dimanche 24 mai 2015

Le Camp (Rien de Spécial)

   A l'occasion du festival "Ville en jeu(x)" à Mons, nous avons assisté à un spectacle original appelé Le Camp. C'est, comme dit l'annonce du collectif Rien de Spécial, "un endroit où se décharger des contraintes matérielles". Quoi de mieux, pour à la fois alléger son quotidien et contribuer au freinage du réchauffement climatique, que d'appeler les populations à détruire physiquement tous les appareils électriques et électroniques dévoreurs d'énergie?
   Trois énergumènes (possédés du "démon" de l'écologie), "nus" comme des vers (en réalité vêtus de bas en haut de collants tricotés couleur chair faisant apparaître les attributs de leur sexe: deux filles, un garçon), battent leur estrade de gazon et font l'article non pour vendre mais pour casser. Les spectateurs sont invités à faire un saut chez eux pour y prendre ce qu'ils bousilleront à la hache, à la masse ou au marteau, sur scène, en exemple. Et chaque participant pourra choisir une coupe qui récompensera son nouveau civisme.
   Le message est clair: le monde élargit de plus en plus sa gueule, mais il a déjà les dents du fond noyées, il faut cesser de l'engerber, d'y engloutir tout ce qu'on invente de marchandise, destinée, ô paradoxe, à consommer l'homme. On s'aperçoit bien que trop de fête extérieure éteint peu à peu toute musique intérieure. Aliénés par un désir matériel imposé, l'homme et la femme d'aujourd'hui souffrent d'une carence de désir véritable. Le consommateur n'est plus un citoyen libre de ses choix essentiels, il est d'abord et finalement celui qui se consomme et se consume à travers une image déformée de lui-même, une image à l'image d'un monde gadgétisé dont les objets ont perdu leur valeur d'usage et leur valeur symbolique, un monde d'"inutilité combinatoire", comme dit Baudrillard, de simili-simulation.
   "A ne produire que ce qui se vend, disait Giono, on finit par trouver naturel de se vendre soi-même".
   Les moyens ont remplacé les fins. Ce que l'existence consomme pour être a pris la vedette. La société  moderne est ainsi une société inversée: autrefois la vie mangeait, aujourd'hui la manducation vit.
   Le jour où l'homme qui vivait dans la Rareté a rencontré la société d'abondance, il s'est cru souverain dans sa nouvelle jungle de laideur et a cru choisir ce qu'on lui imposait. Le serf moderne mange à sa faim (fin) et roule en auto...
   Il faut voir avec quelle ardeur les enfants (les parents n'osant venir eux-mêmes à résipiscence) tapent sur leur sèche-cheveux, leur calculatrice, leur hachoir, leur moulin, etc.
   Il se peut que l'étincelle du marteau fasse naître dans leur esprit que la vie, la vraie vie, n'est pas matérielle, et qu'il n'est qu'une seule raison de vivre: l'inconsommable.
 

dimanche 17 mai 2015

Traduction (2)

L'écrivain a parfois lui-même conscience de trahir sa propre représentation. Ainsi le Hongrois Szilard Borbély: "Tout ce que j'ai écrit est trop sombre, trop triste [...] Ce n'est pas ainsi que j'imaginais les choses."
Il s'est suicidé en 2014. Il avait 50 ans.

vendredi 1 mai 2015

Pourquoi faut-il mettre son bonnet quand on sort de la piscine? (Collectif Rien de Spécial)

   Au théâtre La Montagne Magique de Bruxelles, j'ai eu le plaisir d'assister à un joli spectacle pour enfants et adultes éveillés: Pourquoi faut-il mettre son bonnet quand on sort de la piscine? Avec Alice Hubball et Marie Lecomte, du collectif Rien de Spécial.
   L'idée en est originale: elle est celle d'un questionnement rebondissant en digressions plus ou moins sages ou loufoques. On ne  sait où les personnages nous emmènent et on est heureux de les voir retomber sur leurs pattes à la fin. Mais est-ce une fin? Y a-t-il une fin aux digressions, qu'elles soient futiles ou essentielles? " Seul le sens de notre vie nous mène à la mort, toute marche en travers est infinie", disait Giraudoux. Ce pourrait être une définition de l'existence: une marche en travers. On dit "digression", on pourrait dire "arborescence", car le spectacle construit un arbre de questions, avec des post-it en guise de feuilles. Sur chaque post-it, une question, à laquelle nos deux "spécialistes en questions essentielles" vont s'efforcer de répondre, avec un professionnalisme absurde qui les amène, par exemple, à mettre une piscine sur la scène, à y faire rouler un frigo à la destination ahurissante (mais ce frigo aura une autre fonction...). Bref, c'est un spectacle enchanté et si la réponse à la question du titre ne vient qu'à la fin, sous une forme inattendue, le chemin tortueux qui y mène est d'un charme burlesque permanent. Et personne -surtout pas les enfants- ne criera "au fait, au fait!" D'ailleurs, dirait-on cela à Shéhérazade? Elle y perdrait la vie et nous les Mille et une nuits. C'est par les digressions qu'on échappe -momentanément- à la finalité de la mort.
  Le couple qui évolue sur scène a un petit quelque chose de Laurel et Hardy. Alice est la "spécialiste en chef". Pas plus futée que sa collègue, mais imbue de son rôle. Marie est un faire-valoir qui échappe au contrôle, elle prend le pouvoir en jouant et le rend de même.
   Qu'est-ce qui est en question dans ce jeu des questions? La manie irritante des enfants de vouloir tout savoir? (Je vais faire l'enfant moi-même et poser à nos deux comédiennes une question  que mon fils m'avait posée quand il avait 5 ans: Un aveugle peut-il être hypnotisé?  Une autre que tout lecteur de La Fontaine a dû se poser un jour: Un chien d'aveugle doit-il être paralytique? Encore une ou deux: Est-il juste qu'une vache intelligente soit mangée par un homme stupide? Ou: Est-ce-qu'un homme intelligent fait des rêves plus intelligents qu'un homme stupide? etc. ) Moi aussi j'aime les digressions. Bref, une question, mille réponses, ou pas de réponse du tout. Ce qui est en question dans le jeu des questions c'est l'esprit qui vole bien au-dessus de la lettre. La question est poésie et la réponse n'est que prose. Freud disait à sa fille Anna que les enfants sont spontanément philosophes: ils posent des questions. "Et les adultes? lui demanda Anna. - Les adultes sont spontanément idiots, ils répondent..." La seule façon un peu honnête de répondre à la question "pourquoi? " ne serait-elle pas "pourquoi pas? " Je ne donne pas de réponse rationnelle, mais je fais mieux: je change de dimension. Et c'est ici le lieu de dire que renoncer au sérieux n'empêche pas d'être grave, la fin du spectacle est loin d'être dérisoire.
   Si la pièce joue avec l'absurde, elle s'en joue surtout, et ne s'y complaît pas. Quelle horreur qu'un monde accablé de raisonnements pseudo-raisonnables! Je préfère le farfelu, c'est léger comme un papillon, c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres. "Plus il y a de gruyère, disait Coluche, plus il y a de trous; et plus il y a de trous, moins il y a de gruyère. "
   Méditons cette vérité aporétique.