A Serious Man est le film le plus adulte des frères Coen. Le plus "juif" aussi. Est-ce un pléonasme? Cette rêverie spéculaire sur (au choix) l'arbitraire divin, les coïncidences malheureuses, les injustices du hasard, a un charme d'une subtilité qui pourra déconcerter les fanas du tandem.
Le personnage central, Larry, bon professeur, père "normal", époux "largué", est une figure contemporaine (adoucie) du Job biblique: il n'y a pas de corrélation entre le Bien et le bonheur. En édulcorant le symbole du juste malheureux, pour qu'un homme honnête ordinaire puisse l'incarner, les réalisateurs nous le rendent accessible et compréhensible. Que l'on soit ou non croyant, le mystère du Mal est au centre de notre interrogation: l'Ancien Testament en fait une épreuve: Dieu sait. Mais le juif d'après le Shoah peut-il encore avoir, face à l'adversité calamiteuse, cette force d'âme particulière qu'autrefois on appelait fortitude et qui faisait s'émousser toute flèche sur l'hostie vivante qui s'offrait à son sort?
Depuis Job, le Christ s'est joint à l'homme dans un suprême sacrifice autorisant la question et la plainte. Job eût souhaité qu'on pesât sa douleur mais sa déploration est inouïe. Sans se muer en Jérémie, Larry pourrait l'exiger, car il vit dans un monde rationalisé où tout se compense ou s'analyse. Or Larry est un homme doux dans un monde où les violents raflent tout. Les pires n'étant pas les moins affables. Le miel des rapports humains est un leurre pour cacher le fiel ou laisser faisander l'aigreur. La vie d'un homme comme Larry est celle d'un résistant qui ne peut résister aux forces conjuguées qui rongent jusqu'à sa raison et son âme. Un cynique aurait fui ou retourné les avanies les unes après les autres, les empêchant de se liguer. Larry est un homme sensible, ouvert à la parole de l'autre: l'idéal du martyr banal. Qu'il soit juif, dans un contexte juif, aggrave son cas. Le juif est une victime exponentielle. Victime d'une persécution millénaire, victime des pressions de sa communauté, victime d'un surmoi hystérique, victime d'une culpabilité fantastique et fantasmée, victime de sa victimisation... Poussé à la caricature par une souffrance condensée, saturante, Larry pourrait presque citer Job: "Ceux que j'aimais se sont tournés contre moi. Mes os se sont attachés à ma peau et à ma chair; il ne me reste que la peau des dents " (in Ancien Testament, Les Livres poétiques).
La fin du film est un suspens rien moins qu'optimiste: que vaudra la peau des dents quand les dents elles-mêmes auront été arrachées?
Le grand mérite de cette histoire n'est pas d'enfiler les perles du chagrin mais d'en faire un collier paradoxalement poétique. Le juif n'exprime-t-il pas l'homme en général, voire l'homme par excellence, l'homme après fermentation, capable de trouver plus ridicule que lui en lui-même! Vision triste et joyeuse: optimisme et pessimisme sont des chimères, et chacun peut choisir la sienne. Pourquoi ne pas fumer de l'herbe en écoutant Jefferson Airplane au lieu de rabbiner ad nauseam?
Pourquoi l'absence de Dieu serait-elle plus traumatisante que sa présence si notre vie n'en est en rien modifiée? Mais Larry peut-il se contenter d'une consolation aussi vague? Finalement, A Serious man, qui fait un peu rire et beaucoup sourire, est une tragédie. Car ce qui manque à Larry c'est l'amour: cet amour et cette considération dont il croyait être entouré, et qui n'était que le voile d'illusion de sa croyance d'homme bon en la réciprocité des liens. Ce voile se déchire et s'arrache lambeau après lambeau, et le sourire de l'agneau brebié se fait bientôt aussi amer que les herbes qu'il doit mâcher. Oui, cette tragédie d'un homme ordinaire est d'autant plus cruelle qu'elle est en même temps comique. Tout ce qui pourrait rassurer le juif (culturellement inquiet) : un travail, une famille, des amis, une bonne santé, tout s'effiloche, et personne ne s'en aperçoit. Et l'angoisse de Larry au moment où il nous quitte nous serre durablement la gorge, car cet homme est comme nous, mais "seulement un peu plus*" (aurait dit Koestler), juste assez pour nous faire souvenir de cette dialectique que le romancier américain Bernard Malamud
résumait en un syllogisme: si un juif est un homme poursuivi par le malheur, un homme poursuivi par le malheur devient un juif à son tour.
*1)Il faut être un peu"juif" pour être un homme.
2) Un mauvais juif peut faire un homme passable.
Post-scriptum: comment interpréter la parabole du dibbouk? J'y réfléchis encore. La seule "explication" que je lui trouve, pour l'instant, est que la réalité est malicieuse et la vérité indécidable. Dibbouk? Pas dibbouk? Le rire appartient à l'homme... comme il appartient au Malin. Quant à Dieu, il n'en a pas besoin.
dimanche 21 février 2010
lundi 8 février 2010
Mots-manie (45)
Les mots sont les fourriers des choses. Leur garde-magot et leur garde-mites aussi bien. Les plus frais sont leurs estafettes, les plus durs leurs estafiers. Les plus valeureux sont nos champions.
Sans les mots, je suis comme un lapin dépiauté vif, dans la nuit de l'éternel hiver, seul, sans gîte, sans parages, raidi par les glaces du Néant.
Me reprocher les mots, c'est me reprocher la vie.
Sans les mots, je suis comme un lapin dépiauté vif, dans la nuit de l'éternel hiver, seul, sans gîte, sans parages, raidi par les glaces du Néant.
Me reprocher les mots, c'est me reprocher la vie.
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