vendredi 31 mai 2019

Estacadres (643)

Les grands classiques français ont décrit l'amour-passion en mettant l'accent sur la jalousie. Disons en gros la paranoïa. Alors que les Allemands, comme Heine, par exemple, ont plutôt mis l'accent sur la blessure, la nostalgie, l'effusion.Et c'est effectivement assez étranger à la tradition française. la France a un peu raté le romantisme et cela se ressent dans son attitude à l'égard de l'amour.
Roland Barthes, Le grain de la voix, p. 294.

Figures... (502)

Aragon par Jacques Henric, en 1970  :  "... dépouillé de sa vieille peau d'hétéro, [...] vieux dandy jouant les éphèbes..."(in Politique, Seuil, 1970).

Mots de la fin (121)

Salut, salut, me voilà!
André Suarès.

jeudi 30 mai 2019

Estacadres (642)

Comment donc Zoé peut-elle à la fois "aimer" et être amoureuse? Ces deux projets ne sont-ils pas réputés différents, l'un noble, l'autre morbide?
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux.

Figures... (501)

Aragon est insupportablement bavard, à un point rare, il ne vous laisse pas parler et continue ses phrases à travers vos paroles, sans se rendre compte de l'inconvenance de cette attitude.
Gide, in Les cahiers de la petite dame.

Mots de la fin (120)

Bonjour. (Debussy).

mercredi 29 mai 2019

Estacadres (641)

Je vous aime comme il faut aimer, dans le désespoir.
Julie de Lespinasse.

Figures... (500)

Je me demandais si la nouvelle constitution stalinienne ne méritait pas la première place parmi les trésors les plus précieux de la culture humaine, avant les royales œuvres de Shakespeare, Rimbaud, Gœthe ou Pouchkine.
louis Aragon.

Mots de la fin (119)

Merci. (Heidegger).

mardi 28 mai 2019

Estacadres (640)

L'amour filial au cours des ans passe du plus grand égoïsme au plus grand altruisme. L'amour parental au contraire participe des deux jusqu'au bout.

Figures... (499)

 "... Le paysan de Paris, d'Aragon, dont je ne pouvais lire plus de deux ou trois pages le soir dans mon lit, parce que mon cœur battait si vite que je devais en abandonner la lecture."
W. Benjamin, dans une lettre à Adorno.
C'est ce qui m'arrive encore avec Nietzsche, que je lis depuis soixante ans! Je ne peux pas le lire au lit. Je dois le lire à mon bureau, parce qu'il me donne immédiatement envie d'écrire.

Mots de la fin (118)

Aux amis qui lui demandent ce qui lui ferait plaisir, Erasme répond: "Un cercueil."

lundi 27 mai 2019

Estacadres (639)

Aimer son enfant, est-ce aimer un autre que soi ou bien continuer de s'aimer soi-même, mais sans s'accabler de la mauvaise conscience d'être égoïste?
Nicolas Fargues, Tu verras.

Mots de la fin (117)

André Breton est mort le 28 septembre 1966. Sur son faire-part de décès, et sur sa tombe, ces mots: "Je cherche l'or du temps."

Figures... (498)

... une madame de Sévigné moderne qui a pris le thé chez Dada.
Francis Picabia, parlant d'Aragon.

dimanche 26 mai 2019

Douleur et gloire (Almodovar)

