Certains mots demandent à naître. Comme Kirikou. "Ruminace" par exemple tourne autour de mon crâne et voudrait en sortir. Comme en sont sortis "métaformose", "bégognard", "palpillon", "omissionnaire", "capitance", etc. Ce sont ce que Gérard Genette appelle des mots-chimères, et d'autres des mots-valises.
Je m'amuse à en faire un recueil, que j'ai baptisé dicodrome. Ce serait un champ où des mots inventés (chimériques ou fantasmatiques) pourraient concourir, non pour gagner un prix, mais pour donner une petite représentation de linguistique poétique. On pourrait dire, plus succinctement(1) : DICODROME - Champ lexicographique où concourent des mots ou des sens (dans ce sens, je parlerai plutôt d'étymaginaire) inventés ou bricolés - pour l'amusement ou la réflexion du lecteur.
De temps en temps j'en livrerai quelques uns.
(1) SUCCINCTEMENT n'entre pas dans la catégorie du dicodrome mais dans celle de l'étymaginaire, puisque la définition nouvelle que j'en donne s'applique à un mot déjà existant.
SUCCINCTEMENT (adv.) - De manière à puiser à tire-lèvres une brève muffée de nectar aux mamelles entroffertes.
Mais les inventions suivantes entrent dans le dicodrome.
Acré(adj.)- Acre et acéré, d'acide et d'acier. Comme les dialogues boettichériens.
Chailler (v. tr. et intr.) - Action de piétiner et peloter un endroit, comme fait le chat, avant de s'y installer. Action du chat qui, avec une patte, gratte la terre pour recouvrir ses excréments. Par extension, mouvement de pattes, de pieds ou de mains ayant pour but de chasser ou d'éparpiller des matériaux ou des objets.
Futilitaire (adj) - D'une utilité superficielle, comme celle du gadget.
Vagitateur (n.m.) - Bébé militant et factieux.
Fredouiller (v.tr. et intr.) - Bredouiller en fredonnant (cf freudouiller).
Freudouiller (v. intr.) - Faire de la psychanalyse (approximative) en amateur. (Ne pas confondre avec fredouiller).
dimanche 30 juin 2013
jeudi 27 juin 2013
Peindre ou faire l'amour (Larrieu, 2005)
Je suis un peu en colère contre moi-même : après avoir vu Peindre ou faire l'amour, je n'aurais jamais dû regarder Les derniers jours du monde. A la philosophie de bazar répond le chaos de pacotille. Avec toujours cette ostentation des corps dénudés qui ne disent rien du monde mais nous invitent à nous rincer (!) l'oeil à la façon des films pseudo-érotiques qu'ont pu "signer" les Jaeckin et consorts. Cette interminable parodie de subversion surfaite et sous-jouée appâte les neuneus qui frétillent de se faire mousser le citron avec de l'ersatz d'éversion. Comment ces deux charlots qui n'ont rien à dire peuvent-ils être considérés comme des auteurs? Et comment des acteurs qui se respectent peuvent-ils avoir le mauvais goût de se laisser embringuer dans des fadasseries pareilles, certains-même en récidivant?
Peindre ou faire l'amour : un film extérieur.
Si ce film devenait un film culte pour bobos mélangeurs, ce serait triste mais justifié tant le décor, la "philosophie", la "musique" de cette célébration bucolo-patouillesque de l'amour élargi sonnent chic et authentoc.
