dimanche 23 août 2015

Etymaginaire (12)

Professeur - Administrateur bastant et diplômé de fustigations déculottées.

Maurice Blanchot (écrivain imaginaire: 1907-2002) - Le "o" étant noir dans ma vision sonore (synesthésique) des voyelles, Blanchot est à mes yeux et mes oreilles un nom oxymoresque: sémantiquement blanc, "oculairotiquement" noir; ainsi vois-je l'homme, ainsi vois-je l'écrivain. "Voir" est un verbe trop fort. Puisqu'être simultanément blanc et noir n'est pas seulement être dépourvu des couleurs du spectre, mais être dénué de couleur tout court, c'est-à-dire, en bon français, être incolore, donc invisible, photographiquement et ontologiquement parlant, l'auteur de Thomas L'obscur a pu se "définir" lui-même comme "l'ombre de rien". Ainsi Maurice Blanchot a-t-il existé aux yeux de chair du monde à la manière absente du bras contumax dans la manche du manchot.

Dicodrome (15)

Cocacolonialisme - (n.m.) - Entreprise universelle dont l'emblème est Oncle Sam, arqué sur ses éperons au gras du matin, réveillant de son goulot sonore les gentils membres du camp de vacances  mondial.

Etrond - Excretum de perfectionniste.

En-soi giscardien - Expression d'ontologie phénoménologique que l'alambec chuintant d'un ancien suprême et néo-vulcaniste musard transmuerait, s'il en avait verbale usance, en petite friture d'engraulidés.

vendredi 21 août 2015

Horizons (20)

Parfois, au bord de l'eau entourée de bois, nous rencontrions une maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le visage pensif et les voiles élégants n'étaient pas de ce pays et qui sans doute était venue, selon l'expression populaire, "s'enterrer" là, goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle n'avait pu garder le coeur, y était inconnu, s'encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant qu'elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que jamais ils n'avaient connu, ni ne connaîtraient l'infidèle, que rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux-ci qui ne l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait qu'il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées de longs gants d'une grâce inutile.
Proust, Combray.

jeudi 20 août 2015

Lost in translation (Sofia Coppola)

L'ennui, l'absurde et l'amour. quel cocktail étrange. Eloge et déploration de la solitude, condition même de la rencontre. La force de l'amitié amoureuse tend ce film comme un arc. Ce qui est triste et bon c'est l'accompli. Ce qui est triste et beau c'est l'inaccompli, l'accomplissement invisible et toujours inachevé du Stay hungry, la contemplation douloureuse du mystère d'être, en quête incessante d'une plénitude impossible. Lost in translation n'est pas un film mais une oeuvre d'art.
L'ennui est ici à la fois l'arrière-plan et le plan frontal. Il occupe l'espace et le temps, engloutit parfois les protagonistes jusqu'à les réduire à un point. Mais ils vont grandir.
L'Ennui, c'est la nostalgie d'une nécessité qui donnerait du sens à l'absurdité accablante qui englue les personnages. L'ennui est comme une eau qui stagne au fond de l'âme, remplissant tous les vides, un noyeur de joie, une peine sans visage. la prose cafardeuse pleine de bruits et de lumières absurdes, un ennui gigantesque à la mesure du gigantisme fantasmagorique d'une ville hallucinante et champignonnesque.
Mais si les aliénés s'ennuient de front dans le "divertissement", les êtres libres s'ennuient seuls ou à deux.
Dans un monde où le vide a pris l'apparence du plein, le réel et les autres semblent irréels. L'homme mûr et la très jeune femme qui se rencontrent (dans le sens où ils s'accordent) n'ont pas d'âge et leur différence de sexe n'ajoute qu'un peu de douceur à leur entente. Au contraire de la masse entropique, ils ont une consistance, ils sont contemporains. L'ennui est leur point de départ, presque leur tremplin. Pris séparément, peut-être sont-ils aussi insignifiants et incongrus que les particules sans nom qui circulent autour d'eux. Leur rencontre, c'est leur originalité commune, le nouvel être dans lequel ils se mettent à exister. Le hasard nécessaire où vient se dissoudre la nostalgie. "Deux absences qui [cherchaient] la même chose au même endroit" (Georges Perros) ont enfanté une présence unique.
Que cette rencontre doive avoir une fin lui confère un rayonnement pur. La mort ne peut pas faire que la vie n'ait pas été, et ce qui a été est inscrit dans l'éternité. Tout est vie dans la rencontre, comme un éclair qui fait jaillir le monde dans sa lumière infinie. Et malgré le noir qui revient, on vivra toujours dans cette lumière.

mercredi 19 août 2015

Horizons (19)

Cela va contre le secret de ma vie.
dans la mesure où l'aimée détourne tout événement vers elle, je cesse, en moi, d'être vrai; car il semble que coule alors vers elle, dans le courant qui dure, même cela dont je ne puis disposer. C'est, pour une part, la faute de sa volonté; pour une autre, cette usurpation tient au seul fait de son existence. Elle a métamorphosé dans le coeur de l'amant le paysage et y occupe un lieu très profond: la vallée, vers laquelle tout s'écoule.
Rainer Maria Rilke, Le Testament.

mardi 18 août 2015

Le sexe et le genre (3)

Pour faire mentir Jacques Drillon,(1) qui dit que je suis un homme distingué, je vais oser me demander si le con est plus viril que la bite, et si l'abricot a des couilles et la prune des nichons!
(Ce qu'il y a d'intéressant avec "con" c'est que, pris adjectivement, il est épicène. On dit: "c'est une conne", mais on doit dire: "elle est con").
(1) cf. "L'Auteure, l'écrivaine et le grenouil", sur Google.[ cf  le sexe et le genre(bis)]

dimanche 16 août 2015

Stoner (John Williams)