Encore une fois, l'adjectif "almodovarien" colle parfaitement à la dernière couvée-éclosion du plus fémino-masculin des cinéastes espagnols: l'œuf à repriser grâce auquel sa mère réparait comme elle pouvait sa vie pauvre, lui est transmis (est tenu par son personnage bio-fictif) comme la relique de l'amour filial. Douleur et gloire est un titre explicite, trop limpide pour ne pas être sujet à irisation: lumineux est transparent comme l'arc-en-ciel d'autrefois et l'arc-en-terre esquissé. Nous fûmes cet enfant aux traits purs fraîchement relevés, nous sommes cet homme incliné vers les lueurs du couchant qui creuse à nos tempes des ombres à l'ocre brune. Ce (déjà) vieil homme qui serre sur son cœur l'image vivante d'un hier ensoleillé qui bientôt lui échappera.
Ce qui manquait à La Male educacion, parfaitement photographié, chorégraphié, dialogué, découpé, etc., c'était l'impalpable épaisseur du mystère. Epaisseur paradoxale, puisque le mystère n'en a pas. Les grosses pattes de l'artiste ne parvenaient pas à saisir l'insaisissable amour. Il lui manquait de susciter un désir qu'il ne semblait pas éprouver. Avec Douleur et gloire, le telos est atteint. Le créateur renonce aux larmes banales et nous fait deviner la vraie grâce, la féminine, qui court dans les veines de tous les hommes, dont la virilité n'est qu'une variation.

Estacadres (638)

Une dernière question, chaleureuse, insidieuse: "Sœur Dominique, connais-tu l'indicible douceur de l'amour?" Un long silence étonné, et la réponse fuse, admirable: "Je connais et je connaîtrai. Je crois que c'est un élan. C'est comme le vent, tu sens que tu es frôlée, et le vent va plus loin, tu ne peux pas le saisir. C'est un parfum aussi. Donc je manquerais un peu de délicatesse si je disais: "Je la connais." Je crois qu'elle me fait la grâce de passer sur mon visage, sur mon cœur, sur ma vie, et je la reconnais à ce moment-là. Mais elle passe, aussi, et c'est pour ça qu'elle est encore promesse..."
A cet instant, ces petites cloîtrées derrière leurs hauts murs de pierre, on se prend soudain à les envier.
Richard Cannavo, in TéléObs du 04/12/04, à propos du documentaire Corps et âme, de Carine Lefebvre.

Figures... (497)

Derrière les poèmes d'Aragon on sent l'homme qui parle d'abondance, c'est-à-dire, littéralement, comme l'eau coule: c'est sa qualité et son défaut.

Mots de la fin (116)

Dernières paroles de Derain (rapportées par John Kerr, au début de La toile d'araignée) : il est à l'hôpital, dans une pièce blanche, sur un lit blanc, dans des draps blancs. Alors il réclame: "Donnez-moi des couleurs! donnez-moi du rouge! donnez-moi du vert!..."

samedi 25 mai 2019

Estacadres (637)

L'amour s'adresse à ce qui est caché dans son objet.
Paul Valéry.

Figures... (496)

Je regarde aujourd'hui ma main droite, et je suis étonné qu'un beau jour je ne l'ai pas coupée pour ce qu'elle avait écrit.
Aragon.

Mots de la fin (115)

C'est une grande consolation pour un poète de mourir sans jamais avoir rien écrit d'injurieux contre la bonne morale.
Boileau.

vendredi 24 mai 2019

Estacadres (636)

C'est bigamie d'aimer et de rêver.
Ulysse Elytis.

Figures... (495)

Kitscherie aragonienne: "Je suis plein du silence assourdissant d'aimer".

Mots de la fin (114)

On se plaît mélancoliquement à voir dans quel cercle roulaient les idées dernières de Mme de Sévigné. On ne dit pas quelle fut sa parole fatidique: on aimerait à avoir un recueil des derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le voculaire* de ces régions énigmatiques des sphinx par qui en Egypte l'on communique du monde au désert.
Chateaubriand, Vie de Rancé.
*Voculaire: recueil de dernières paroles (vocula: parole prononcée à voix basse).

jeudi 23 mai 2019

Estacadres (635)

Si l'âme prend toute la force de l'amour, il ne reste plus rien pour la chair.
A. Kontchalovski, auteur de Maria's Lovers, d'après une nouvelle de Platonov.

Figures... (494)

Moi, je défends la poésie quand je défends l'URSS."
Aragon.

