jeudi 31 janvier 2019

Estacadres (543)

En tout cas, quoi qu'elle fît, je ne pouvait me défaire de l'idée qu'elle était foncièrement naïve, profondément pathétique et d'une inaltérable pureté. Je m'aperçus qu'il m'était bien entendu tout à fait impossible de lui parler de mes sentiments. Je considérais comme établi qu'elle n'y répondrait jamais. Je savais que s'il m'arrivait un jour de lui dire: "Je suis amoureux de toi, Stella", elle n'accueillerait ces mots que par un éclat de rire, à moins qu'elle ne haussât les épaules avec une légère gêne.
F. Prokosch, Mal d'amour, in Un chant d'amour (Babel, p.255).

Figures médiatiques (402)

Amiel vivait dans une mélancolie outrée. Il souffrait d'acédie, une affection qui, disait-on, rendait l'homme aphone, comme s'il avait mangé sa langue.
Roland Jaccard, in Le Monde des livres du 03/02/1995.

Mots de la fin (21)

Harmonie. (dernière parole de Schönberg).

mercredi 30 janvier 2019

Estacadres (542)

Peut-être étais-je tombé vraiment  amoureux d'elle en découvrant son innocence. C'est cela qu'on aime chez les êtres, au bout du compte: leur profonde, inattaquable innocence. Malgré tous ses mensonges, ses marottes, ses affectations, son dévergondage et son insatiable avidité, Stella n'avait -  mystérieusement - jamais complètement perdu cette fraîcheur de la première enfance. Peut-être cette avidité et tout le reste n'étaient-ils en réalité que des facettes de son innocence.
F. Prokosch, Mal d'amour, in Un chant d'amour (Babel, p. 254-255).

Figures médiatiques (401)

Amiel, une araignée dans un crabe.

Mots de la fin (20)

Qui Leopoldo Fregoli compi la sua ultima transformazione.[ Ici Léopold Fregoli a accompli son ultime transformation].
Autoépitaphe de l'illustre illusionniste.

mardi 29 janvier 2019

Estacadres (541)

Mon esprit hésitait à donner un nom à ce vide torturant, mais mon instinct savait sans le moindre doute de quoi il s'agissait. Cela évoquait certaines odeurs - les capucines fraîchement cueillies, ou l'huile solaire chaude - et certaines couleurs - noir, bleu d'azur - et même, parfois, certains gestes - l'angle d'un long fume-cigarette ou l'inclinaison d'une tête au bout d'un cou de cygne.
Frédéric Prokosch, Mal d'amour, in Un chant d'amour (Babel, p.254).

Figures médiatiques (400)

Calaferte, entre Amiel le rétracté et Léautaud le rechigné.

Mots de la fin (19)

Tout ce que je sais, c'est que, moi, je ne suis pas marxiste.
Marx, à Engels.

lundi 28 janvier 2019

Les frères Sisters (Jacques Audiard)

