sens à l'absurdité accablante qui englue les personnages. L'ennui est comme une eau qui stagne au fond de l'âme, remplissant tous les vides, un noyeur de joie, une peine sans visage. la prose cafardeuse pleine de bruits et de lumières absurdes, un ennui gigantesque à la mesure du gigantisme fantasmagorique d'une ville hallucinante et champignonnesque.
Mais si les aliénés s'ennuient de front dans le "divertissement", les êtres libres s'ennuient seuls ou à deux.
Dans un monde où le vide a pris l'apparence du plein, le réel et les autres semblent irréels. L'homme mûr et la très jeune femme qui se rencontrent (dans le sens où ils s'accordent) n'ont pas d'âge et leur différence de sexe n'ajoute qu'un peu de douceur à leur entente. Au contraire de la masse entropique, ils ont une consistance, ils sont contemporains. L'ennui est leur point de départ, presque leur tremplin. Pris séparément, peut-être sont-ils aussi insignifiants et incongrus que les particules sans nom qui circulent autour d'eux. Leur rencontre, c'est leur originalité commune, le nouvel être dans lequel ils se mettent à exister. Le hasard nécessaire où vient se dissoudre la nostalgie. "Deux absences qui [cherchaient] la même chose au même endroit" (Georges Perros) ont enfanté une présence unique.
Que cette rencontre doive avoir une fin lui confère un rayonnement pur. La mort ne peut pas faire que la vie n'ait pas été, et ce qui a été est inscrit dans l'éternité. Tout est vie dans la rencontre, comme un éclair qui fait jaillir le monde dans sa lumière infinie. Et malgré le noir qui revient, on vivra toujours dans cette lumière.

mercredi 19 août 2015

Horizons (19)

Cela va contre le secret de ma vie.
dans la mesure où l'aimée détourne tout événement vers elle, je cesse, en moi, d'être vrai; car il semble que coule alors vers elle, dans le courant qui dure, même cela dont je ne puis disposer. C'est, pour une part, la faute de sa volonté; pour une autre, cette usurpation tient au seul fait de son existence. Elle a métamorphosé dans le coeur de l'amant le paysage et y occupe un lieu très profond: la vallée, vers laquelle tout s'écoule.
Rainer Maria Rilke, Le Testament.

mardi 18 août 2015

Le sexe et le genre (3)

Pour faire mentir Jacques Drillon,(1) qui dit que je suis un homme distingué, je vais oser me demander si le con est plus viril que la bite, et si l'abricot a des couilles et la prune des nichons!
(Ce qu'il y a d'intéressant avec "con" c'est que, pris adjectivement, il est épicène. On dit: "c'est une conne", mais on doit dire: "elle est con").
(1) cf. "L'Auteure, l'écrivaine et le grenouil", sur Google.[ cf  le sexe et le genre(bis)]

dimanche 16 août 2015

Stoner (John Williams)

Le mélodrame n'exclut pas la platitude, le banal, le quotidien, mais il en fait le décor d'une liturgie profane dont les acteurs sont malgré eux les servants. S'ils ne s'appliquent pas à l'office ou au rôle social qui leur échoit, la punition est fatale autant qu'exemplaire. Ils n'échappent au diktat de l'opinion que par la grâce nécessitante (qui ôte tout libre arbitre) de l'amour.
Provisoirement, bien souvent, car la communauté ne tolère pas longtemps qu'on échappe à sa griffe...
On se fait ces réflexions à la lecture du très émouvant roman de John Williams, mort méconnu en 1995. Ce qui fait la force et la beauté limpide d'un tel livre, c'est la foi même de son auteur en son histoire, et cette foi suscite la nôtre et nous retourne comme un laboureur retourne son champ pour qu'il soit plus fertile. Nos grands sentiments s'agitent alors comme des lombrics éblouis: besoin d'amour, soif de justice, aspiration au bonheur ou à la paix, désespoir mortel...
Un fils de paysans entre à l'Université pour y étudier l'agronomie et y découvre la littérature. Il décide de devenir professeur et voit s'ouvrir devant lui un chemin tout tracé: "Bien sûr, lui changerait, mais il considérait l'avenir comme l'instrument de cette mue plutôt que son objet."(J'ai lu, p. 39).
Puis il épouse une femme dont la beauté un jour l'a subjugué, mais cette femme lui restera étrangère. C'est lui qui s'occupera de leur fille, en dehors de ses cours et de ses préparations.
Sur le plan professionnel, il n'est pas plus heureux: le président de l'Université l'a pris en grippe et ne lui donne à faire que des cours de maigre intérêt, dans un emploi du temps accablant. Stoner serre les dents, jusqu'au jour où il tombe amoureux d'une de ses auditrices. Ses sentiments sont partagés mais sa vie se complique encore, car "cette chose étrange et redoutable" est une révolution dans le Landernau académique où le ragot devient vite vipérin.
"Timides, hésitantes, leurs mains se tendirent puis ils s'enlacèrent maladroitement et restèrent ainsi pendant un très long moment, scellés, figés dans cette étreinte fragile, comme si le moindre de leur mouvement aurait pu laisser échapper cette chose étrange et redoutable qu'ils venaient tout juste de circonscrire en refermant leurs bras." (p.261).
Ce simple en esprit, cet homme de peu de foi connaît, avec ce premier véritable amour, son chemin de Damas: "Quand il était très jeune William Stoner pensait que l'amour était une sorte d'absolu auquel on avait accès si l'on avait de la chance. En vieillissant il avait décidé que c'était plutôt la terre promise d'une fausse religion qu'il était de bon ton de considérer avec un scepticisme amusé ou un mépris indulgent, voire une mélancolie un peu douloureuse. Mais maintenant qu'il était arrivé à mi parcours, il commençait à comprendre que ce n'était ni une chimère ni un état de grâce, mais un acte humain, humblement humain, par lequel on devenait ce que l'on était. Une disposition de l'esprit, une manière d'être que l'intelligence, le coeur et la volonté ne cessaient de nuancer et de réinventer jour après jour." (p. 263).
Avec Katherine, Stoner découvre la plénitude de l'être, faite de la parfaite conscience du corps et de l'esprit. Mais ce bonheur est trop parfait: la médisance, la jalousie, la haine vont l'anéantir.
Stoner tombe malade, maigrit, vieillit. Mais son appétit de travail reste entier, et son sentiment de la détresse humaine s'aiguise: "... ce qu'il savait de la misère humaine l'avait marqué au fer. Où qu'il fût, quoi qu'il fît et aussi longtemps qu'il vécut, la détresse de l'humanité lui servit de marque page."
(p. 297).
La guerre, ses morts et ses destructions, finissent d'affirmer sa misanthropie: "Il tint son sillon et traversa ces années de tourmente en continuant d'enseigner et d'étudier. Même s'il lui arrivait parfois de songer que, face à un tel déluge, c'était bien en vain qu'il remontait son col, courbait le dos et resserrait ses deux mains autour de la petite flamme de sa dernière allumette..." (p. 334).
Sa fille est devenue peu à peu alcoolique, ce qui atténue son malheur: "...Il était content pour elle qu'elle ait au moins cela: qu'elle puisse boire. Oui, en un sens, il bénissait les vertus balsamiques de l'alcool." (p. 337).
Atteint d'un cancer, Stoner va mourir: "Implacablement, il disséqua sa vie et la regarda en simple biographe.
Calmement, posément, sans se laisser encore importuner par la moindre émotion, il contempla ce fiasco, ou du moins ce sentiment de fiasco qu'elle devait leur inspirer à coup sûr. Il avait rêvé d'amitié. A cette infaillible complicité qui aurait pu le rassurer quant à son appartenance à la race des humains et il n'avait eu, en tout et pour tout, que deux amis dont l'un était mort stupidement avant même de commencer à exister et l'autre s'était, à présent, replié tellement loin dans le monde des vivants que ...
Il avait rêvé à l'intégrité, à la force, à la solidité du mariage et il l'avait eu aussi, mais il n'avait su qu'en faire et l'avait laissé mourir. Il avait rêvé d'amour et quand il l'eut enfin trouvé, il y renonça pour le laisser se déliter dans le terrible chaos des questions à jamais posées et du bonheur à jamais perdu. Katherine, songea-t-il.
-Katherine...
Et il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l'avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d'une sorte de probité, de pureté que rien n'aurait pu corrompre et n'avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes ces années? L'ignorance. Et quoi d'autre?
Mais qu'espérais-tu? se demanda-t-il à lui-même?" (p. 373-374).