Mots de la fin (113)

Les derniers mots que Valéry prononça, avant de se tourner vers le mur: "Quelle connerie..."

mercredi 22 mai 2019

Estacadres (634)

La relation amoureuse et la religion ont ceci de commun que l'on y est agi par nos seuls désirs, par nos seules haines: l'autre n'y est pas une donnée, mais une projection de nous-même, surinvestie par le fantasme. Ici comme là, il est plus  important d'aimer ou d'être aimé que de connaître.
Julia Kristeva, in N.Obs. 987 du 07/10/83.

Figures... (493)

Aragonana - "Je n'ai jamais aimé mon physique. Pour le moral, c'est plus facile, on peut se raconter des histoires."

Mots de la fin (112)

"Sufficit" (Ça suffit).
Kant.

mardi 21 mai 2019

Estacadres (633)

L'amour abyssal, c'est-à-dire, dans leur langage [mystique], l'amour intime, infini, profond.
Bossuet.

Figures... (492)

Il y a évidemment du poète chez Aragon, mais il y a surtout du jongleur, voire du prestidigitateur.

Mots de la fin (111)

J'ai quelque scrupule du plaisir que j'éprouve à mourir.
Le père Bouhours (1628-1702)

lundi 20 mai 2019

Estacadres (632)

 Dans le grand duo d'amour, l'admirable est que personne, dans le public, ne se dit: "Quand vont-ils cesser de chanter pour faire l'amour?" Car chanter et le faire c'est tout un dans Tristan und Isolde. La théâtralisation du désir passe nécessairement par une dé-pornographie, par une pornographie inversée, par la représentation du contraire de la pornographie. Une sorte de translation magique qui rend le désir de Tristan et d'Isolde sensible à qui l'entend. A quoi la pornographie échoue, bien entendu. Car nous n'avons pas la même chair que Tristan, mais nous avons ses oreilles. Et l'amour d'Isolde nous est ainsi tangible. Comme l'épaisseur huileuse de la couleur sur les toiles de Staël rend tangible le processus purificateur.
Jacques Drillon, Le théâtre du désir, in N.Obs 952 du 04/02/83.

Figures... (491)

Art à gonds?

Mots de la fin (110)

Les dernières paroles de Claudel: "Je n'ai pas peur." Son épitaphe: "Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel."

dimanche 19 mai 2019

Estacadres (631)

Personne avant Richard Wagner n'avait vu que le chromatisme et l'emploi harmonique qui en est fait chez lui sont l'incarnation sonore, si l'on peut dire, du désir (d'aucuns diront qu'avant lui on préférait réaliser son désir plutôt que de "le mettre" en musique. Mais ceux-là ne connaissent pas les Noces de Figaro ni Cosi fan tutte). Non pas une peinture du désir, non pas une représentation, comme on le disait en Italie deux siècles auparavant, mais une matérialisation. La musique devient le désir, Isolde chante son désir, son chant est sa chair.
Jacques Drillon, Le théâtre du désir, in N.Obs. 952 du 04/02/83.

Figures... (490)

Aragon-peine-à-jouir: "Il y a des livres que je ne peux pas lire, et je n'ai pas nécessairement raison: Proust, par exemple."

Mots de la fin (109)

Mot de la fin, ironique et désabusé, de Berlioz, mort le 8 mars 1869, à 66 ans: "Enfin, on va jouer ma musique."

samedi 18 mai 2019

Figures... (489)

Aragon vise au bas-ventre du cœur avec préciosité.

Estacadres (630)

Pendant toute notre vie, nous sommes en proie à la nostalgie, non pas de la lune comme nous le croyons, mais de notre propre destruction; et quand nous la rencontrons incarnée par l'extrême beauté d'une femme, comment ne pas délaisser toutes les autres pour elle? N'est-ce pas notre propre dissolution que nous cherchons sur ses lèvres?
Yeats.

Mots de la fin (108)

Henri de Régnier meurt, à 71 ans, le 23 mai 1938. Ses dernières lignes: " J'aime cette odeur de bonheur que le muguet répand autour de moi."

vendredi 17 mai 2019

Estacadres (629)

Mon sentiment aujourd'hui à l'égard du Liban est le même que celui que l'on peut avoir vis-à-vis d'un enfant handicapé. C'est celui que vous aimez le plus et, en même temps, vous avez envie qu'il meure pour qu'on en finisse.
Hoda Barakat, in Le Monde des Livres du 15/06/07.

