samedi 28 février 2015

Le sexe et le genre

Alerte à tous les grammairiens non encore bélisés.
Il faut d'urgence mettre fin à cette mode imbécile qui consiste à féminiser matériellement auteur, peintre, écrivain,etc. C'est confondre le sexe et le genre. Dans cette optique, il faudrait que l'ajout et le retrait soient en miroir: si on marque systématiquement le féminin, on doit marquer de même le masculin. Si l'écrivain femme est l'écrivaine(1), la grenouille mâle sera le grenouil. Ce n'est pas plus laid que "peintresse". Voilà où nous entraîne le féminisme(2) bas-bleuiste, lequel ignore qu'un peintre, un écrivain, un artiste en général ne puise pas son génie dans son sexe mais dans les embrasures de son âme et les accents de son esprit.
(1) ECRIVAINE, diront les humoristes, "sous-catégorie de l'écrivain". (3) (5)
(2) Et pourquoi ne dirait-on pas "la" féminisme"? Ce serait dans la même logique souterraine. (4)
(3) Mais le solécisme étant pire que le ridicule, si "écrivaine" est à éviter relativement, "auteure" est à bannir absolument!
(4) Par parenthèse à connotation callipygique et charnue, vaut-il vraiment mieux dire la cheffesse que la chef?
(5) L'écrivain a une fonction, pas un sexe. Quel est le masculin de sage-femme? Sage-femme. Si on raisonnait comme les néo-féministes, on ne dirait plus -lorsqu'il s'agit d'un homme- "une personne", mais "un person"!

mardi 24 février 2015

Phoenix ( C. Petzold)

   Peut-on aimer encore un homme qui vous a trahie et peut-être vendue? La réponse est évidente, et c'est le sujet du dernier film de Christian Petzold, toujours avec la merveilleuse Nina Hoss. Nous n'aimons pas la vérité quand nous aimons, nous aimons notre amour jusqu'à notre désespoir d'aimer. Nous aimons notre amour nostalgiquement.
   Avoir connu un grand amour est comme l'avoir conçu: on n'abandonne pas sans déchirement son enfant. L'amour est comme la poésie, "une convoitise qui s'illimite" (Suzanne Lilar). Nelly amoureuse n'est pas aveugle, elle est avide. Avide de revivre après la mort. La seule question est celle de la souffrance. Vaut-il mieux souffrir de pardonner ce qu'on ne peut oublier, ou de quitter le mensonge sans combler le trou qu'il laisse? La femme trahie peut lire les signes de la trahison, mais quelques doutes savent s'y glisser: et si la trahison n'était que relative, explicable, humaine?
  Tout le film est tendu sur ce fil d'acier qui finit par entrer dans la chair même de la femme blessée.   On croit aimer pour son bonheur mais on n'aime que pour un roman qu'on s'écrit à soi-même. Si on cesse de l'écrire on croit qu'on en mourra. Mais quand bien même? La légende ne dit-elle pas que le phénix est comme l'amour un oiseau qui renaît de ses cendres? Mais c'est une légende...
   Il y a deux formes de trahison: la lâche, disons humaine (pour sauver sa peau), et l'éclatante, la panacheuse, l'héroïque. La plus moche est la première, mais elle est celle qui le plus apitoie. Et voilà: l'amour, finalement, même auréolé de son lumineux passé, ne peut supporter la promiscuité de la pitié.
   Et la dernière scène est bouleversante: l'amour se sauve dans un chant d'amour, en se renonçant. En se sacrifiant, il se sublime, n'attend plus rien que lui-même, en son immortelle essence. Ce chant d'amour est la chanson du début et surtout de la fin, Speak low: 
"Love is pure gold and time a thief.
We're late, darling, we're late,
The curtain descends, everything ends too soon, too soon."

mardi 10 février 2015

"Résistance rêveuse" (4)

A chaque réveil, je déplore l'évanescence des rêves. La grande invention qui nous manque: un projecteur de rêves. La possibilité pour les hommes de se constituer un trésor d'images et de sensations, dans une sorte de "chromocinéthèque" d'art brut.
Mais il y a mieux que les rêves, c'est la rêverie: l'éternité au fil de l'âme.
"Celui qui rêve se mélange à l'air", dit Georges Schéhadé. Et "qui habite les songes ne meurt jamais."
Rêvant, je suis seul avec le monde. Je suis moi et tous les autres, la lumière et l'ombre. Les pensées restent à la porte : le rêve monte la garde, comme un dieu qui refoule ces intruses.
Si "rêverie" est presque l'anagramme de "dérive", il faut porter son regard sur l'image évoquée par cette dérive. Celle du décrochage, du détachement, du départ. Vers quelle aventure? Le rêveur est un pionnier en puissance. Si on prive un homme de rêverie, il cauchemardera des monstres.