samedi 25 juillet 2015

Robert Musil (1880-1942)

L'Homme sans qualités n'est pas d'une lecture facile. Mais il faut se garder du découragement. Renoncer à lire Musil, c'est renoncer à l'intelligence.
Parmi les mille raisons qui devraient amener l'humanité pensante à le lire, celles-ci:
L'HSQ est une ardente réflexion sur les puissances de la connerie et les arc-boutants de la "réalité". Ulrich étant au contraire celui qui vit dans le possible, ce qui le définit et l'infinit : "Comme la possession de qualités présuppose qu'on éprouve une certaine joie à les savoirs réelles,on entrevoit dès lors comment quelqu'un, fût-ce par rapport à lui-même, ne se targue d'aucun sens du réel, peut s'apparaître un jour, à l'improviste, en Homme sans qualités."
Musil a aussi le génie des associations impressives, des digressions parfois lointaines inspirées de fulgurations immédiates. Nous dépassons le réel en avançant dans un paysage onirique de plein jour, notre vision et sa provende de clarté se renouvellent indéfiniment.
Mais pour lui la vie ne se limite pas à ses moments solaires, il nous transporte aussi dans les coulisses du sentiment, les mines de la pensée, les soutes de l'expression, les antichambres des décisions, les contre-allées des actes, de même que dans toute "cette agitation qu'un grand événement laisse derrière lui en s'en allant."
"Quand Ulrich, l'indifférent qui refuse le monde stable des réalités particulières [...] rencontre Agathe auprès du cercueil de leur père, un homme qu'ils n'aiment pas, un vieux monsieur pédant et anobli, cette rencontre est le commencement de la plus belle passion incestueuse de la littérature moderne." (Maurice Blanchot).
"L'HSQ déploie tant de raffinements formels, intellectuels et même mystiques, qu'il échappe à la fin au romanesque et nous fait entrevoir un genre nouveau, qui pourrait intégrer dans la littérature les démarches de la science et de la psychologie les plus récentes." (Denis de Rougemont).
On peut taxer d'adolescence l'éthique de l'homme "sans qualités", voire d'immaturité, mais elle est choisie et non subie. Ulrich est indéfiniment inachevé, puisqu'il est l'homme du possible, le chevalier de l'irréel, en ce sens que l'irréel est le réel sans ses barrières.
Ulrich ressemble à tout le monde. Il ne lui manque que l'identification intérieure.
L'imagination étant en ce monde la chose la moins partagée, les "hommes de qualités" ont besoin d'un contexte de valeurs établies pour trouver leur case, déjà dogmatiquement garnie en matière morale.
Unique par sa profondeur, sa lucidité, sa distance, L'HSQ est l'analyse la plus rigoureuse de l'esprit de pacotille qui règne sur l'intelligentsia moderne, la critique définitive de l'hypocrisie idéaliste. Il est aussi l'expression d'une sensibilité exceptionnelle, d'une poésie, d'une métaphysique charnelles, d'une lumineuse intimité.
Puisque la densité du romanesque lui suffit, Musil élude le romanesque en donnant à son roman la vastitude d'un monde dans lequel il s'anéantit. L'HSQ est inépuisable, ce sont l'être et son néant tragiquement et magnifiquement réunis.
Le miracle musilien est qu'il démontre en une même geste la possibilité et l'impossibilité d'une oeuvre totale, ce qui est la définition ultime de la littérature. Le nom de Musil lui-même est ironique: il annonce la muse, et voilà qu'il la tue!
Musil a inventé l'aphorisme gravement aérien et faussement aporétique qui combine idéalement la pensée et le poème.
Musil? La fraîcheur du premier regard dans l'oeil du vieux sage.
"Je vis du seul crédit que je m'accorde, peut-être même mon existence est-elle un préjugé?" Musil, Journaux,I, p. 135.
Barrès ne connaissait pas Musil, "un sensitif moral" (Journaux, I, p.199). pourtant il écrit, dans Un Homme libre, ce qui pourrait être aussi la devise de Musil: "Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible".
Comme Proust introduit en littérature l'enchantement du désenchantement, Musil parvient, quant à lui, à la forme la plus achevée de l'inachèvement. Comment perdre mieux? La "morale inductive" prônée par Ulrich ayant échoué (échec entériné par Musil lui-même dans son journal: "Impossibilité d'une conduite de vie non-déductive"), que reste-t-il  au héros sinon la jouissance perverse qui consiste à détruire toutes les certitudes une par une, jusqu'aux certitudes orgueilleuses de la science, dans une sorte de froid délire "ratioïde" (terme musilien).

"...Un peu partout, l'écrivain taillé sur ses propres mesures vit exilé de la vie, mais sans avoir appris des morts l'art de se passer de vivre et de couvert." Musil, Oeuvres pré-posthumes.

mercredi 8 juillet 2015

Lecture

Dès que j'ai su lire, j'ai lu. J'ai réécrit ma vie. J'ai récolté les soupirs et les pensées du monde. J'ai haussé mon coeur et mon esprit. Je me suis lu dans le miroir du temps et de l'espace. J'ai lu en me souvenant que je lisais. Je croyais lire et je rêvais. Le ruban des mots était comme le serpent du charmeur, mais c'était son charme à lui qui me pénétrait. Je ne lisais pas pour vivre, je vivais pour lire. La lecture n'était pas pour moi une action, mais une passion. Elle m'aspirait ou me frottait, me durcissait ou m'allégeait, m'enlevait non comme une plume mais comme une pierre saisie par un magnétisme inconnu, poli et lavée par le flux et le reflux des phrases, alestée et promise au vol.
Lire, lire, et ne jamais épuiser la lecture, car ce que je cherche ne se lit pas mais m'appelle à travers la lecture.
Je ne lis pas pour passer le temps, mais pour le faire durer, au contraire, le retenir - jusqu'à l'illusion de l'éternité ? - sur les marches mêmes de la mort.
Je ne lis pas pour travailler. Quand la nécessité de ce que je lis ne crève pas les yeux qui le lisent, je dois jeter le livre.
Je lis par manque d'être. Je lis pour être aimé du livre, pour être aimé des morts (un peu aussi des vivants, mais les vivants sont comme moi, dans l'immanence. pour eux, j'écrirais plutôt).
Je lis pour oublier que je lis.
Je lis et j'écris - car lire sans écrire c'est faire l'amour les mains liées. Lire sans écrire c'est marcher à cloche-pied. Lirécrire c'est mettre en action sa passion.
Lire jusqu'à bander l'arc des phrases en les caressant des yeux, en les relisant charnellement.
Je prends le train du lire sans savoir où il va, et le voyage-même ajoute au mystère.
Je lis d'un ongle, d'un doigt, d'un bras, et mon corps entier se met à lire. Moelle comprise.
Je lis pour ajouter et soustraire à ma solitude, jusqu'à parfaite égalité entre lecture et solitude.
Je lis pour m'infuser l'essence de l'univers.

