vendredi 3 mai 2019

Rater mieux rater encore (collectif Rien de Spécial+ Enervé)

   Rater mieux rater encore est la dernière création du double collectif belge Rien de spécial + Enervé. C'est une pièce à quatre personnages ordinaires qui démontrent par l'absurde que "positiver" - comme on dit en Margoulie - c'est de la gonflette.
"Toute vie est un échec, toute œuvre est une imposture", déclarait Sartre. L'héroïsme est un malentendu ou une naïveté touchante - et humiliante.
   Echouer, rater, avorter, faire flanelle, se planter, c'est la norme. Nous sommes tous  - sauf Jésus, Bouddha et consorts - des petits hommes. Désignant une photo sur laquelle il figurait aux côtés de Sartre et de Chaplin, Picasso avait sobrement commenté: "Trrrois pétits z'hômmes!" Qui est grand, alors? Le goût de miel de l'enfance est trompeur, le goût de cendre est plus approprié pour définir une existence fatalement destinée à s'éteindre. Le titre de la pièce, emprunté par le metteur en scène Hervé Piron (assisté d'Alice Hubball) à une nouvelle de Beckett (Cap au pire) suggère pourtant qu'avant de disparaître il ne serait pas idiot, quitte à être un peu, de s'appliquer à exercer toutes ses possibilités d'échec. "Si tu es un homme appelé à échouer, n'échoue pas toutefois n'importe comment", disait Michaux (Poteaux d'angle). Il faut réussir son ratage, non par orgueil ou vanité, mais avec un peu de fierté et beaucoup d'amour-propre. Après tout, personne ne peut me remplacer auprès de moi-même.  C'est ce que doivent se dire Marie, Eno, Marie, Pierre, les losers touchants de ce spectacle où le gag, spontanément inspiré, est toujours sincère. Et puis, la longue lassitude de l'échec ressemble cruellement à la satiété. Ce monde qui ne nous a rien donné, ou si peu (pour nous le reprendre), c'est comme s'il nous avait comblé. Les personnages ne baissent jamais les bras. Sans cesse ils revivent et ravivent leurs échecs passés pour en sentir la morsure vivifiante. Ils sont Cyrano, ils sont Roxane, ils sont le sujet et l'objet d'un rêve mal ajusté dont leur cœur un jour pour toujours s'est empli. Le monde peut s'effondrer, pas le rêve, pas la neige qui tombe doucement comme pour apaiser la douleur que nous avons à vivre. "Il était une fois...", l'histoire commençait bien, puisque nous avions été tenus par nos mères et nos pères, comme des merveilles offertes à l'adoration. Que s'est-il donc passé? Les petits dieux n'en étaient pas...
   Si nous ne sommes pas des bourriques, nous avons tous éprouvé à quel point notre vie était un violent ratage, au point qu'elle nous refluait à la gorge. Qui ne s'est jamais vomi? Et puis l'on décide de vivre ou de mourir. Et vivre c'est apprivoiser son propre échec, le naturaliser, d'une certaine façon. On peut même y trouver ce qui ressemble à de la volupté. Voyez les "cioranures" de Cioran, qui s'enchante de son désenchantement.
   Au fond les perdants sont ceux que l'illusion de gagner n'habite plus. Des consciences vives pour qui la perte est acquise. Ils n'envient rien au monde, ce sont des voyageurs sans bagage, sans lest, des anges qui marchent (qui dansent?), dans un infini désintéressement. Ils sont légers, tout peut leur arriver. Ils ont compris que "dans la vie on perd toujours; il n'y a que les salauds qui s'imaginent réussir." Et c'est encore Sartre qui le dit.
Notre arrivée au monde n'est que le point initial d'un long départ. L'échec professionnel ou social ou relationnel ou sentimental, etc., n'est qu'un amusement qu'agite, pour nous distraire, le Néant métaphysique où nous sommes entrés par décret naturel le jour où nous sommes nés. Naître est en effet s'échouer au monde. Entrer dans la cage mortelle. Certains en meurent de désespoir; d'autres, avec une joie paradoxale, préfèrent manger le fromage du piège. Lisez Nietzsche.

   Sur le plan de la technique et de l'interprétation, tout est réussi dans cette pièce. Il faut citer un à un les acteurs Marie Henry, Eno Krojanker, Marie Lecomte, Pierre  Sartenaer; et pour la musique Maxime Bodson, pour la scénographie et le costume Aline Breucker, pour la lumière Laurence Halloy, pour la direction technique Benoît Pelé, la construction décor Quintijn Ketels, pour le regard extérieur Julien Fournet et, bien sûr, pour la mise en scène Hervé Piron et Alice Hubball.

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