   Audiard n'est pas un partisan du Less is more. Dès les premières minutes ça tape fort. Il a le projet de "faire américain", et il y parvient. Malheureusement il voit le western à travers le prisme déformant du spaghetti. Il a trop vu de post-westerns. A partir de Peckinpah, l'americana s'est perdu. Ford, Capra, Henri King, malgré leur tendance à l'euphorisation, donnaient de l'Amérique une vision attirante où l'harmonie n'était troublée que temporairement. La méchanceté n'était pas absente de leurs films, ni même la cruauté ou la lâcheté. Mais les choses finissaient par s'arranger car leur vision de l'humanité était bonne*. A partir du Train sifflera trois fois le doute apparaît. Et John Wayne détestait ce film où l'on voyait à la fin Gary Cooper jeter à terre son étoile de shérif. Mais dans la mélancolie du ce qu'on a appelé le sur-western, il reste un peu du bleu de la nostalgie: le shérif Kane ne peint pas la ville en rouge. A la fin il part avec sa jeune épouse vers un certain bonheur. Les années 50 garderont cette tonalité bucolico-amère (Stevens, Dwann, Mann, Hawks, Boetticher, Walsh, Vidor, Daves, et quelques autres), creusant le genre en profondeur. Mais à partir des grotesques parodies italo-germano-hispaniques du milieu des années 60, le genre est passé de l'extrême candeur classique à la noirceur la plus épaisse. Eastwood, à cet égard, a eu une attitude ambiguë. Même son meilleur, Impitoyable, est entaché de sergioléonisme. Il y manque ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien qui relèvent de l'esthétique au sens propre, c'est-à-dire du senti. A ce degré du crépusculaire, on peut dire que le genre est entré dans la nuit. D'autres renchériront sur le lugubre (le deuil, au sens propre). Il y aura des sursauts (Costner, avec Danse avec les loups et Open Range; Ed Harris avec Appaloosa - un peu classique, un peu "moderne" -  mais très peu. Le noir rafle tout. Le maniérisme italien (surtout)  a vidé la carcasse. La brutalité a achevé le genre. Le film d'Audiard, aussi soigné soit-il, ne nous dit rien. Les oripeaux sont bien là, mais pas le rêve. Aucune morale, aucun charme. Ses personnages font semblant d'exister, mais ils n'ont d'épaisseur que la crasse qu'on leur colle et, en face d'eux, que des ectoplasmes.
   Mais pourquoi le western serait-il devenu un genre obsolète? Il est actuellement maintenu sous respirateur artificiel, en attendant une hypothétique Contre-Réforme.
   Comme je suis optimiste, je soupçonne qu'il n'est pas épuisé, que la veine court souterrainement comme un ruisseau qui un jour resurgira, tel le fleuve Alphée. "L'Ouest aussi aurait pu être la plus noble conquête de l'homme, mais les héros des westerns contemporains doivent se rendre à l'évidence: la terre des merveilles n'est plus et la vie et la mort sont devenues également dénuées de sens. " (Astre/Hoarau, L'univers du western, 1973, p. 342)
   Ouais. On ne peut prédire une parousie de ce genre tant aimé, qui était à l'impressionnisme ce que le film noir fut à l'expressionnisme et la peinture à la photographie. Mais il n'est pas interdit d'y croire (article de foi).

* Un bel exemple de l'Americana: The Romance of Rosy Ridge (Roy Rowland, 1947)

Estacadres (540)

Mais j'avais en même temps conscience d'un vide mal défini: une cuisante sensation d'absence en moi qui devenait par moments d'une telle acuité que j'en avais le cœur soulevé, comme si l'on m'enfonçait une aiguille au creux du ventre.
F. Prokosch, Un chant d'amour, Babel, p.254.

Figures médiatiques (399)

... Cette manie bouddhique d'exister sans vivre.
Amiel.

Mots de la fin (18)

Dans la vie, il y a l'amour, et puis le travail, et puis rien.
Gobineau, à la fin de sa vie.

dimanche 27 janvier 2019

Estacadres (539)

Le spectre romantique de l'amour flatte l'immaturité de l'homme. Quand il s'évanouit, demeure le souvenir de la beauté qui fit le mystère et du mystère qui fut si beau...

Figures médiatiques (398)

Jamais en aucune langue, en aucun texte, n'a paru si audible l'activité originelle et finale de la conscience humaine, qui consiste à se penser, et encore, et toujours, à se penser. Peu importent ici les objets de plus en plus indifférents qui traversent cette pensée. La grandeur d'Amiel consiste dans la persistance avec laquelle s'articule et s'exprime indéfiniment dans son Journal ce murmure de la vie mentale qui, chez les hommes, se poursuit jusqu'à l'article de la mort.
Georges Poulet, Introduction au Journal intime: l'année 1857, 10/18.

mots de la fin (17)

Dans une nouvelle de Thomas Bernhard, intitulée Mordicus (in L'imitateur), "un individu est interné dans un asile d'aliénés parce qu'il a soutenu que les derniers mots de Gœthe avaient été suffit comme ça (mehr nicht) et non, comme le rapporte la tradition, plus de lumière (mehr licht); le médecin qui a prescrit l'internement se voit décerner la médaille Gœthe de la ville de Francfort."
Jean-Louis de Rambures, in Le Monde du 26/03/1982.

vendredi 25 janvier 2019

Estacadres (538)

Si l'absolu est la vérité, vouloir faire entrer l'amour dans le costume terrestre est si risible que seule l'hypocrisie permet d'y croire.

Figures médiatiques (397)

 Amiel, le Saint-Simon du dedans.