mercredi 1 juillet 2015

Comme un avion (Bruno Podalydès)

   Ce film est peut-être son chef-d'oeuvre. La célébration de la petite aventure avait déjà été tentée, il y a une quinzaine d'années, avec Liberté-Oléron, film raté ou Denis Podalydès en faisait trop et rendait son personnage aussi antipathique que le film était ennuyeux. Ici, au contraire, aucun personnage n'est négatif, en dehors du pêcheur incarné par Arditi, rivé au bout de sa canne à pêche, pétri d'aigreur et mauvais génie des bordures. Car ce qui caractérise cette aventure, c'est la fluidité du mouvement: tout bouge, tout danse, mais ce mouvement est, sans paradoxe, immobile. C'est la définition de la dérive. Le héros suit le courant et s'échoue à l'aventure, aventure aventureuse, aventure intérieure, et non-aventure aventurière faite de coups et d'actions lointaines. Plus Tati que Tintin. Aventures d'un personnage à l'écoute rêveuse de son corps. Cette célébration est aussi celle du désir et du plaisir, relatifs et non pas absolus. L'absolu est une coupure, le relatif nous lie au monde et aux autres. En ce sens on pourrait dire qu'il n'est d'absolu que le relatif. Les gens que Michel rencontre, tout près, ont un air lointain et enchanté. D'ailleurs il a beau les quitter pour poursuivre son voyage, une sorte de magnétisme, de magie le ramène à eux. "Voyager n'est pas quitter", lance-t-il en guise d'au revoir à sa compagne. Mais quitter c'est voyager et voyager c'est partir pour rester. Avec un détour par Circé.
   La loufoquerie n'est pas absente de ce conte jankélévien. Jankélévitch répétait que n'importe qui est un être unique, encore faut-il le ressentir et le savourer. Savourer l'instant, percevoir la nuance, saisir le presque.
   Le couple de comiques qui peignent en bleu tout ce qui passe à portée de leurs brosses, n'est pas plus bizarre que celle qui pleure quand il pleut ou celle qui colle des post-it le long du chemin de l'amour. Jusqu'à... Nous sommes tous des hapax.
   Le titre? Il évoque la lévitation aventureuse, et la passion du héros. Ce n'est pas le vol qui soulève l'imagination, mais le rêve du vol. La lenteur. "Passe par les villages", disait Peter Handke. "Laisse-toi porter par la rivière", ajoute Michel. Ecoute les arbres, et le battement des coeurs dans la poitrine des femmes. Michel alias Bruno, un auteur et acteur magnifique.

mercredi 24 juin 2015

Etymaginaire (11)

Raidie bite hoir -  (expression masculine) - Légataire par voie filiale d'une propension à l'intumescence chronique.

Cas de figure - (expression masculine) - Fracture (ou salade) de museau.

Algorithmes - Calculs douloureux.

Vaginisme - (n.m.) - Trouble caractérisé par les mugissements d'un vagin trop étroit.

Convergence - (n.f.) - Somation superfine d'une mortaise et d'un tenon.

Horizons (18)

Un matin, tandis que du haut de la terrasse je parcourais des yeux la Marina, ses eaux m'apparurent plus profondes et plus lumineuses, comme si, pour la première fois, j'eusse posé sur elles un regard non troublé. J'eus en cet instant même le sentiment presque douloureux du mot se séparant des choses, comme se brise la corde trop tendue d'un arc. J'avais surpris un lambeau du voile d'Isis de ce monde, et le langage à partir de cet instant me fut un imparfait serviteur. Mais en même temps c'était pour moi comme un nouvel éveil. Semblable aux enfants dont les mains vont tâtonnant, quand la lumière qui naît dans leurs yeux fait retour au monde extérieur, j'allais cherchant des mots et des images où saisir ce nouvel éclat des choses dont j'étais ébloui. Jamais auparavant je ne m'était même douté que parler pût à ce point nous tourmenter, et cependant je n'aspirais pas à retrouver une existence ingénue. Quand nous pensons nous envoler, notre bond maladroit nous est plus cher que la marche la plus sûre en un chemin tout tracé. Et j'explique ainsi la sensation de vertige qui souvent me saisissait au milieu de mon effort.
Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre.

mercredi 10 juin 2015

Etymaginaire (10)

Raidie bite hoir - ( expr. masc.) - Légataire par voie filiale d'une propension à l'intumescence chronique.

Cas de figure - (expr. masc.) - Fracture de museau.

Algorythmes - Calculs douloureux.

Obséquieux - (adj.) - Bas du regard, comme en deuil de sincérité.

Flanelle - (n.f.) - Soutien paresseux (flâne aile) , turgescence laineuse, décollage poussif.

mercredi 3 juin 2015

Taxi Téhéran (Jafar Panahi)

   On sait depuis longtemps qu'on n'a pas besoin des plateaux d'Hollywood ou de Cinecitta pour faire du cinéma et ce film le confirme magistralement. Tout se passe dans un taxi ou du point de vue du taxi, et c'est passionnant. Le metteur en scène est au volant, et ses passagers successifs donnent une image vivante de ses compatriotes. Il y a bien un partisan de la peine de mort pour les petits voleurs et deux demi-cinglées qui veulent remettre à l'eau deux poissons rouges à un certain endroit à midi pile, mais les autres incarnent tous un même désir: vive la liberté !
   Film engagé, film d'action militante, mais souriant, tolérant, sans esbroufe. L'absurde n'y est pas gratuit, il est le contretype de la normalité absente. L'Iran des mollahs est sourd à la raison, il faut donc augmenter le son: multiplier les films clandestins. Faire sourdre de partout des libertés irrépressibles. Entretenir l'esprit d'éveil, car tout ce qui profite à l'esprit profite à la liberté. A la liberté de "mal"penser même, car "bien" penser, c'est ce que tous les totalitarismes nous demandent. Panahi est un homme debout qui fait semblant de s'asseoir dans un taxi. Que veut-il? Mettre le monde à feu et à sang? Au contraire. Il veut faciliter les rapports humains en mettant de l'huile dans les rouages de la société.
   Adresse aux censeurs: si une liberté vous paraît nuisible, n'en faites pas une martyre en l'enchaînant; encouragez-en une nouvelle,  qui viendra l'équilibrer. Certaines libertés ne s'emballent que parce que leurs voisines sont tenues en bride ou en lisière. Pour ne pas être haïs de votre peuple, tolérez qu'il ne pense pas comme vous, paisiblement.