C'est l'extase cucul-larinette de premier choix. La grande ruse et le grand savoir-faire des frères Larrieu étant de frotter tous leurs clichés de fausses audaces érotiques, esthétiques et métaphysiques. Comme ils ne veulent pas être pris pour des beaufs, et qu'ils ont honte de prôner l'échangisme tout nu, ils l'habillent, ils l'adornent, ils l'endimanchent, ils l'investissent de fleurs et de manières. C'est un film extérieur à tout, sur l'extérieur de tout. Ah! les paysages! Ah! la musique de marque! Ah! la poésie partagée comme un puits-d'amour qu'on effeuillette! Ah! la clairvoyance sensuelle des aveugles... La fadeur de ce film n'a d'égale que l'audace apparente de son propos. Tout-le-monde-il-est-heureux ici parce que personne-il-est-vivant. La subversion n'y est qu'un trompe-rêve. Nous sommes en utopie, en bergerie, le Vercors des Larrieu est un peu le Forez d'Honoré d'Urfé revu par Théophile Gautier. N'y manquent que les rivières de lait et le passage ailé des zéphirs. Les personnages sont en pâte d'amande, dans leurs veines coule une eau tiède et sucrée, et leurs mouvements sont si bien horlogés que Vaucanson lui-même ne les renierait pas. L'élégance paradoxale de cette "agit-prop" est en espoir de cause de son artifice, car elle relève de l'ordonnance. Ainsi le faux désordre se trouve inscrit et circonscrit vraiment... dans l'ordre.
Peindre ou faire l'amour : un film extérieur.
Si ce film devenait un film culte pour bobos mélangeurs, ce serait triste mais justifié tant le décor, la "philosophie", la "musique" de cette célébration bucolo-patouillesque de l'amour élargi sonnent chic et authentoc.
C'est l'extase cucul-larinette de premier choix. La grande ruse et le grand savoir-faire des frères Larrieu étant de frotter tous leurs clichés de fausses audaces érotiques, esthétiques et métaphysiques. Comme ils ne veulent pas être pris pour des beaufs, et qu'ils ont honte de prôner l'échangisme tout nu, ils l'habillent, ils l'adornent, ils l'endimanchent, ils l'investissent de fleurs et de manières. C'est un film extérieur à tout, sur l'extérieur de tout. Ah! les paysages! Ah! la musique de marque! Ah! la poésie partagée comme un puits-d'amour qu'on effeuillette! Ah! la clairvoyance sensuelle des aveugles... La fadeur de ce film n'a d'égale que l'audace apparente de son propos. Tout-le-monde-il-est-heureux ici parce que personne-il-est-vivant. La subversion n'y est qu'un trompe-rêve. Nous sommes en utopie, en bergerie, le Vercors des Larrieu est un peu le Forez d'Honoré d'Urfé revu par Théophile Gautier. N'y manquent que les rivières de lait et le passage ailé des zéphirs. Les personnages sont en pâte d'amande, dans leurs veines coule une eau tiède et sucrée, et leurs mouvements sont si bien horlogés que Vaucanson lui-même ne les renierait pas. L'élégance paradoxale de cette "agit-prop" est en espoir de cause de son artifice, car elle relève de l'ordonnance. Ainsi le faux désordre se trouve inscrit et circonscrit vraiment... dans l'ordre.
jeudi 20 juin 2013
La petite Venise (Andrea Segre)
Par un effet de loupe psychologique, c'est parfois dans les petits récits, au cinéma comme en littérature, qu'on retrouve ou qu'on reconnaît les grands sentiments humains.
Le sujet de La Petite Venise tient sur un ongle ou un pétale de lotus: l'amitié amoureuse, la tendresse qu'un vieux pêcheur voue à une jeune immigrée chinoise, serveuse de passage dans un café ("Osteria Paradiso" [sic] ) où il a ses habitudes et ses fréquentations plus ou moins amicales. Cette rencontre d'un veuf passivement désespéré et d'une énergie déracinée adoucit l'exil de la jeune femme et revitalise le vieil homme: la demeure de l'amour ne manque ni de pièces ni de jardins. Ces deux êtres en marge des grands mouvements sociaux se rencontrent de part et d'autre d'un comptoir, sorte d'accotement des emporia , et commercent avec des sourires puis avec des mots, des souvenirs, des espoirs, des photos.