Mots de la fin (16)

 Ma propre position dans le ciel par rapport au soleil ne doit pas me faire trouver l'aurore moins belle.
(dernières lignes écrites par Gide).

jeudi 24 janvier 2019

Estacadres (537)

S'aimer longtemps, c'est sentir son relatif désappétit de liche et de carambole se combler d'un absolu appétit d'affection, sentir s'affaner l'excitation sous le soyeux gommage de la tendresse - laquelle, comme toute tendresse, n'est jamais loin de la "tendresse de pitié" qu'on éprouve de plus en plus à mesure qu'on en devient soi-même objet.

Figures médiatiques (386)

[Amiel] attachait une telle importance à la tenue d'un journal - [...] qu'il repoussa une éventuelle épouse en arguant qu'il était "douteux qu'elle écrive un journal intime".
Roland Jaccard, in Le Monde-des-livres du 15/10/1982.

Mots de la fin (15)

"Ich sterbe". Ce sont les mots que, s'asseyant dans son lit, Tchekhov prononça juste avant de mourir. Le dire en russe lui eût paru trop doux.

mercredi 23 janvier 2019

Estacadres (536)

Par un phénomène semblable au mirage qui se produit au plus désert des sables, jamais Bérénice ne lui avait été aussi visible que dans cette absence. Il se réveillait la nuit, la croyant entrée dans sa chambre. En plein jour, la lumière ne touchait qu'elle sur les étoffes mornes des meubles. Il portait dans ses yeux comme un reflet nacré qui se posait sur toute chose. Etait-ce de Bérénice ou de Noël, qu'il avait pensé comme d'une ville lointaine? Césarée... Je demeurai longtemps...
Louis Aragon, Aurélien (Poche, p.376)

Figures médiatiques (385)

Amiel était suisse... comme une lande souffante.

Mots de la fin (14)

Dernières paroles. - Certaines d'entre elles, peut-être légendaires, sont si belles que nous les tiendront pour vraies. Celles d'un empereur romain, Septime Sévère si je ne me trompe: "J'ai été tout, et tout n'est rien." Celles de Talleyrand, chef-d'œuvre du cynisme élégant, à l'instant des sacrements: "N'oubliez pas que je suis archevêque." Celles de Malherbe -  les plus fières qu'ait jamais inspirées à un homme de lettres l'orgueil de son état - au curé qui lui vantait avec des phrases la félicité éternelle: "Votre style m'en dégoûte."
Thierry Maulnier, Les vaches sacrées. VI. Frères humains.

mardi 22 janvier 2019

Estacadres (535)

L'esprit de l'amour / Foudre lente / Orage éternel / Jamais né / Jamais mort.

Figures médiatiques (384)

Le soir, au clair de lune, avec Philine, ce pourrait être l'heure du berger. Et c'est l'heure du pasteur.
Albert Thibaudet, Amiel et la part du rêve.

Mots de la fin (13)

C'est ici le combat du jour et de la nuit.
(Vers prononcé par Hugo durant son agonie).

lundi 21 janvier 2019

Estacadres (534)

Il serait plus juste de dire enamouré [an] qu'énamouré [é]. Il semble que le premier souligne mieux l'aspect "actif" et participatif du sentiment, son avènement, et que le second constate sa passivité, sa soumission, voire son ridicule.

Figures médiatiques(383)

Jean Améry s'est suicidé à 66 ans parce qu'il ne supportait pas de vieillir. C'est-à-dire de devenir de plus en plus masse et de moins en moins énergie.

Mots de la fin (12)

Je m'en vais ou je m'en vas, l'une ou l'autre se dit ou se disent.
Le Père Dominique Bouhours, grammairien. (Formule prêtée abusivement à Vaugelas).

Pupille (Jeanne Herry)

Encore un petit miracle dans le cinéma français: un film sur l'adoption - ou plutôt le film d'une adoption - parfaitement documenté. Au début, on craint quelques débordements didactiques ou, au contraire, une trop scrupuleuse étreinte pédagogique. Non, tout est clair, tout est "vrai" (parce que la "vérité" est l'essence de la réalité) dans ce "devoir" qui échappe au scolaire pour apparaître comme une nécessité: la nécessitude est classiquement ce qui relie par le sang ou l'amour. L'amour qui traverse comme un fil d'or l'histoire du petit Théo, de son abandon à son adoption rend tout fluide, naturel, vivant, senti. La délicatesse (le mot ici n'est pas usurpé) de la réalisatrice, la justesse des acteurs *, la discrétion de la bande son (elle n'en fait vraiment usage qu'à la fin, à l'aboutissement d'un parcours où chaque maillon humain est humainement récompensé), tout fait poids dans la balance de l'amour filial - oui, filial, car la filiation vient du cœur - tout importe, presque idéalement, tout compte, tout pèse, tout l'emporte sur le "message", parce que la rigueur y structure l'empathie.