  P.-S. S'il est une oeuvre dépourvue d'anses et d'arrogance, c'est bien celle-là. La bonhomie de son réalisateur n'est pas bonasse pour autant. Elle est la force de la modestie, sa rondeur, son relief. La bonhomie est agissante, non qu'elle ne doute, mais l'humanité l'éclaire. "La bonhomie est une perfection." (Joubert)



 

mardi 2 juin 2015

La Loi du marché (Stéphane Brizé)

   C'est un très bon film avec un Vincent Lindon fabuleux de force et de fragilité. Entouré d'acteurs non professionnels dans une réalisation fluide et parfois asphyxiante. Même si certaines scènes sont d'une insistante sobriété, l'empathie que nous éprouvons pour le protagoniste nous aide à les supporter pour lui, avec lui. D'autant que par ailleurs le réalisateur utilise volontiers l'ellipse, pour compenser la charge émotionnelle qu'il nous impose lors des scènes qui durent. Mais l'ellipse est aussi parfois violente...Surtout, pour ne pas se complaire dans la noirceur et la dénonciation implicite, Brizé aère son sujet de manière inattendue en suivant à son cours de rock le couple que le héros forme indéfectiblement avec la mère de son fils handicapé. Un peu plus tard, on les verra danser dans leur salon devant leur fils enthousiaste... Ainsi la vie continue. L'histoire, au choix, finit mal ou finit bien, selon l'importance qu'on accorde à la dignité et à l'humanité.
   L'exploitation de l'homme, à la lettre, néantise; elle retourne, comme disait Marx, le moyen contre la fin, assujettissant l'essence de l'homme à sa survie, c'est-à-dire à son existence. L'homme, matière industrielle au même titre que l'objet qu'il fabrique ou le matériau qu'il transforme, ou, pire, les produits qu'il surveille.
   "L'homme ne sera-t-il toujours qu'une partie d'homme, un fragment, aliéné, mutilé, étranger à lui-même?" (Paul Nizan, Antoine Bloyé).
   L'avidité des nantis un jour se retournera contre eux. Les privilèges financiers dont ils abusent sans frein ni vergogne finiront par devenir insupportables. Et alors, gare au sang!

   Il y a deux sortes du cinéma du réel: le réaliste, qui mime la réalité, et le véridique, qui la restitue. Le premier est pléonastique, le second dense de sens. Chez Brizé ce n'est pas l'apparence qui compte (elle n'est qu'ersatz), c'est le traitement du son et de l'image qui restitue précisément ce que masquent les apparences. L'humiliation formelle du héros n'est jamais surlignée, laissant émerger l'iceberg d'humiliations qui le retient sous sa ligne de flottaison.
   "Quelle chose étonnante -un dos qui s'éloigne- le dos s'un être injustement blessé qui s'en va pour toujours. Il y a en lui une espèce d'impuissance, une faiblesse qui réclame la pitié, qui vous appelle, qui vous oblige à le suivre." (M. Aguéev, Roman avec cocaïne). Ce dos qui s'éloigne, est celui de Thierry qui renonce enfin à perdre son âme.
 

dimanche 24 mai 2015

Le Camp (Rien de Spécial)

   A l'occasion du festival "Ville en jeu(x)" à Mons, nous avons assisté à un spectacle original appelé Le Camp. C'est, comme dit l'annonce du collectif Rien de Spécial, "un endroit où se décharger des contraintes matérielles". Quoi de mieux, pour à la fois alléger son quotidien et contribuer au freinage du réchauffement climatique, que d'appeler les populations à détruire physiquement tous les appareils électriques et électroniques dévoreurs d'énergie?
   Trois énergumènes (possédés du "démon" de l'écologie), "nus" comme des vers (en réalité vêtus de bas en haut de collants tricotés couleur chair faisant apparaître les attributs de leur sexe: deux filles, un garçon), battent leur estrade de gazon et font l'article non pour vendre mais pour casser. Les spectateurs sont invités à faire un saut chez eux pour y prendre ce qu'ils bousilleront à la hache, à la masse ou au marteau, sur scène, en exemple. Et chaque participant pourra choisir une coupe qui récompensera son nouveau civisme.
   Le message est clair: le monde élargit de plus en plus sa gueule, mais il a déjà les dents du fond noyées, il faut cesser de l'engerber, d'y engloutir tout ce qu'on invente de marchandise, destinée, ô paradoxe, à consommer l'homme. On s'aperçoit bien que trop de fête extérieure éteint peu à peu toute musique intérieure. Aliénés par un désir matériel imposé, l'homme et la femme d'aujourd'hui souffrent d'une carence de désir véritable. Le consommateur n'est plus un citoyen libre de ses choix essentiels, il est d'abord et finalement celui qui se consomme et se consume à travers une image déformée de lui-même, une image à l'image d'un monde gadgétisé dont les objets ont perdu leur valeur d'usage et leur valeur symbolique, un monde d'"inutilité combinatoire", comme dit Baudrillard, de simili-simulation.
   "A ne produire que ce qui se vend, disait Giono, on finit par trouver naturel de se vendre soi-même".
   Les moyens ont remplacé les fins. Ce que l'existence consomme pour être a pris la vedette. La société  moderne est ainsi une société inversée: autrefois la vie mangeait, aujourd'hui la manducation vit.
   Le jour où l'homme qui vivait dans la Rareté a rencontré la société d'abondance, il s'est cru souverain dans sa nouvelle jungle de laideur et a cru choisir ce qu'on lui imposait. Le serf moderne mange à sa faim (fin) et roule en auto...
   Il faut voir avec quelle ardeur les enfants (les parents n'osant venir eux-mêmes à résipiscence) tapent sur leur sèche-cheveux, leur calculatrice, leur hachoir, leur moulin, etc.
   Il se peut que l'étincelle du marteau fasse naître dans leur esprit que la vie, la vraie vie, n'est pas matérielle, et qu'il n'est qu'une seule raison de vivre: l'inconsommable.
 

dimanche 17 mai 2015

Traduction (2)

L'écrivain a parfois lui-même conscience de trahir sa propre représentation. Ainsi le Hongrois Szilard Borbély: "Tout ce que j'ai écrit est trop sombre, trop triste [...] Ce n'est pas ainsi que j'imaginais les choses."
Il s'est suicidé en 2014. Il avait 50 ans.

vendredi 1 mai 2015

Pourquoi faut-il mettre son bonnet quand on sort de la piscine? (Collectif Rien de Spécial)