Figures... (488)

A propos d'Aragon et Malraux, Paulhan écrit, en 1935,: "S'il y a une révolution, lequel des deux fera fusiller l'autre?"

Mots de la fin (107)

Le mot d'adieu de Gherasim Luca, noyé dans la Seine: "Il n'y a pas de place pour les poètes dans cette société."

jeudi 16 mai 2019

Estacadres (628)

Il m'importe peu de savoir si Dieu existe ou non; mais ce que je sais et que je saurai jusqu'au bout, c'est qu'il n'aurait pas dû créer en même temps l'amour et la mort.
Roland Barthes, Le neutre.

Figures (487)

A trente ans Aragon jette encore sa gourme, l'année suivante il commence à scier du bois. Il a rencontré le premier degré. Le petit diable se fait termite, Lautréariel devient donc Bérenger: "Panpanpan - panpanpan - panpanpan -panpanpan", lui-même se dénonce-t-il au futur dans son jubilant Traité du style (1927).

Mots de la fin (106)

Coda et mot de la fin: le dernier mot du dernier poème du dernier recueil de Guillevic est Aujourd'hui.

mardi 14 mai 2019

estacadres (626)

La mort emporte l'être qu'on aime, mais non pas la demeure de l'amour.

Figures... (485)

Aragon n'a pas d'héritier et cette stérilité n'est pas la conséquence d'une maladresse, mais le signe d'une désuétude.
Louis Seguin, L'intellectuel et l'appareil, in la Quinzaine littéraire, n° 422 du 1er août 1984.

Mots de la fin (104)

... Und so weiter... (etc.)
Husserl.

lundi 13 mai 2019

Estacadres (625)

Tout amour engendre sa mort, à moins qu'on ne meure de son amour.
Elie Faure, Montaigne et ses trois premiers-nés...

Figures... (484)

Anagrammes de Louis Aragon: Raoul Gnaiso, Gui Noaralo...

Mots de la fin (103)

Henry Murger* (1822-1861): "Plus de musique, plus de bohème..."
*Célèbre pour ses Scènes de la vie de bohème.

dimanche 12 mai 2019

Estacadres (624)

Elle*, au cœur de qui je me plaçais toujours pour juger la personne la plus insignifiante, elle m'était maintenant fermée, elle était devenue une partie du monde extérieur, et plus qu'à de simples passants, j'étais forcé de lui taire ce que je pensais de son état, de lui taire mon inquiétude. Je n'aurais pu lui en parler avec plus de confiance qu'à une étrangère. Elle venait de me restituer les pensées, les chagrins que depuis mon enfance je lui avais confiés pour toujours. Elle n'était pas morte encore. J'étais déjà seul.
* La grand-mère du narrateur.
Proust, Le côté de Guermantes.

Figures... (483)

Voyez Aragon, sa personnalité mimétique: il n'a pas sa voix à lui, il a toutes les voix. C'est d'ailleurs étonnant.
Jean Guehenno.

Mots de la fin (102)

Villiers de L'Isle-Adam: "Adieu, les belles choses!"

samedi 11 mai 2019

Estacadres (623)

Dieu me fasse la grâce, ma chère enfant, de l'aimer autant que je vous aime.
Mme de Sévigné, Lettre à sa fille.

Figures... (482)

Aragon a voulu prouver que Le Grand Meaulnes avait été subventionné par le patronat pour la défense de la propriété bourgeoise. Qui dira mieux?
Robbe-Grillet, in N.Obs. 950 du 21/01/83.

Mots de la fin (101)

René Boylesve (1867-1926) demande qu'on lui amène l'héroïne de son roman La leçon d'amour dans un parc: "Allez me la chercher! elle est si belle."

vendredi 10 mai 2019

Estacadres (622)

Le registre maternel est  plutôt [chez Proust] , s'opposant à l'écriture paternelle, celui de la parole, de la voix.
Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible.