Bien sûr ils n'échappent pas à la bêtise du monde ni à sa dureté. Mais ils auront tous deux connu ce trésor des humbles: l'amour précieux de la précarité de l'autre, figure aléatoire de l'être, possible ressaisie de soi-même dans la forêt des signes illisibles qui, tout à coup, s'ouvre sur une clairière. Ainsi ce lointain m'est soudain proche, l'aventure c'est moi-même, moi aussi j'entre dans le charme. Si le vieux Bepi et la jeune Shun Li se sont rencontrés et reconnus, c'est ce que ce hasard était nécessaire, que leurs ombres et leurs lumières ne se heurtaient pas, comme deux fleurs sur l'eau dérivant côte à côte. Si on veut une autre image, on pourrait dire que deux pierres, l'une très émoussée, l'autre vive, se sont frottées par accident, l'une étant dans sa chute, l'autre dans son élan, et que la rencontre accidentelle de ces cailloux a donné de l'étincelle à l'un et de la douceur à l'autre: ils se sont aimés au bond avant de retourner au chaos du monde.
Cette petite chose qu'est l'amour de deux humbles, rien ne peut l'humilier, puisque déjà elle consent à n'être que le bonheur de jouir pleinement d'elle-même. L'amour de Li et de Bepi, "petit griffonnage sur les tables de l'Histoire" (Musil, Tonka), figure désormais en grand sur celles de millions de coeurs. Car, au fond, l'humilité est le sentiment qui a l'ambition la plus grande, celle de l'humanité.
Le sujet de La Petite Venise tient sur un ongle ou un pétale de lotus: l'amitié amoureuse, la tendresse qu'un vieux pêcheur voue à une jeune immigrée chinoise, serveuse de passage dans un café ("Osteria Paradiso" [sic] ) où il a ses habitudes et ses fréquentations plus ou moins amicales. Cette rencontre d'un veuf passivement désespéré et d'une énergie déracinée adoucit l'exil de la jeune femme et revitalise le vieil homme: la demeure de l'amour ne manque ni de pièces ni de jardins. Ces deux êtres en marge des grands mouvements sociaux se rencontrent de part et d'autre d'un comptoir, sorte d'accotement des emporia , et commercent avec des sourires puis avec des mots, des souvenirs, des espoirs, des photos.
Bien sûr ils n'échappent pas à la bêtise du monde ni à sa dureté. Mais ils auront tous deux connu ce trésor des humbles: l'amour précieux de la précarité de l'autre, figure aléatoire de l'être, possible ressaisie de soi-même dans la forêt des signes illisibles qui, tout à coup, s'ouvre sur une clairière. Ainsi ce lointain m'est soudain proche, l'aventure c'est moi-même, moi aussi j'entre dans le charme. Si le vieux Bepi et la jeune Shun Li se sont rencontrés et reconnus, c'est ce que ce hasard était nécessaire, que leurs ombres et leurs lumières ne se heurtaient pas, comme deux fleurs sur l'eau dérivant côte à côte. Si on veut une autre image, on pourrait dire que deux pierres, l'une très émoussée, l'autre vive, se sont frottées par accident, l'une étant dans sa chute, l'autre dans son élan, et que la rencontre accidentelle de ces cailloux a donné de l'étincelle à l'un et de la douceur à l'autre: ils se sont aimés au bond avant de retourner au chaos du monde.
Cette petite chose qu'est l'amour de deux humbles, rien ne peut l'humilier, puisque déjà elle consent à n'être que le bonheur de jouir pleinement d'elle-même. L'amour de Li et de Bepi, "petit griffonnage sur les tables de l'Histoire" (Musil, Tonka), figure désormais en grand sur celles de millions de coeurs. Car, au fond, l'humilité est le sentiment qui a l'ambition la plus grande, celle de l'humanité.
samedi 15 juin 2013
Horizon(s) (7)
"Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur.
Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire.
Sa repartie est l'hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui.
L'été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n'est pas d'yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le coeur."
René Char,Le Martinet ( Fureur et Mystères).
Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire.
Sa repartie est l'hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui.
L'été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n'est pas d'yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le coeur."
René Char,Le Martinet ( Fureur et Mystères).
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