   Au théâtre La Montagne Magique de Bruxelles, j'ai eu le plaisir d'assister à un joli spectacle pour enfants et adultes éveillés: Pourquoi faut-il mettre son bonnet quand on sort de la piscine? Avec Alice Hubball et Marie Lecomte, du collectif Rien de Spécial.
   L'idée en est originale: elle est celle d'un questionnement rebondissant en digressions plus ou moins sages ou loufoques. On ne  sait où les personnages nous emmènent et on est heureux de les voir retomber sur leurs pattes à la fin. Mais est-ce une fin? Y a-t-il une fin aux digressions, qu'elles soient futiles ou essentielles? " Seul le sens de notre vie nous mène à la mort, toute marche en travers est infinie", disait Giraudoux. Ce pourrait être une définition de l'existence: une marche en travers. On dit "digression", on pourrait dire "arborescence", car le spectacle construit un arbre de questions, avec des post-it en guise de feuilles. Sur chaque post-it, une question, à laquelle nos deux "spécialistes en questions essentielles" vont s'efforcer de répondre, avec un professionnalisme absurde qui les amène, par exemple, à mettre une piscine sur la scène, à y faire rouler un frigo à la destination ahurissante (mais ce frigo aura une autre fonction...). Bref, c'est un spectacle enchanté et si la réponse à la question du titre ne vient qu'à la fin, sous une forme inattendue, le chemin tortueux qui y mène est d'un charme burlesque permanent. Et personne -surtout pas les enfants- ne criera "au fait, au fait!" D'ailleurs, dirait-on cela à Shéhérazade? Elle y perdrait la vie et nous les Mille et une nuits. C'est par les digressions qu'on échappe -momentanément- à la finalité de la mort.
  Le couple qui évolue sur scène a un petit quelque chose de Laurel et Hardy. Alice est la "spécialiste en chef". Pas plus futée que sa collègue, mais imbue de son rôle. Marie est un faire-valoir qui échappe au contrôle, elle prend le pouvoir en jouant et le rend de même.
   Qu'est-ce qui est en question dans ce jeu des questions? La manie irritante des enfants de vouloir tout savoir? (Je vais faire l'enfant moi-même et poser à nos deux comédiennes une question  que mon fils m'avait posée quand il avait 5 ans: Un aveugle peut-il être hypnotisé?  Une autre que tout lecteur de La Fontaine a dû se poser un jour: Un chien d'aveugle doit-il être paralytique? Encore une ou deux: Est-il juste qu'une vache intelligente soit mangée par un homme stupide? Ou: Est-ce-qu'un homme intelligent fait des rêves plus intelligents qu'un homme stupide? etc. ) Moi aussi j'aime les digressions. Bref, une question, mille réponses, ou pas de réponse du tout. Ce qui est en question dans le jeu des questions c'est l'esprit qui vole bien au-dessus de la lettre. La question est poésie et la réponse n'est que prose. Freud disait à sa fille Anna que les enfants sont spontanément philosophes: ils posent des questions. "Et les adultes? lui demanda Anna. - Les adultes sont spontanément idiots, ils répondent..." La seule façon un peu honnête de répondre à la question "pourquoi? " ne serait-elle pas "pourquoi pas? " Je ne donne pas de réponse rationnelle, mais je fais mieux: je change de dimension. Et c'est ici le lieu de dire que renoncer au sérieux n'empêche pas d'être grave, la fin du spectacle est loin d'être dérisoire.
   Si la pièce joue avec l'absurde, elle s'en joue surtout, et ne s'y complaît pas. Quelle horreur qu'un monde accablé de raisonnements pseudo-raisonnables! Je préfère le farfelu, c'est léger comme un papillon, c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres. "Plus il y a de gruyère, disait Coluche, plus il y a de trous; et plus il y a de trous, moins il y a de gruyère. "
   Méditons cette vérité aporétique.



mercredi 29 avril 2015

Traduction

Bien traduire, c'est rendre familier l'étrange. Mieux traduire, c'est rendre étrange le familier. Mieux traduire c'est retraduire.

"Gavagaï". Le terme fut inventé par le logicien américain Quine (1908-2000), en 1960, dans Word and object. L'histoire est simple: un anthropologue accompagne, dans la forêt, des Indiens dont personne ne parle la langue. Un lapin passe en courant. Les Indiens disent: "Gavagaï" ! Que peut en conclure l'anthropologue? Sûrement pas que "gavagaï" signifie "lapin", car ce pourrait être aussi bien "merde, il a filé!" ou bien "voilà un signe de tempête", si ces gens sont superstitieux, ou encore "n'y touchez pas, c'est un animal maudit!" à moins que ce ne soit "vous devriez en goûter!", ou simplement "ciel;", et...quantité d'autres possibilités.

Dans Toute une vie, Jan Zabrana s'amuse au passage de l'absurdité des traductions mécaniques ( du genre "j'ai un moustique sur la façade" pour "j'ai un cousin sur le Front") : "Nous avons de l'alcool mais la viande est avariée", ainsi l'ordinateur traduisit-il la phrase biblique "L'esprit est résolu mais la chair est faible", de l'anglais en russe. Mais ici l'absurdité est signifiante, ce qui n'est pas le cas de cette phrase lue sur un panneau routier: " En raison de travaux sur la voie de déviation, la route nationale est momentanément réouverte."

Ecrire c'est traduire en même temps qu'inventer (ses pensées, ses sentiments, ses "visions", etc.), c'est donc déjà trahir. Alors traduire un texte dans une autre langue, c'est faire un peu la même chose, sauf que le texte n'est plus traduit à chaud et à vif et à l'état naissant, mais tout cuit, tout verni: c'est une traduction qui est traduite. C'est une fois de plus, est-ce une fois de trop? Ou la tentative d'accomplir le chemin inverse; c'est-à-dire de retourner vers le chaud et le vif?

lundi 27 avril 2015

Horizons (17)

Vivre sans penser à autre chose est impossible. Ce serait être de l'en-soi pur,une pierre, une machine morte, c'est-à-dire un objet agi, englouti dans le Néant totalisé. L'horizon nous sauve.

dimanche 19 avril 2015

Etymaginaire (9)

Vachier! -  Rabrouement glaiseux (un peu vert ) qu'on adresse en son patois à un cow-boy morvandiau.

Consensualité -  Jouissance haso-asinienne (1) à se coucher bijectivement (2) le poil (3).

Consensualisme - Philosophie de la consensualité.

Furoncle -  Avuncolère.

Hémorroïdes -  Emeraudes rouges (ou saphirs).

Exorbitant -  Qui fait jaillir l'oeil sous l'arcade, comme un coucou!

(1) La hase est la femelle du lièvre, cousin du lapin, appelé autrefois "conil" ou "conin". Asinus asinum fricat : l'àne frotte (flatte) l'àne.
(2) Réciproquement.  (3) "Coucher le poil" : flatter (Gide).

samedi 18 avril 2015

Horizons (16)

C'est une chose étrange que les sensibilités que donne l'amour, soit pour la joie ou pour la douleur; et ceux qui ont vécu sans les ressentir peuvent être accusés avec raison d'être morts stupides. Ce feu subtil et vivifiant éveille les âmes les plus assoupies et subtilise facilement les sentiments les plus grossiers; dès que l'esprit en est embrasé, il prend une certaine activité qui n'est naturelle qu'à la flamme, mais dans cette délicatesse, que l'âme acquiert pour tout ce qui concerne la chose aimée, si l'on est sensible aux moindres faveurs, on n'est insensible aux moindres injures, et ce commerce est un agréable champ, où les épines sont en plus grand nombre que les roses. Comme un regard favorable, un petit sourire, un mot indulgent ravissent de joie en de certaines occasions : aussi ne faut-il en quelques rencontres qu'un petit refus, qu'un coup d'oeil altier, et même qu'une légère froideur pour faire mourir de déplaisir. Amour est un tyran désordonné qui fait connaître sa grandeur sans aucune modération; quand il donne, ce sont des profusions étranges, mais quand il exige, il n'ôte pas seulement la franchise et le repos à ses sujets; il les dépouille de toute sorte de bien et ne leur laisse pas même l'espérance de voir diminuer leurs maux.
 Tristan L'Hermite, Le Page disgracié, P.U.G., p. 83.