"Résistance rêveuse" (3)

"Que la paresse soit un des péchés capitaux fait douter des six autres", écrit Robert Sabatier; et Clemenceau, pour rire : "La forme pointue des pyramides prouve que de tout temps les ouvriers ont trouvé le moyen d'en fiche de moins en moins."
J'aimerais parfois avoir le courage d'être plus radicalement paresseux, de céder moins à cette sorte de lâcheté sociale, de vanité ou d'orgueil d'espèce, qui me poussent à me "bouger", à "agir", à "faire"... La paresse est plus proche de l'être que du désêtre. On peut aimer également la paresse et la réflexion. Le second état étant parfois favorisé par le premier: ça s'appelle la rêverie.
Mais il est une paresse que je considère immorale: la paresse intellectuelle, car elle conditionne le grégarisme. La paresse physique, quant à elle, n'est qu'amorale.
Devinette: Pourquoi la paresse (ou la lâcheté) est-elle plus forte que le courage? Réponse: parce qu'elle n'a pas besoin de lutter pour vaincre.

Horizons (15)

Le papier tue-mouches Tanglefoot. Une mouche s'est traînée sur le bord, elle a encore deux pattes et la tête libres, mais par l'arrière-train et les autres pattes elle reste accrochée, si fort qu'elle s'étire. Une autre se tient toute droite, les pattes de devant tendues tout à fait comme quelqu'un qui se tord les mains. Toutes ont une position droite un peu forcée, sur leurs six petites pattes dont le dernier article, replié, est resté pris. Ce qui évoque un peu des jambes arquées. Ainsi se tiendrait-on sur une arête très aiguë. Elles rassemblent leurs forces. Ensuite, elles commencent, c'est tout ce qu'elles peuvent faire, à battre des ailes, jusqu'à ce qu'elles doivent arrêter, épuisées.Pause pour reprendre haleine; nouvelle tentative. Pareille à un petit marteau, la langue tâtonne. Leur tête brune et velue, comme taillée dans une noix de coco; ainsi que certaines idoles nègres à forme humaine. Puis, un instant, leur énergie faiblit, et déjà une autre partie est prise, l'aile ou le corps. Ainsi sont-elles entraînées peu à peu. Ou bien elles tombent tout à coup, en avant, sur le visage, pa-dessus les pattes - ou de côté, les pattes allongées. Souvent toutes les pattes sont allongées de côté ou vers l'arrière. Ainsi gisent-elles. Pareilles à des avions abattus, une aile dressée verticalement dans l'air. Ou à des chevaux crevés. Ou dans une attitude toute humaine, infiniment tragique. De temps en temps (le lendemain encore) l'une s'active encore d'une patte; bat de l'aile. Sur le côté de leur corps, près de l'attache antérieure de la patte, elles ont un minuscule organe qui palpite, bat régulièrement, on ne peut pas l'apercevoir, semblable à un tout petit oeil humain qui ne cesserait de s'ouvrir et de se fermer. L'une est prégnante. Un mâle ici a vu l'élue, l'a rejointe et s'est trouvé pris à peine avait-il fondu sur elle.
Elles se dressent à grand effort sur leurs six pattes. Ou, les pattes arrière allongées, elles s'appuient sur les coudes pour essayer de se relever. L'une est couchée, la tête et les bras étendus. Une autre, très vigoureuse, réussit à lever une patte après l'autre. Elle fait un pas. Mais elle ne peut partir avec toutes en même temps. Beaucoup évoquent de paisibles dormeurs. Elles finissent presque toujours par tomber la tête en avant.
Robert Musil, Journaux,1, p. 353-354.

lundi 9 février 2015

Etymaginaire (8)

Pic de la Mirandole -(nc) - Eminence escarpée dardant son éperon vers un ciel spéculaire où il contemple sa douloureuse et mirifique pharamine. ("Il y a du mirobolant dans son nom, de l'admirable, comme lui-même le souligne à l'occasion d'un jeu de mots, mirandum est . Dominique Goy-Blanquet, in Quinz. litt. 899 du 1/5/05).

Presque - (adv) - Etreinte fascinoïde au devenir aventureux qui, subcontrairement, frustre l'aspiration ou caresse la déception.

Pléonasme - (nm) - Surabondance, tantôt chaffriolante, tantôt vermineuse, de roupie reniflante dont le glomérule de bonne ou male encontre a pour ultimatif effet de couper le souffle.

Etymaginaire (7)

Rébarbatif - (adj) - Semblable à l'affrontement de deux babas à la pilosité revêche et la chevelure rechignée.

Paralipse - (nf) - Bouche réticente, imprécise, qu'une indécision chronique protège de toute volupté.

Courage - (nm) - Vertu allégorisée en figure au col puissant, où se presse un sang généreux - offert parfois au couteau de la guillotine - , et à la bouche charnue proférant un verbe fulminant.

Dissidence - (nf) - Danse légère, à l'écart d'ici, aux environs d'ailleurs.