* Gilles Lellouche, un des piliers du film, aura fait en 2018, grâce aussi et surtout à son formidable Grand bain, un bond presque magique dans l'estime des amoureux du cinéma, en démontrant que "populaire" peut être un mot noble quand il s'applique au cinéma, à l'art en général.

Une affaire de famille (Kore-Eda)

   Encore un excellent film du réalisateur japonais, au titre doublement pertinent.
   C'est bien d'une affaire qu'il s'agit, puisque la situation des personnages n'est rien moins que simple; elle est même litigieuse et légitimement injugeable.
   C'est encore une histoire de famille et de filiation; elle a en commun avec Pupille (cf blog de ce jour) l'affrontement de deux visions: dans quelle mesure la légalité des liens du sang peut-elle garantir l'amour des siens, et dans quelle autre devrait-elle être préférée aux filiations de fortune? Ou non? Le hasard ne gouverne-t-il pas les deux situations? Hasard de la naissance d'une part, hasard de la rencontre d'autre part. Dans la rencontre au moins on se choisit.
   Les "tradis" citeront Mistral, pour qui " le sang tire plus fort que la corde", mais ils sont bien minoritaires. "Nœud de serpents des liens du sang" (Eluard) , "poche à merde" (Sartre) et le fameux cri de Gide: "Familles! je vous hais!"
   La famille aléatoire du film, si complice (aux deux sens du terme!), si chaleureuse, mériterait peut-être un nouveau mot, celui de familliage, petit réseau de fines étreintes où l'affection partagée crée un tissu, non un treillis formant clôture.
   Le Pater familias a depuis longtemps disparu, chez nous, comme dans toutes les démocraties. La "Mater familias" se voit à son tour grignotée...

dimanche 20 janvier 2019

Estacadres (533)

Aporie de l'amour - Comment une passion aussi exigeante me porterait à aimer quelqu'un qui se contenterait de moi? L'amour n'est possible que s'il est impossible. Pour sortir de cette impasse il faut inventer ou découvrir à l'être aimé un mystère qui le dépasse et dont on ne feindra jamais d'être l'organisateur. (Ou renoncer au mystère de l'amour et se contenter de la connivence et de la familiarité d'aimer. Les deux se suivent, généralement).

Figures médiatiques (382)

Jean Améry, amer et fort comme du café trop noir...

Mots de la fin (11)

Toulouse-Lautrec était sur son lit, mourant, quand son père, un vieil original, vient le voir et se met à attraper des mouches. Lautrec dit: "Vieux con!" et meurt.
Jules Renard, Journal, 15/10/1901.

samedi 19 janvier 2019

Estacadres (532)

... l'amour, ce vin corrompu dès la mise en bouteille...
Didier Jacob, N.Obs 2485 du 21/06/2012.

Figures médiatiques (381)

Si je voulais partager le monde en deux, il me faudrait porter la hache en moi-même.
Kleist.

Mots de la fin (10)

Lope de Vega, sur le point de mourir, informa ses intimes qu'il avait une révélation ultime à leur faire, message de la plus haute importance. La mort arrive. On fait cercle autour du moribond, intrigué, respectueux.
Et le mourant, d'une voix faible mais convaincue: "Le Dante m'emmerde."

vendredi 18 janvier 2019

Estacadres (531)

 Tu n'es  aimé que lorsque tu peux te montrer faible sans provoquer une réaction de force.
Adorno, Minima moralia.

Figures médiatiques (380)

Amarcord est une composition de tableaux-souvenirs prosaïques et magiques à la fois, arrêtés par le temps dans la mémoire humaine, et vivant d'une animation circulaire, immobile — un petit cirque intérieur, et on sait que Fellini en est friand. Comédie et vérité, comédie est vérité. On joue, mais on ne joue jamais que soi-même.