mardi 3 mars 2015

Opérette

Le monde meringué où l'inconsolable inconsolé est vite consolé par les ribouldingues endiablées où l'entraînent trois noceurs de rencontre, où le veuf rambiné fait des galipettes et des joyeusetés avec des p'tites qui lèvent la jambe pendant qu'il lève le coude, et où le jeune premier ténébreux, vrai gigolo tartuffiard, ne pense qu'à l'héritage dodu en contant sa fleurette rance à une rombière boucanée des jambons, où tout ronfle et rhombe comme une toupie ensorcelée, vire et dégosille dans un abyssal néant, qu'est-ce?
L'opérette! Je suis, nous sommes, vous êtes affligés pour ces pauvres Viennois qui n'ont rien transmis de mieux (de pire?) à notre civilisation que cette fuite cavalcadante devant leur "vide éthique" (le nôtre peut-être), comme dit Hermann Broch, qui les connaissait bien.
  [ Ce texte-prétexte cache le vers liminaire de quel célèbre poème? ]

samedi 28 février 2015

Le sexe et le genre

Alerte à tous les grammairiens non encore bélisés.
Il faut d'urgence mettre fin à cette mode imbécile qui consiste à féminiser matériellement auteur, peintre, écrivain,etc. C'est confondre le sexe et le genre. Dans cette optique, il faudrait que l'ajout et le retrait soient en miroir: si on marque systématiquement le féminin, on doit marquer de même le masculin. Si l'écrivain femme est l'écrivaine(1), la grenouille mâle sera le grenouil. Ce n'est pas plus laid que "peintresse". Voilà où nous entraîne le féminisme(2) bas-bleuiste, lequel ignore qu'un peintre, un écrivain, un artiste en général ne puise pas son génie dans son sexe mais dans les embrasures de son âme et les accents de son esprit.
(1) ECRIVAINE, diront les humoristes, "sous-catégorie de l'écrivain". (3) (5)
(2) Et pourquoi ne dirait-on pas "la" féminisme"? Ce serait dans la même logique souterraine. (4)
(3) Mais le solécisme étant pire que le ridicule, si "écrivaine" est à éviter relativement, "auteure" est à bannir absolument!
(4) Par parenthèse à connotation callipygique et charnue, vaut-il vraiment mieux dire la cheffesse que la chef?
(5) L'écrivain a une fonction, pas un sexe. Quel est le masculin de sage-femme? Sage-femme. Si on raisonnait comme les néo-féministes, on ne dirait plus -lorsqu'il s'agit d'un homme- "une personne", mais "un person"!

mardi 24 février 2015

Phoenix ( C. Petzold)

   Peut-on aimer encore un homme qui vous a trahie et peut-être vendue? La réponse est évidente, et c'est le sujet du dernier film de Christian Petzold, toujours avec la merveilleuse Nina Hoss. Nous n'aimons pas la vérité quand nous aimons, nous aimons notre amour jusqu'à notre désespoir d'aimer. Nous aimons notre amour nostalgiquement.
   Avoir connu un grand amour est comme l'avoir conçu: on n'abandonne pas sans déchirement son enfant. L'amour est comme la poésie, "une convoitise qui s'illimite" (Suzanne Lilar). Nelly amoureuse n'est pas aveugle, elle est avide. Avide de revivre après la mort. La seule question est celle de la souffrance. Vaut-il mieux souffrir de pardonner ce qu'on ne peut oublier, ou de quitter le mensonge sans combler le trou qu'il laisse? La femme trahie peut lire les signes de la trahison, mais quelques doutes savent s'y glisser: et si la trahison n'était que relative, explicable, humaine?
  Tout le film est tendu sur ce fil d'acier qui finit par entrer dans la chair même de la femme blessée.   On croit aimer pour son bonheur mais on n'aime que pour un roman qu'on s'écrit à soi-même. Si on cesse de l'écrire on croit qu'on en mourra. Mais quand bien même? La légende ne dit-elle pas que le phénix est comme l'amour un oiseau qui renaît de ses cendres? Mais c'est une légende...
   Il y a deux formes de trahison: la lâche, disons humaine (pour sauver sa peau), et l'éclatante, la panacheuse, l'héroïque. La plus moche est la première, mais elle est celle qui le plus apitoie. Et voilà: l'amour, finalement, même auréolé de son lumineux passé, ne peut supporter la promiscuité de la pitié.
   Et la dernière scène est bouleversante: l'amour se sauve dans un chant d'amour, en se renonçant. En se sacrifiant, il se sublime, n'attend plus rien que lui-même, en son immortelle essence. Ce chant d'amour est la chanson du début et surtout de la fin, Speak low: 
"Love is pure gold and time a thief.
We're late, darling, we're late,
The curtain descends, everything ends too soon, too soon."

mardi 10 février 2015

"Résistance rêveuse" (4)

A chaque réveil, je déplore l'évanescence des rêves. La grande invention qui nous manque: un projecteur de rêves. La possibilité pour les hommes de se constituer un trésor d'images et de sensations, dans une sorte de "chromocinéthèque" d'art brut.
Mais il y a mieux que les rêves, c'est la rêverie: l'éternité au fil de l'âme.
"Celui qui rêve se mélange à l'air", dit Georges Schéhadé. Et "qui habite les songes ne meurt jamais."
Rêvant, je suis seul avec le monde. Je suis moi et tous les autres, la lumière et l'ombre. Les pensées restent à la porte : le rêve monte la garde, comme un dieu qui refoule ces intruses.
Si "rêverie" est presque l'anagramme de "dérive", il faut porter son regard sur l'image évoquée par cette dérive. Celle du décrochage, du détachement, du départ. Vers quelle aventure? Le rêveur est un pionnier en puissance. Si on prive un homme de rêverie, il cauchemardera des monstres.

"Résistance rêveuse" (3)

"Que la paresse soit un des péchés capitaux fait douter des six autres", écrit Robert Sabatier; et Clemenceau, pour rire : "La forme pointue des pyramides prouve que de tout temps les ouvriers ont trouvé le moyen d'en fiche de moins en moins."
J'aimerais parfois avoir le courage d'être plus radicalement paresseux, de céder moins à cette sorte de lâcheté sociale, de vanité ou d'orgueil d'espèce, qui me poussent à me "bouger", à "agir", à "faire"... La paresse est plus proche de l'être que du désêtre. On peut aimer également la paresse et la réflexion. Le second état étant parfois favorisé par le premier: ça s'appelle la rêverie.
Mais il est une paresse que je considère immorale: la paresse intellectuelle, car elle conditionne le grégarisme. La paresse physique, quant à elle, n'est qu'amorale.
Devinette: Pourquoi la paresse (ou la lâcheté) est-elle plus forte que le courage? Réponse: parce qu'elle n'a pas besoin de lutter pour vaincre.

Horizons (15)

Le papier tue-mouches Tanglefoot. Une mouche s'est traînée sur le bord, elle a encore deux pattes et la tête libres, mais par l'arrière-train et les autres pattes elle reste accrochée, si fort qu'elle s'étire. Une autre se tient toute droite, les pattes de devant tendues tout à fait comme quelqu'un qui se tord les mains. Toutes ont une position droite un peu forcée, sur leurs six petites pattes dont le dernier article, replié, est resté pris. Ce qui évoque un peu des jambes arquées. Ainsi se tiendrait-on sur une arête très aiguë. Elles rassemblent leurs forces. Ensuite, elles commencent, c'est tout ce qu'elles peuvent faire, à battre des ailes, jusqu'à ce qu'elles doivent arrêter, épuisées.Pause pour reprendre haleine; nouvelle tentative. Pareille à un petit marteau, la langue tâtonne. Leur tête brune et velue, comme taillée dans une noix de coco; ainsi que certaines idoles nègres à forme humaine. Puis, un instant, leur énergie faiblit, et déjà une autre partie est prise, l'aile ou le corps. Ainsi sont-elles entraînées peu à peu. Ou bien elles tombent tout à coup, en avant, sur le visage, pa-dessus les pattes - ou de côté, les pattes allongées. Souvent toutes les pattes sont allongées de côté ou vers l'arrière. Ainsi gisent-elles. Pareilles à des avions abattus, une aile dressée verticalement dans l'air. Ou à des chevaux crevés. Ou dans une attitude toute humaine, infiniment tragique. De temps en temps (le lendemain encore) l'une s'active encore d'une patte; bat de l'aile. Sur le côté de leur corps, près de l'attache antérieure de la patte, elles ont un minuscule organe qui palpite, bat régulièrement, on ne peut pas l'apercevoir, semblable à un tout petit oeil humain qui ne cesserait de s'ouvrir et de se fermer. L'une est prégnante. Un mâle ici a vu l'élue, l'a rejointe et s'est trouvé pris à peine avait-il fondu sur elle.
Elles se dressent à grand effort sur leurs six pattes. Ou, les pattes arrière allongées, elles s'appuient sur les coudes pour essayer de se relever. L'une est couchée, la tête et les bras étendus. Une autre, très vigoureuse, réussit à lever une patte après l'autre. Elle fait un pas. Mais elle ne peut partir avec toutes en même temps. Beaucoup évoquent de paisibles dormeurs. Elles finissent presque toujours par tomber la tête en avant.
Robert Musil, Journaux,1, p. 353-354.