Interloqué - (pp) - Habillé par un centre commercial.

dimanche 8 février 2015

La nuit nous appartient (James Gray)

La première qualité du film est sa classicité (un seul effet spécial qui n'en est pas vraiment un: la pluie qui noie la poursuite est produite après filmage par ordinateur). Elle nous garantit une fiction du même poids atomique que le réel...et ne se met pas à l'abri des dangers de la pesanteur.
Les liens familiaux en sont un. Père et frère flics, pour un "rebelle" (il porte une boucle de pirate) comme Bob, c'est une raison suffisante pour flirter avec le "mal", de s'encanailler pour se prouver qu'on est libre.Libre? Allons donc! Le noeud de serpent des liens du sang, comme dit le poète, nous emprisonne tous. Bob doit choisir entre le devoir filial et fraternel et, au mieux, l'indifférence soucieuse. Quand son frère est victime d'une vengeance dont Bob connaît le commanditaire, il n'a plus vraiment le choix... Le voltigeur entre en passion. Il n'endosse pas une armure, mais redresse simplement sa colonne vertébrale, il ne s'amuse plus du monde d'un regard du dessous, il ne sourit plus négligemment, il affronte droitement la dureté du réel et investit son propre coeur.
Vertueux, tout à coup? Non, mais entré volontairement dans la nécessité du devoir. Il ne savait pas où placer son âme, il a enfin trouvé. Et découvert que le devoir qu'on se choisit n'est pas une entrave à sa liberté mais un moyen de lui donner un sens. Etre un homme c'est porter une ambition humaine.
Comme dans Two lovers , le chef-d'oeuvre de James Gray à ce jour, le héros de We own the night (devise de l'unité de police de New York dans les années 80) obéit au principe de réalité, en y intégrant un principe de plaisir métamorphosé. La vision relative des choses prend alors l'intensité d'une vision absolue: le devoir d'aimer, jusqu'au sacrifice, ceux qu'on aime devient une passion tout en demeurant une vertu. Une jouissance pour la conscience qui se sent enfin employée. Comme dans Two lovers le vieil enfant devient adulte, il sait à qui adresser son amour. Une seule fausse note dans ce beau film presque fordien: les mots de la fin qui explicitent ridiculement - et impudiquement, à l'américaine - l'amour que se portent les frères. On préfère alors se souvenir d'autres scènes, dont une des plus fortes et des plus angoissantes, voire affolantes, est celle où, sous la pluie, une poursuite meurtrière en voiture fait voler en éclats la sensation naturelle d'exister (le plaisir de vivre est  alors brutalement et peut-être définitivement aliéné).

mardi 3 février 2015

A most violent year (J.C. Chandor)

   Nous ne sommes pas dans le même schéma tragique que dans son précédent film, Margin Call (cf mon blog), mais le climat de tension et d'oppression de son dernier film est comparable. L'action est unique, comme le lieu de son déroulement, seul le temps est moins resserré (aux horloges, mais non dans la conscience du protagoniste) mais il dirige et conditionne l'action. Tous les personnages seconds ou secondaires ont une présence, et une présence angoissante, car ils sont opaques.
  L'intrigue est simple, même si ses détails sont complexes. Un jeune entrepreneur ambitieux a le défaut d'être malgré tout honnête, dans un milieu qui ne s'embarrasse pas toujours des entraves diverses de la légalité. Il est difficile de démêler les motivations profondes de cette honnêteté. Est-elle foncière? Est-elle entachée d'orgueil? Est-elle une manière d'aristocratie dans un milieu où la roture frise parfois la truanderie? Abel est un arriviste honnête, même si ces deux mots ont l'air de jurer. Il fut pauvre, il est riche, mais il n'est pas brutalement parvenu, parce que sa conscience l'a toujours tenu en bride. Pour le pauvre, l'honnêteté n'est pas un blason, c'est son coeur même. Les riches s'en font une médaille, mais les pauvres la saisissent et en sont saisis, elle leur est une violence constitutive, une profession de foi et même une raison d'être. Dans son esprit et dans son coeur Abel est pauvre et honnête inséparablement, car il a senti que s'il était pauvre et aussi malhonnête il serait doublement maudit. Pour échapper à cette double malédiction, il doit devenir riche mais ne surtout pas perdre son honnêteté, qui est comme la caution de son ancienne pauvreté. Son honneur en somme,  son palladium, si tant est que s'enrichir puisse passer pour déshonorant. L'honnêteté est cousine de l'honneur et l'honneur consiste à se tenir droit.
  C'est l'attitude du héros de ce film, car on peut parler d'héroïsme quand les tentations qui entourent le personnage se colorent de tous les affriolages du bon sens, de la coutume et de la raison. L'honneur c'est aussi la faculté de discerner entre les sollicitations et entre les solliciteurs; c'est aussi savoir écarter les faux attraits de l'honneur et retirer à l'honnêteté même tous ses faux nez.
  Il est rare que l'honnêteté triomphe, et qu'elle triomphe intacte. Que va devenir Abel après ce qu'il a découvert et ce qu'il a vécu? Va-t-il faire de la politique? Les héros n'en font pas. Ils seraient les seuls pourtant à ne pas vivre en croyant qu'on ne peut rien changer. Mais les héros ne sont pas des militants, sinon des militants d'eux-mêmes. Et il n'y a pas de mode d'emploi de l'héroïsme: toutes les portes sont ouvertes aux héros, hermétiquement ouvertes...