Le mélodrame n'exclut pas la platitude, le banal, le quotidien, mais il en fait le décor d'une liturgie profane dont les acteurs sont malgré eux les servants. S'ils ne s'appliquent pas à l'office ou au rôle social qui leur échoit, la punition est fatale autant qu'exemplaire. Ils n'échappent au diktat de l'opinion que par la grâce nécessitante (qui ôte tout libre arbitre) de l'amour.
Provisoirement, bien souvent, car la communauté ne tolère pas longtemps qu'on échappe à sa griffe...
On se fait ces réflexions à la lecture du très émouvant roman de John Williams, mort méconnu en 1995. Ce qui fait la force et la beauté limpide d'un tel livre, c'est la foi même de son auteur en son histoire, et cette foi suscite la nôtre et nous retourne comme un laboureur retourne son champ pour qu'il soit plus fertile. Nos grands sentiments s'agitent alors comme des lombrics éblouis: besoin d'amour, soif de justice, aspiration au bonheur ou à la paix, désespoir mortel...
Un fils de paysans entre à l'Université pour y étudier l'agronomie et y découvre la littérature. Il décide de devenir professeur et voit s'ouvrir devant lui un chemin tout tracé: "Bien sûr, lui changerait, mais il considérait l'avenir comme l'instrument de cette mue plutôt que son objet."(J'ai lu, p. 39).
Puis il épouse une femme dont la beauté un jour l'a subjugué, mais cette femme lui restera étrangère. C'est lui qui s'occupera de leur fille, en dehors de ses cours et de ses préparations.
Sur le plan professionnel, il n'est pas plus heureux: le président de l'Université l'a pris en grippe et ne lui donne à faire que des cours de maigre intérêt, dans un emploi du temps accablant. Stoner serre les dents, jusqu'au jour où il tombe amoureux d'une de ses auditrices. Ses sentiments sont partagés mais sa vie se complique encore, car "cette chose étrange et redoutable" est une révolution dans le Landernau académique où le ragot devient vite vipérin.
"Timides, hésitantes, leurs mains se tendirent puis ils s'enlacèrent maladroitement et restèrent ainsi pendant un très long moment, scellés, figés dans cette étreinte fragile, comme si le moindre de leur mouvement aurait pu laisser échapper cette chose étrange et redoutable qu'ils venaient tout juste de circonscrire en refermant leurs bras." (p.261).
Ce simple en esprit, cet homme de peu de foi connaît, avec ce premier véritable amour, son chemin de Damas: "Quand il était très jeune William Stoner pensait que l'amour était une sorte d'absolu auquel on avait accès si l'on avait de la chance. En vieillissant il avait décidé que c'était plutôt la terre promise d'une fausse religion qu'il était de bon ton de considérer avec un scepticisme amusé ou un mépris indulgent, voire une mélancolie un peu douloureuse. Mais maintenant qu'il était arrivé à mi parcours, il commençait à comprendre que ce n'était ni une chimère ni un état de grâce, mais un acte humain, humblement humain, par lequel on devenait ce que l'on était. Une disposition de l'esprit, une manière d'être que l'intelligence, le coeur et la volonté ne cessaient de nuancer et de réinventer jour après jour." (p. 263).
Avec Katherine, Stoner découvre la plénitude de l'être, faite de la parfaite conscience du corps et de l'esprit. Mais ce bonheur est trop parfait: la médisance, la jalousie, la haine vont l'anéantir.
Stoner tombe malade, maigrit, vieillit. Mais son appétit de travail reste entier, et son sentiment de la détresse humaine s'aiguise: "... ce qu'il savait de la misère humaine l'avait marqué au fer. Où qu'il fût, quoi qu'il fît et aussi longtemps qu'il vécut, la détresse de l'humanité lui servit de marque page."
(p. 297).
La guerre, ses morts et ses destructions, finissent d'affirmer sa misanthropie: "Il tint son sillon et traversa ces années de tourmente en continuant d'enseigner et d'étudier. Même s'il lui arrivait parfois de songer que, face à un tel déluge, c'était bien en vain qu'il remontait son col, courbait le dos et resserrait ses deux mains autour de la petite flamme de sa dernière allumette..." (p. 334).
Sa fille est devenue peu à peu alcoolique, ce qui atténue son malheur: "...Il était content pour elle qu'elle ait au moins cela: qu'elle puisse boire. Oui, en un sens, il bénissait les vertus balsamiques de l'alcool." (p. 337).
Atteint d'un cancer, Stoner va mourir: "Implacablement, il disséqua sa vie et la regarda en simple biographe.
Calmement, posément, sans se laisser encore importuner par la moindre émotion, il contempla ce fiasco, ou du moins ce sentiment de fiasco qu'elle devait leur inspirer à coup sûr. Il avait rêvé d'amitié. A cette infaillible complicité qui aurait pu le rassurer quant à son appartenance à la race des humains et il n'avait eu, en tout et pour tout, que deux amis dont l'un était mort stupidement avant même de commencer à exister et l'autre s'était, à présent, replié tellement loin dans le monde des vivants que ...
Il avait rêvé à l'intégrité, à la force, à la solidité du mariage et il l'avait eu aussi, mais il n'avait su qu'en faire et l'avait laissé mourir. Il avait rêvé d'amour et quand il l'eut enfin trouvé, il y renonça pour le laisser se déliter dans le terrible chaos des questions à jamais posées et du bonheur à jamais perdu. Katherine, songea-t-il.
-Katherine...
Et il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l'avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d'une sorte de probité, de pureté que rien n'aurait pu corrompre et n'avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes ces années? L'ignorance. Et quoi d'autre?
Mais qu'espérais-tu? se demanda-t-il à lui-même?" (p. 373-374).