Mots de la fin (9)

On demandait à M. de Fontenelle mourant: "Comment cela va-t-il? — Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va."
Chamfort.

jeudi 17 janvier 2019

Estacadres (530)

— L'amour est un absolu, Elisabeth, et dès lors que l'absolu doit s'exprimer dans le terrestre, il va donner dans le pathétique, puisqu'il est indémontrable. Et comme il devient alors horriblement terrestre, le pathétique est toujours comique; ainsi le monsieur qui met genou en terre pour vous rendre sensible à ses désirs multiples. Quiconque vous aime doit bien se garder de ces démonstrations."
Voulait-il dire par là qu'il l'aimait? Il se taisait; Elle lui jeta un regard interrogateur qu'il parut comprendre.
"Il n'est qu'un véritable pathétique, il a nom: l'éternité. Et comme il n'est pas pour l'homme d'éternité positive, il faut qu'elle se fasse négative et ces deux mots la désignent: jamais plus. Si je pars, l'éternité est là. Alors vous êtes lointaine de toute l'éternité et j'ai le droit de vous dire que je vous aime.
Hermann Broch, Les somnambules, p.105.

Figures médiatiques (379)

Faire un film, c'est comme peindre une fresque murale avec du pigment vivant.
Robert Altman.

Mots de la fin (8)

Et j'aime assez le mot de Thoreau sur son lit de mort, répondant à ses amis qui l'entretenaient de la vie future (et on imagine le geste sans violence, mais tout de même un peu débordé du moribond): "Un seul monde à la fois!"
Julien Gracq, Lettrines, I.

Le septième sceau (Bergman)

   Bergman est un des cinéastes qui ont le mieux exalté à la fois la présence du théâtre et l'immortalité du cinéma*. En revoyant Le septième sceau on est saisi par la double attraction de la vie et de l'amour d'une part, de la mort et de la soumission, de l'autre. Deux postulations entre lesquelles le réalisateur n'hésite jamais.
   Comment y voir un pessimisme? Certes, la mort triomphe, mais est-ce une nouvelle? La mort n'a que le sens qu'on lui donne. Allégoriquement elle est noire, mais c'est seulement qu'on ne peut peindre en rose ou bleu une réalité déplaisante. La mort ne gagne que la dernière partie. Comme le dit H. Broch, dans Les somnambules: "Qui se tient devant la mort est libre, et qui est entré dans la liberté a déjà assumé la mort. " En attendant, je jongle et je gambade, même si je sais que ma joie n'éclaire que mon cœur et la gueule du Néant.
  Lieu commun? Oui, mais Alain ne dit-il pas du génie qu'il s'empare du lieu commun pour en faire une vérité?
   Bergman confie qu'il a toujours été ombrageux, comme un cheval qui a peur de son ombre. Mais sa peur ne l'a pas découragé de vivre et de créer. La peur du noir l'a mené à la lumière. Celle du plein jour et non celle que filtrent les vitraux. La lumière de la vie révélée par l'art, non pas la pétrifiante effulgence de la Vérité religieuse.

*Théâtre et cinéma n'usent pas des mêmes artifices: l'animisme du premier redonne du sang aux morts, l'animation du second en pérennise tous les instants.

mercredi 16 janvier 2019

lundi 14 janvier 2019

Estacadres (528)

"L'amour est aveugle, mais son sens du toucher est étonnant", disait Mae West. Elle ajoutait que s'il était dur de trouver un homme bon, il était bon, en revanche, de trouver un homme dur. ("A hard man is good to find").

Figures médiatiques (377)

Je travaille comme un peintre devant un immense tableau qui représenterait une prairie. De temps en temps il rajoute une vache. Chacun de mes films est une vache.
Robert Altman, in N.Obs. 731 du 13/11/78.

Mots de la fin (6)

D'après Boris de Schlœzer (Préface aux Récits de Petersbourg) les derniers mots de Gogol furent: "Une échelle... vite, une échelle..."

dimanche 13 janvier 2019

Estacadres (527)

Ensemble et réciproquement astre et planète, les amants gravitent autour de l'aimé(e) qui fait le jour, qui fait la nuit, découvre et recouvre les paysages de l'âme et les saisons du corps.

Figures médiatiques (376)

Choisissez les sommets, c'est moins encombré.
de Gaulle.

