mardi 30 juin 2009

Mots-manie (29)

Mots-manie:- Fixation mentale idiotique et mouchachoute qui consiste à colliger et bibeloter des parcelles de langage pittoresques ou musicales.

jeudi 25 juin 2009

Mots-manie (28)

Les mots ont plus ou moins de gravité selon qu'avec eux je joue ou je m'amuse. Mais ils ont tous les pouvoirs, puisqu'ils peuvent aussi bien décrire le faux qu'inventer le vrai. Ils peuvent aller de l'avant, c'est la prose, ils peuvent aussi faire retour, c'est le vers. Certains se prennent pour le Fils de la Vierge, d'autres pour les gringuenaudes de Satan. Les uns font saliver comme des mets royaux, les autres ne sont que fourrage de disette à débâiller la mâchelière. Des élégances primesautières croisent des cafetières de prédicants. Des esprits décalés des esprits d'écaillers. Beaucoup pâturonnent dans l'herbeux quand très peu surpâturent dans l'éther. Les allumeuses excitent, les pisse-glaçons déhortent. Mais tous, bien choisis, cartouches, fusées, roquettes ou berlingots, sont comme des chiens lâchés dans la pensée circulaire.

mercredi 10 juin 2009

Mots-manie (27)

Siccité ne dit pas la même chose que sécheresse. La sécheresse est seulement l'absence d'humidité, la siccité évoque la matité totale, l'en-soi pur, l'impasse métaphorique. "Sic", c'est ainsi,non seulement l'absence de l'humide mais l'absence de sa pensée même, l'absence de la femme, de l'espoir, de la vie. C'est l'inconfort inimaginable d'une sécheresse solide, siliceuse et coupante.

Mots-manie (26)

Toute écriture est kantienne puisqu'elle ne peut exister sans la forme et ne peut revendiquer "la chose en soi".

Tous pascaliens

Sentiments distingués est un titre oxymoresque (fleur bleue et guindé) qui convient bien au dernier album de Sempé, et à ses personnages en général. Nos enfants ne le trouvent pas très drôle. Les jeunes gens d'aujourd'hui seraient-ils sortis de la métaphysique? De la vielle dialectique "grandeur et misère", pour n'être pas sensibles à la nuance mélancolique d'un humour à leurs yeux désuet, comme le sont ces bonshommes à chapeau qui se croisent et se saluent au milieu d'un labyrinthe, ou devant la fenêtre d'un gamin perplexe ou incrédule? Pourtant... Combien d'humanité dans ce monde tout-petit-tout-grand. Les "héros" de Sempé sont un petit homme perdu dans l'immensité de l'univers ou des foules, qui s'illusionne sur son importance, à la fois apeuré et "grandi" par sa solitude, confit dans un confort qu'il oublie parfois pour jouer, et prétendant aux grands élans tout en n'oubliant pas de poster son courrier; une petite femme popote et sentimentale, grande ouverte aux émotions nobles et attentive aux bienséances, à sa ligne, à son teint, à ne pas oublier le salon nautique ou la rentrée littéraire; un petit ou un grand enfant à l'innocence farceuse ou à la plaisanterie naïve, tendu lui aussi vers les émotions promises, en oubliant ses jeux familiers; tous ces personnages nous touchent où nous sommes le plus vulnérables, au coeur de notre fière âme fugitive, notre absurde petite intimité lumineuse. La vague appréhension que nous avons de notre être et de notre néant, notre infinie goutte de conscience, se reflètent dans ces délicates caricatures de nous-mêmes. Nous sommes tous des pascaliens au petit pied, et serions ridicules sans ce dont Sempé n'est pas avare et qu'Albert Cohen nommait (en l'appelant de ses voeux) "la tendresse de pitié".

mercredi 3 juin 2009

Mots-manie (25)

Dès leur plus jeune âge, les Allemands apprennent la vertu et les Français le vice. Comment dit-on, par exemple, en allemand, "j'ai envie de faire pipi"? Ich muss pipi machen: "je dois faire pipi". La tentation contre l'injonction, le subjectif contre l'objectif, le corps comme prolongement de l'âme contre le corps comme machine fonctionnelle. La perspective française est le plaisir promis par le besoin à satisfaire, l'horizon allemand est la nécessité non négociable d'un devoir à accomplir. La flatterie catholico-romaine du moi insiste sur le soulagement quand la maîtrise luthéro-matérialiste de soi ne signale que le règlement d'une tâche.

mardi 2 juin 2009

Tommy Lee Jones au bord de l'asphyxie

Tommy Lee Jones est comme le bourbon louisianais, il bonifie en vieillissant. Sauf que, Dans la brume électrique, il ne boit plus que du Dr Pepper. Il est vrai qu'il n'est guère besoin d'ajouter sa brume intérieure au "mist" du bayou, voile naturel qui emboit bien des turpitudes et des crimes. Ce film noir plein d'objets colorés nous offre, sans qu'il nous soit possible de choisir, l'obscène et la poésie. Laquelle est discrète mais s'aide de la mémoire. Cette histoire n'est pas qu'une succession de meurtres et une succession de pistes. Collusion du politique, du policier et du crapuleux, mais petite lumière du passé: le fantôme d'un général de la guerre de Sécession arrive de temps en temps comme une respiration. Le vieux confédéré n'a pas pour mission de modifier une histoire morte, mais au contraire d'en transmettre le message vivant et de relativiser la brutalité du présent: si le passé boite, c'est pour que l'oeil du spectateur s'arrête sur la (dé)marche du monde, dont la boiterie est mentale et les maculations psychologiques. On ne peut rien laver vraiment et définitivement dans l'immémorial "marshland" où l'air et la terre sont mêlés d'eau. La boue y est constitutive et "constitutionnelle". Le passé y imprègne le présent. Qu'un homme intègre, aidé de très peu, veuille s'extirper de la bourbe en en sortant des bribes de vérité dérange l'ordre ancestral. Qu'il y parvienne tient du prodige... provisoire. La fatalité est comme un envasement que la liberté de quelques hommes vient démentir à chaque génération, mais c'est toujours à recommencer. L'enseignement de ce film en parfaite osmose avec le réel et le rêve pourrait être que rien n'est jamais infiniment perdu puisque tout l'est d'avance: il suffit de vivre en harmonie avec la douleur, c'est-à-dire les yeux grand ouverts, la conscience à vif et en éveil, pour démentir la routine du destin. Et pouvoir souffler, pour un temps, aimer sa femme, sa fille et son prochain, des survivants fragiles, comme sont précaires et transitoires l'éclaircie dans la brume et le souffle échappé du marasme, un retour d'haleine au bord de l'asphyxie.

Mots-manie (24)

Les mots ne font pas exister la réalité, ils la font fantasmer. "Avec un mot frais, on peut traverser le désert d'une journée", disait Césaire.

Mots-manie (23)

Certains mots se promènent dans ma tête depuis des années, comme des vagabonds ou des touristes égarés. De temps en temps, ils font une apparition sur ma scène mentale, silhouette ou profil perdu. C'est l'aventure du mot amodiation. Pourquoi? Mystère.