Figures... (481)

Céline, fasciste, antisémite, pétainiste et pire encore, reste, pour son écriture qui va dans le sens de la modernité, un écrivain "de gauche". Odieux, pétri d'un orgueil dépourvu d'humour, "Aragon la gâteuse" était national et officiel à l'intérieur de sa propre tête.
Robbe-Grillet, in N.Obs. 950 du 21/01/83.

Mots de la fin (100)

Henri Barbusse (1873-1935) : "Téléphonez et dites qu'il faut encore élargir..."

jeudi 9 mai 2019

Estacadres (621)

La pire colère d'un père contre son fils est plus tendre que le plus tendre amour d'un fils pour son père.
Montherlant, La reine morte, I,2, Don Manoel.

Figures... (480)

C'est à l'auteur étincelant et inquiet des années vingt que je pense, celui du Paysan de Paris et du Libertinage, celui dont un de ses amis de l'époque écrivait: "Un certain manque de confiance en soi pouvait conduire à la panique cet être exceptionnellement avisé et intelligent."
Vers trente ans, chacun doit tuer à sa manière, s'il veut survivre, le "mauvais jeune homme" qu'il était.
P. Modiano, in N.Obs 947 du 01/01/83.

Mots de la fin (99)

Félix Arvers (1806 - 1850), l'auteur du fameux "sonnet d'Arvers", a soufflé, avant d'expirer: " On ne dit pas colidor, on dit corridor!"

mercredi 8 mai 2019

Estacadres (620)

L'amour maternel ou paternel n'est pas un don mais un placement. Non pas un placement usuraire (de soins ou d'amour) mais un placement - un déplacement - affectif. L'emploi de l'énergie piaffante du cœur. L'investissement d'une expansion de soi-même dans le vertige délicieux des apparences de la pure perte - avec, en fait, la satisfaction du remboursement instantané (plaisir que procure à la fois l'invasion de son propre amour et l'effusion de son trop plein) et de la thésaurisation procurée.

Figures... (479)

Aragon [a rompu sa solitude, sa dérive et son angoisse] en faisant une double allégeance: à une femme autoritaire et à un parti politique - autoritaire lui aussi. Il avait trente ans, et c'était l'unique moyen, sans doute pour lui de se sentir moins seul et moins incertain.
P. Modiano, in N.Obs. 947 du01/01/83.

Mots de la fin (98)

L'Anglais Hilaire Belloc (1870/1953) est mort des suites d'une brûlure: "Mieux vaut brûler l'écrivain que les livres."

mardi 7 mai 2019

Estacadres (619)

Peut-être l'essence de l'amour masculin est-elle le désir de retrouver cette mère des premiers jours, de revivre à rebours la naissance, de se fondre à nouveau en celle dont le temps nous a séparés.
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.

Figures... (478)

[Aragon] était ami de Drieu, l'éternel adolescent neurasthénique qui ne se consolait pas d'avoir échoué au concours d'entrée de Sciences po, et ils avaient certains points communs: l'un et l'autre essayaient de rompre leur solitude, leur dérive et leur angoisse. Drieu n'y est pas parvenu.
P. Modiano, in N.Obs. 947 du 01/01/83.

Mots de la fin (97)

Alfred Le Poittevin (1816-1848), l'ami de Flaubert: "Fermez la fenêtre, c'est trop beau."

dimanche 5 mai 2019

Estacadres (618)

Dans les pays catholiques, l'éthique fondée sur les sentiments a maintenu les privilèges et a été utilisée comme instrument pour empêcher l'édification d'institutions impartiales, agissantes et justes qui sont l'orgueil du monde protestant. Il n'y a aucun doute sur ce point. L'impartialité de l'administration moderne est une création de l'éthique kantienne, qui met au premier plan le devoir.
Si la société est devenue meilleure, ce n'est pas que les hommes s'aiment davantage, c'est qu'elle s'est dotée d'organisations plus justes. Le fonctionnaire n'a pas à faire preuve de charité. Le monde moderne s'appuie sur la séparation de la morale et des sentiments, tant altruistes qu'égoïstes. Les vertus ont été objectivées en règles de conduite impersonnelles et impartiales. Le résultat ultime en est l'ordinateur qui répond sur-le-champ aux questions de chacun. Il est toujours prêt à rendre service, infatigable, infiniment patient, équitable et juste.
Francesco Alberoni, L'amitié, p. 65.