Mots de la fin (5)

Je ne regarde que le mur.
Une des dernières paroles de Paul Valéry.

samedi 12 janvier 2019

Estacadres (526)

Misère(s) de nos conditions: l'un qui voudrait de caresses, l'autre qui voudrait des mots. L'anthropophagie érotique contre le repos clévien.

Figures médiatiques (375)

Vraiment je n'ai qu'un étroit défilé par lequel "fuir", c'est le mot et ce n'est pas brillant, [...] le travail intellectuel.
Althusser, lettre, 1967.

Mots de la fin (4)

"Pour la première fois j'entends venir quelqu'un..." (un alexandrin?)
Maurras mourant, d'après Lévis Mirepoix.

vendredi 11 janvier 2019

Estacadres (525)

L'amour est un défaut présent qui vient pallier une qualité absente.

Figures médiatiques (374)

Ce qui manque à La male educacion, parfaitement filmé, photographié, chorégraphié, dialogué, découpé, etc. : l'impalpable épaisseur du mystère. L'artiste Almodovar aura beau faire, il a de grosses pattes. Et le sexe n'est pas l'amour. Ce qui lui manque enfin est de susciter un désir qu'il n'éprouve pas.

Mots de la fin (3)

Je n'y suis plus. Il y a déjà longtemps que j'ai cessé d'être. Simplement j'occupe la place de quelqu'un que l'on prend pour moi.
Gide, Journal, 10 mai 1942. (Gide a encore 9 ans à vivre).

mercredi 9 janvier 2019

Figures médiatiques (373)

Le meilleur d'Almodovar: Volver. C'est là, après Tout sur ma mère, que l'adjectif  almododovarien vient spontanément à l'esprit.

Mots de la fin (2)

"Mehr Licht". Plus de lumière.
Ou "Mehr nicht". Ça suffit.
 Gœthe.

Estacadres (524)

"L'amour est comme la glace tenue en main par des enfants". Ce vers de Sophocle est l'unique vestige d'un Achille perdu. Il a été recueilli par un certain Septimius, et rapporté de siècle en siècle.

vendredi 4 janvier 2019

Mots de la fin (1)

Acta est fabula. La pièce est jouée.
Auguste.

Estacadres (523)

Involontairement, inconsciemment, chacun des deux êtres qui s'aiment se façonne selon l'exigence de l'autre, travaille à ressembler à cette idole qu'il contemple dans le cœur de l'autre... Quiconque aime vraiment renonce à la sincérité.
Gide, Les faux-monnayeurs, poche, p.88.

Figures médiatiques (372)

   "J'ai jeté cette toute petite chose qu'on appelle moi et je suis devenu le monde immense", disait un vieux maître du bouddhisme zen. Ainsi en est-il de Woody Allen, devenu maître avec l'âge et l'expérience, et l'imagination. Chacun de ses derniers meilleurs films est comme la flèche qui est déjà dans la cible alors que la corde de l'arc n'est pas encore détendue.
   Il ne s'agit pas de virtuosité. Café Society, par exemple, est au contraire habité par l'humilité de son réalisateur. La virtuosité n'a pas d'âme, alors que ce film fluide et raffiné est une mise à nu, une mise à vif violemment discrète du sentiment amoureux et de la vulnérabilité qu'il provoque. Aimer vraiment c'est s'offrir à la blessure. Cette fatalité délicieuse est potentiellement mortelle: l'être qu'on aime est la vérité et la nécessité, la seule personne qui vienne calmer notre angoisse du néant et de l'inutilité de tout. Que cet amour soit rompu et l'âme meurt, elle n'a plus sa place au monde, et n'y laisse que la mécanique de son corps.
   Pour ce cri déchirant (et muet) que fait jaillir l'amour trahi il fallait un interprète exceptionnel, affirmé et fragile, un acteur sensible à la moindre brise. Woody Allen l'a trouvé en la personne de Jesse Eisenberg, âme en joie puis en peine sous la morsure baume-et-venin de l'amour. Celle qu'il aime est merveilleusement incarnée par Kristen Stewart, un charme ineffable (pléonasme), une présence à la fois sensuelle et spirituelle, une beauté relative à un soupir de l'absolu.
   Leur rencontre est un prodige du hasard et du destin. Leur séparation une consternation. La mélancolie remplace alors pour toujours la tonalité verte et vive de la première partie du film. Et la fin, si poignante, transcende le drame.