lundi 9 février 2015

Etymaginaire (8)

Pic de la Mirandole -(nc) - Eminence escarpée dardant son éperon vers un ciel spéculaire où il contemple sa douloureuse et mirifique pharamine. ("Il y a du mirobolant dans son nom, de l'admirable, comme lui-même le souligne à l'occasion d'un jeu de mots, mirandum est . Dominique Goy-Blanquet, in Quinz. litt. 899 du 1/5/05).

Presque - (adv) - Etreinte fascinoïde au devenir aventureux qui, subcontrairement, frustre l'aspiration ou caresse la déception.

Pléonasme - (nm) - Surabondance, tantôt chaffriolante, tantôt vermineuse, de roupie reniflante dont le glomérule de bonne ou male encontre a pour ultimatif effet de couper le souffle.

Etymaginaire (7)

Rébarbatif - (adj) - Semblable à l'affrontement de deux babas à la pilosité revêche et la chevelure rechignée.

Paralipse - (nf) - Bouche réticente, imprécise, qu'une indécision chronique protège de toute volupté.

Courage - (nm) - Vertu allégorisée en figure au col puissant, où se presse un sang généreux - offert parfois au couteau de la guillotine - , et à la bouche charnue proférant un verbe fulminant.

Dissidence - (nf) - Danse légère, à l'écart d'ici, aux environs d'ailleurs.

Interloqué - (pp) - Habillé par un centre commercial.

dimanche 8 février 2015

La nuit nous appartient (James Gray)

La première qualité du film est sa classicité (un seul effet spécial qui n'en est pas vraiment un: la pluie qui noie la poursuite est produite après filmage par ordinateur). Elle nous garantit une fiction du même poids atomique que le réel...et ne se met pas à l'abri des dangers de la pesanteur.
Les liens familiaux en sont un. Père et frère flics, pour un "rebelle" (il porte une boucle de pirate) comme Bob, c'est une raison suffisante pour flirter avec le "mal", de s'encanailler pour se prouver qu'on est libre.Libre? Allons donc! Le noeud de serpent des liens du sang, comme dit le poète, nous emprisonne tous. Bob doit choisir entre le devoir filial et fraternel et, au mieux, l'indifférence soucieuse. Quand son frère est victime d'une vengeance dont Bob connaît le commanditaire, il n'a plus vraiment le choix... Le voltigeur entre en passion. Il n'endosse pas une armure, mais redresse simplement sa colonne vertébrale, il ne s'amuse plus du monde d'un regard du dessous, il ne sourit plus négligemment, il affronte droitement la dureté du réel et investit son propre coeur.
Vertueux, tout à coup? Non, mais entré volontairement dans la nécessité du devoir. Il ne savait pas où placer son âme, il a enfin trouvé. Et découvert que le devoir qu'on se choisit n'est pas une entrave à sa liberté mais un moyen de lui donner un sens. Etre un homme c'est porter une ambition humaine.
Comme dans Two lovers , le chef-d'oeuvre de James Gray à ce jour, le héros de We own the night (devise de l'unité de police de New York dans les années 80) obéit au principe de réalité, en y intégrant un principe de plaisir métamorphosé. La vision relative des choses prend alors l'intensité d'une vision absolue: le devoir d'aimer, jusqu'au sacrifice, ceux qu'on aime devient une passion tout en demeurant une vertu. Une jouissance pour la conscience qui se sent enfin employée. Comme dans Two lovers le vieil enfant devient adulte, il sait à qui adresser son amour. Une seule fausse note dans ce beau film presque fordien: les mots de la fin qui explicitent ridiculement - et impudiquement, à l'américaine - l'amour que se portent les frères. On préfère alors se souvenir d'autres scènes, dont une des plus fortes et des plus angoissantes, voire affolantes, est celle où, sous la pluie, une poursuite meurtrière en voiture fait voler en éclats la sensation naturelle d'exister (le plaisir de vivre est  alors brutalement et peut-être définitivement aliéné).

mardi 3 février 2015

A most violent year (J.C. Chandor)

   Nous ne sommes pas dans le même schéma tragique que dans son précédent film, Margin Call (cf mon blog), mais le climat de tension et d'oppression de son dernier film est comparable. L'action est unique, comme le lieu de son déroulement, seul le temps est moins resserré (aux horloges, mais non dans la conscience du protagoniste) mais il dirige et conditionne l'action. Tous les personnages seconds ou secondaires ont une présence, et une présence angoissante, car ils sont opaques.
  L'intrigue est simple, même si ses détails sont complexes. Un jeune entrepreneur ambitieux a le défaut d'être malgré tout honnête, dans un milieu qui ne s'embarrasse pas toujours des entraves diverses de la légalité. Il est difficile de démêler les motivations profondes de cette honnêteté. Est-elle foncière? Est-elle entachée d'orgueil? Est-elle une manière d'aristocratie dans un milieu où la roture frise parfois la truanderie? Abel est un arriviste honnête, même si ces deux mots ont l'air de jurer. Il fut pauvre, il est riche, mais il n'est pas brutalement parvenu, parce que sa conscience l'a toujours tenu en bride. Pour le pauvre, l'honnêteté n'est pas un blason, c'est son coeur même. Les riches s'en font une médaille, mais les pauvres la saisissent et en sont saisis, elle leur est une violence constitutive, une profession de foi et même une raison d'être. Dans son esprit et dans son coeur Abel est pauvre et honnête inséparablement, car il a senti que s'il était pauvre et aussi malhonnête il serait doublement maudit. Pour échapper à cette double malédiction, il doit devenir riche mais ne surtout pas perdre son honnêteté, qui est comme la caution de son ancienne pauvreté. Son honneur en somme,  son palladium, si tant est que s'enrichir puisse passer pour déshonorant. L'honnêteté est cousine de l'honneur et l'honneur consiste à se tenir droit.
  C'est l'attitude du héros de ce film, car on peut parler d'héroïsme quand les tentations qui entourent le personnage se colorent de tous les affriolages du bon sens, de la coutume et de la raison. L'honneur c'est aussi la faculté de discerner entre les sollicitations et entre les solliciteurs; c'est aussi savoir écarter les faux attraits de l'honneur et retirer à l'honnêteté même tous ses faux nez.
  Il est rare que l'honnêteté triomphe, et qu'elle triomphe intacte. Que va devenir Abel après ce qu'il a découvert et ce qu'il a vécu? Va-t-il faire de la politique? Les héros n'en font pas. Ils seraient les seuls pourtant à ne pas vivre en croyant qu'on ne peut rien changer. Mais les héros ne sont pas des militants, sinon des militants d'eux-mêmes. Et il n'y a pas de mode d'emploi de l'héroïsme: toutes les portes sont ouvertes aux héros, hermétiquement ouvertes...

jeudi 22 janvier 2015

Dicodrome (14)

Tlilt -(n.m.) - Terme breton du vocabulaire de la danse folklorique. Tlilter, c'est, entre deux mouvements, opérer une ou plusieurs rotations du pied levé. (Inventé en rêve).