Figures... (477)

Cette angoisse que l'on devine en suivant le parcours de sa vie, je crois qu'elle est celle d'un enfant humilié, meurtri, insolent quelquefois, mais qui cherchait à tâtons des ancrages. André Breton, puis, plus tard, Elsa et le parti.
Modiano, parlant d'Aragon, in N.Obs . 947 du 01/01/83.

Mots de la fin (96)

Dans la NRF du 1er mai 1969, Jean Paulhan rapporte ces derniers "mots" mystérieux prononcés par Bernard Grœthuysen (1880-1946): "Aouah! Aouah!"

samedi 4 mai 2019

Estacadres (617)

Inclure l'amour dans le mariage et la réalité, c'est exiger des êtres tout ce que nous attendions de l'amour, et leur donner beaucoup d'importance. La faiblesse des êtres entraîne les mécomptes de l'amour: double défaite.
Jacques Chardonne, Le bonheur de Barbezieux.

Figures...(476)

Et pourtant, à travers les lignes, filtre une angoisse diffuse. Le masque qu'Aragon portait lors d'une émission de télévision et qui déformait sa voix, doit bien cacher quelque chose.
 P. Modiano, in N.Obs. 947 du 01/01/83.

Mots de la fin (95)

Au moment où elle était prête à passer, on soutenait au bord de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que si l'on était bien attentif et qu'on ne perdît jamais de vue l'ennemi, on ne mourrait point: "Je le crois, dit-elle, mais j'ai peur d'avoir une distraction". Elle expira.
Chateaubriand.

vendredi 3 mai 2019

Estacadres (616)

L'amour est le jeu, et le mariage sa pénalité.
Anthony Schaffer.

Figures (475)

L'homme Aragon m'a longtemps paru incompréhensible, et comme enveloppé d'une froideur reptilienne.
Modiano.

Mots de la fin (94)

Thoreau mourut à 44 ans de la tuberculose. Ses derniers mots furent "Indien" et "caribou".

Rater mieux rater encore (collectif Rien de Spécial+ Enervé)