Crailloubot - (n. ou adj.) - Le contraire de l'anodin. (Antithèse inventée en rêve).

Quinquille - (n.f.) - Mot rêvé pour désigner un objet qui ressemblait à un moulin à poivre, mais, dans mon rêve, je savais que ça n'en était pas un. Sens à déterminer.

Circonspectif - (adj.) - D'une circonspection longue et méandreuse, attentive à la prudence, d'une précaution redondante, active et engagée dans l'examen des alentours de la démarche (ouf!).

Téléfoune - (n.m.ou f.) - Néologisme impossible puisqu'il signifie "cunnilingue à distance". Cette aporie ou vue de l'esprit ne serait envisageable qu'avec un fourmilier ou un caméléon...

Etymaginaire (6)

Moelle - (n.f.) - Velours de l'extase spineuse sur lequel tout ego embarque et prend le vent, grand largue, voile ronde et moussée, laissant dans sa houache émois et alarmes.

Oeillade - (n.f.) - Fleur noire et veloutée née d'un éclair noyé, destinée à chaffrioler sa mouche.

Vénéfices - (m.p.) - Gains empoisonnés, obtenus par la mise à l'encan de ses charmes, le grugeage d'autrui, le concubinage avec le diable et l'indélicatesse envers Dieu.

lundi 19 janvier 2015

Démons me turlupinant (Patrick Declerck/Antoine Laubin/ Thomas Depryck)

  Le narrateur du livre est représenté sur la scène par deux personnages perdus sur ce qui ressemble à une décharge de livres, en réalité un champ de bataille entre littérature et psychanalyse. Et je peux dire tout de suite que, malgré les apparences et les oediperies finales, c'est la littérature qui triomphera. Symboliquement, mais aussi matériellement, parce qu'avec tous ces livres et d'autres enfermés dans des cartons, notre duo va bâtir une oeuvre picturale.
  Antoine Laubin est comme un hamster dans sa cage qui ferait toujours tourner la même crécelle: le petit tonneau de la paternité. Déjà dans L.E.A.R et Les langues paternelles il se débattait sous ce thème écrasant. On n'en finit apparemment jamais.
  Mais le père du narrateur est ici peu maltraité...et peu maltraitant. C'est plutôt une énigme, une présence-absence, un morceau d'ailleurs. Je doute que le mythe d'Oedipe puisse apporter la moindre résolution de cette énigme. Mais il est bon à rappeler.
  Le défi de toute oeuvre, c'est l'affranchissement, avec ce que ce mot apporte d'ambigu: ici, par exemple, la paternité affranchit le narrateur en le "timbrant" tout autant qu'en le libérant. Elle permet au fils de dépasser l'image que celui-ci se faisait du père, et de rejoindre celle qu'il se faisait de lui-même, de l'autre côté du miroir. Le père est un tremplin qui se présente d'abord comme un cheval de frise!
  Mais Laubin, comme Declerck, n'oublie pas les femmes: si le portrait de la mère est tout en réserve  et en douce retenue, celui de la grand-mère paternelle est croquant! Declerck évoque ses deux grands-mères dans le livre, Laubin escamote la bonne pour nous régaler de la méchante, la plus pittoresque, la seule qui donne matière à la misogynie de son petit-fils.
  Un peu misogyne donc, mais moins misanthrope que dans le livre, tel apparaît le héros bifide de ce spectacle harmonieusement partagé entre deux excellents acteurs dont l'un (Hervé Piron) crache la douleur et la violence, et l'autre (Brice Mariaule) vient iriser le récit d'anecdotes et de drôleries.
  On ne peut pas en vouloir au metteur en scène d'avoir gommé la violente misanthropie du romancier. Son but n'était pas - comme Declerck- de choisir entre l'homme et l'animal (c'est par amour de l'innocence- animale par définition- que Declerck est misanthrope). Mais finalement les hommes ne sont pas pires que les rats: "ils font ce qu'ils peuvent en attendant la mort. O sainte fraternité du vivant! "
  Declerck a longtemps entretenu son désespoir par la psychanalyse, non pour le réduire, mais pour le démultiplier. A côté de Patrick Declerck, Schopenhauer et Céline sont Sainte Claire et Saint François.
  Laubin a gardé les échappatoires, les bouffées de salut terrestre (ou plutôt maritime!): les bateaux. Tout petit l'auteur du livre assista à la construction d'un "snipe" qu'avait commandé son père: 50 ans après, il est toujours ému par le glissement du moindre esquif sur l'eau: "chaque sillage est une promesse d'infini..."
  Embarquer pour fuir le dégoût: "ce n'est pas pour me vanter, mais je soupçonne que je ne voulais pas naître." Et il raconte sa triste naissance avec des excitations de style un peu puériles. Quand il s'énerve, Declerck écrit moins bien, il vulgarise, il argotise, se pose en histrion; il perd sa hauteur et son mépris.
  Le spectacle a failli se terminer sur son chapitre le plus ennuyeux (à mon goût) consacré à l'oedipe. C'est du psychanalysme cousu de chanvre. [cf gerardplaine littérature et psychanalyse]
  Le chapitre suivant nous éclaire sur l'intention de la mise en scène: l'oeuvre picturale qui s'est bâtie en même temps que s'est construite devant nous l'oeuvre dramatique apparaît, métaphore de la condition de l'artiste à l'interface de deux mondes.
  Ce n'est pas tout à fait le fin mot de l'histoire. Certes le narrateur hante les confins de la folie, parfois, et en vient à préférer les morts aux vivants. Quand il retombe dans le morbide refus de lui-même, son écriture se relâche, le style fait escale, on est dans l'émotionnel, dans l'émotionnant.
 La beauté vient de l'amour, pour son chien, son parrain, sa fille, et même son père.
  Laubin s'y arrête. Il ne fait pas -comme Declerck- du pessimisme un fonds de commerce (même si, ne se ménageant pas, il en fait un commerce équitable!). Si Declerck déteste fondamentalement l'humanité, sans faire beaucoup d'exceptions, le metteur en scène de l'étonnant spectacle que le Rideau de Bruxelles m'a offert le 18 janvier 2015 n'éteint pas tous les quinquets. Antoine Laubin croit lui en La bonté humaine, l'altruisme, l'empathie, la générosité (c'est le titre d'un essai de Jacques Lecomte paru en 2012 chez Odile Jacob). Compatissant à la souffrance du narrateur, il l'arrache finalement à son propre désespoir. La solidarité du duo narratif est plus contagieuse que la panique.           P.-S. Un grand coup de chapeau à renouveler chaque soir à la régie (Olivier Vincent). Les spectateurs de la pièce comprendront pourquoi....