   Rater mieux rater encore est la dernière création du double collectif belge Rien de spécial + Enervé. C'est une pièce à quatre personnages ordinaires qui démontrent par l'absurde que "positiver" - comme on dit en Margoulie - c'est de la gonflette.
"Toute vie est un échec, toute œuvre est une imposture", déclarait Sartre. L'héroïsme est un malentendu ou une naïveté touchante - et humiliante.
   Echouer, rater, avorter, faire flanelle, se planter, c'est la norme. Nous sommes tous  - sauf Jésus, Bouddha et consorts - des petits hommes. Désignant une photo sur laquelle il figurait aux côtés de Sartre et de Chaplin, Picasso avait sobrement commenté: "Trrrois pétits z'hômmes!" Qui est grand, alors? Le goût de miel de l'enfance est trompeur, le goût de cendre est plus approprié pour définir une existence fatalement destinée à s'éteindre. Le titre de la pièce, emprunté par le metteur en scène Hervé Piron (assisté d'Alice Hubball) à une nouvelle de Beckett (Cap au pire) suggère pourtant qu'avant de disparaître il ne serait pas idiot, quitte à être un peu, de s'appliquer à exercer toutes ses possibilités d'échec. "Si tu es un homme appelé à échouer, n'échoue pas toutefois n'importe comment", disait Michaux (Poteaux d'angle). Il faut réussir son ratage, non par orgueil ou vanité, mais avec un peu de fierté et beaucoup d'amour-propre. Après tout, personne ne peut me remplacer auprès de moi-même.  C'est ce que doivent se dire Marie, Eno, Marie, Pierre, les losers touchants de ce spectacle où le gag, spontanément inspiré, est toujours sincère. Et puis, la longue lassitude de l'échec ressemble cruellement à la satiété. Ce monde qui ne nous a rien donné, ou si peu (pour nous le reprendre), c'est comme s'il nous avait comblé. Les personnages ne baissent jamais les bras. Sans cesse ils revivent et ravivent leurs échecs passés pour en sentir la morsure vivifiante. Ils sont Cyrano, ils sont Roxane, ils sont le sujet et l'objet d'un rêve mal ajusté dont leur cœur un jour pour toujours s'est empli. Le monde peut s'effondrer, pas le rêve, pas la neige qui tombe doucement comme pour apaiser la douleur que nous avons à vivre. "Il était une fois...", l'histoire commençait bien, puisque nous avions été tenus par nos mères et nos pères, comme des merveilles offertes à l'adoration. Que s'est-il donc passé? Les petits dieux n'en étaient pas...
   Si nous ne sommes pas des bourriques, nous avons tous éprouvé à quel point notre vie était un violent ratage, au point qu'elle nous refluait à la gorge. Qui ne s'est jamais vomi? Et puis l'on décide de vivre ou de mourir. Et vivre c'est apprivoiser son propre échec, le naturaliser, d'une certaine façon. On peut même y trouver ce qui ressemble à de la volupté. Voyez les "cioranures" de Cioran, qui s'enchante de son désenchantement.
   Au fond les perdants sont ceux que l'illusion de gagner n'habite plus. Des consciences vives pour qui la perte est acquise. Ils n'envient rien au monde, ce sont des voyageurs sans bagage, sans lest, des anges qui marchent (qui dansent?), dans un infini désintéressement. Ils sont légers, tout peut leur arriver. Ils ont compris que "dans la vie on perd toujours; il n'y a que les salauds qui s'imaginent réussir." Et c'est encore Sartre qui le dit.
Notre arrivée au monde n'est que le point initial d'un long départ. L'échec professionnel ou social ou relationnel ou sentimental, etc., n'est qu'un amusement qu'agite, pour nous distraire, le Néant métaphysique où nous sommes entrés par décret naturel le jour où nous sommes nés. Naître est en effet s'échouer au monde. Entrer dans la cage mortelle. Certains en meurent de désespoir; d'autres, avec une joie paradoxale, préfèrent manger le fromage du piège. Lisez Nietzsche.

   Sur le plan de la technique et de l'interprétation, tout est réussi dans cette pièce. Il faut citer un à un les acteurs Marie Henry, Eno Krojanker, Marie Lecomte, Pierre  Sartenaer; et pour la musique Maxime Bodson, pour la scénographie et le costume Aline Breucker, pour la lumière Laurence Halloy, pour la direction technique Benoît Pelé, la construction décor Quintijn Ketels, pour le regard extérieur Julien Fournet et, bien sûr, pour la mise en scène Hervé Piron et Alice Hubball.

jeudi 2 mai 2019

Estacadres (615)

Selon Barthes, la substance de toute lettre d'amour serait: "Je n'ai rien à te dire, sinon que ce rien, c'est à toi que je le dis."

Figures (474)

Le style, c'est l'homme. Mais alors, quel est l'homme Aragon derrière tant de styles? Comment entendre battre le cœur d'un patineur, d'un pasticheur et d'un virtuose?
Modiano, in N.Obs 947 du 01/01/83.

Mots de la fin (93)

Que ma mort soit passée sous silence. A mes amis comme à mes ennemis, prière non seulement de ne rien dire dans la presse, mais même d'y faire allusion... Quand je serai mort qu'on ne m'habille pas. Qu'on m'enveloppe nu dans un linceul... Un corbillard de la dernière classe, celui des pauvres... Et que nul ne m'accompagne, ni parents ni amis. Le corbillard, le cheval, le cocher, c'est tout... Que mon corps aussitôt incinéré soit livré à la dispersion; car je ne voudrais que rien pas même la cendre ne subsiste de moi.
Pirandello.