dimanche 25 novembre 2012

Melenchon

Le grand avantage de Jean-Luc Melenchon (1) sur ses débatteurs et ses concurrents est sa sincérité, une sincérité torrentielle, tantôt grave, tantôt espiègle, toujours arrachée à cette foi en l'homme qui lui vient d'un esprit d'enfance inentamé. Un esprit d'enfance qui joue "pour de vrai", balaie les hypocrisies, souffle sur les miasmes et les remugles égoïstes, une sincérité qui emporte tout et lui donne sa force de conviction. Son éloquence n'est pas bidonnée. Le grand orateur n'a pas de trucs, il n'est pas un paillasse qui jonglerait (comme dit Jules Renard) "avec des boulets creux". D'abord il ne se ment pas à lui-même, et, s'il se trompe, il s'incline devant la preuve. On lui reproche son agressivité? Mais il n'agresse que le mensonge et la mauvaise foi. Sa pugnacité, son énergie, il ne les met pas au service de sa personne ou de son clan, il les dévoue aux petites gens, il les applique à la justice sociale. Et, "milliards de dieux"! (2) comme dit l'ancien enfant de choeur, s'indigner et oeuvrer pour les pauvres peut excuser parfois un petit dérapage spontané. Même si sa franchise à l'occasion bouscule, elle est humanisée par une droiture qui m'émeut et me touche.
Car ce qui sépare le harangueur de la harengère (outre le niveau et le registre) c'est que la langue du premier ne s'empoisse pas de misérables et impudiques jérémiades; son ambition est de transmettre une vérité et un espoir. Démosthène ne prêche pas l'eau salée, ce ne sont pas galets mais "pierres vives" qui roulent dans sa bouche : il veut enhardir les esprits, les déharnacher, les soulager du plomb sournois de la doctrine exclusive.
Dans ce grand roman de libération qu'est Anton Reiser, Karl Philip Moritz, dont la puissance de réflexion impressionna Goethe lui-même (qui le disait "frère de la même race"), écrit : "L'enseignant doit parler lentement, l'orateur vite. L'enseignant doit éclairer progressivement l'entendement, l'orateur emporter les coeurs d'un élan irrésistible. Avec la raison, il faut procéder posément, avec le coeur soudainement si l'on veut arriver à ses fins. Bien entendu, l'enseignant qui ne se fait pas orateur à l'occasion ne sera jamais qu'un mauvais enseignant, de même que demeurera mauvais orateur celui qui ne se ferait jamais enseignant."
  
(1) Mélenchon ou Melenchon (comme Clemenceau) ? C'est un nom d'origine espagnole.
(2) Juron jurassien.

mercredi 21 novembre 2012

Les Pays, de Marie-Hélène Lafon

   Les Pays est un récit à la fois dur et tendre, hérissé et sensible comme une châtaigne dans sa bogue. Cette peinture de vie d'un classicisme exacerbé palpite sous la glace d'un style involutif où la périphrase est un caparaçon (1) et le subjonctif un pantalon rouge dont la possession récompense à jamais la longue maîtrise du désir qu'on en a eu. Dans ses rets, ses lanières et ses voiles, la langue de Marie-Hélène Lafon dit tout mais le retient et le soumet aux conditions d'un temps du verbe qui l'irréalise. Cette vie qu'elle aurait vécue sans la moire et l'écho de l'écriture constituante, qu'eût-elle été de plus que rien? Tissée, tressée, colimaçonnée dans l'étoffe, l'osier, la nacre des mots, elle devient peut-être un objet de l'art, une présence, une permanence teintée d'immortalité, une chose digne, justifiée, et jouissant d'une détente enfin permise au fruit achevé, et du crédit enfin donné à une existence légitimée, une existence vécue, comme dit l'auteur, "plus intensément".
  La richesse et le salut de celle qui se sentira toujours en lisière de deux mondes, c'est la littérature active, la mise au monde de soi-même tirée de son propre sillon, délivrée des errements et des accommodats. La littérature qu'elle a barattée et bâtie autour d'elle devient pour l'adulte ce que fut la pension de Saint -Flour pour l'enfant : le lieu rassurant d'un confinement libératoire, seul habilité à solder les comptes du hasard des origines, seul ouvert grand sur l'univers imaginaire où les "histoires" (s')enchantent. "Quand je serai grande, je m'occuperai des histoires", se disait la petite Marie-Hélène, déjà, au cours préparatoire, quand son institutrice leur faisait la lecture du samedi. "Mon pays sent l'absence, il sent le départ", écrit-elle dans Album, mais cette absence n'est ni absence au rêve ni absence à soi-même, et ce départ est un départ pour les rivages et les mers sans fin de l'invisible.

(1) Le mot est employé deux fois, ainsi que d'autres synonymes d'armure, de cuirasse et de capitonnage, comme si l'auteur éprouvait le besoin de confier son corps blanc de paysanne dévoyée (qui ne sera jamais non plus citadine) à l'exosquelette d'une langue qui fût comme une gangue, un terrier (mot employé deux fois), une maison qu'on emplit à la manière du coquillage vital au bernard-l'ermite.

lundi 19 novembre 2012

Daimôn, daemonarius, daemonicola.

L'enfant ignore son génie, il aspire au talent. Alors que ses talents(1) ne consolent pas l'adulte de la perte de son génie.

Chez l'enfant le génie est banal. Chez l'adulte il fait peur. On ne l'accepte chez l'artiste que s'il est tempéré par le talent.(2)

Le talent est un bon serviteur et un mauvais maître qui jalouse et garrotte le génie.

(1) Le génie est toujours singulier, mais les talents sont parfois multiples.
(2) Du génie idiosyncratique et socratesque à l'ange déchu de saint Jérôme, en passant par l'idole scabreuse d'Augustin, la part sauvage de l'homme fut dégradée et maltraitée phylogénétiquement autant qu'elle le demeure ontogénétiquement : incotable, insolvable, insociale.

dimanche 18 novembre 2012

Les félicités du talent

Paul Klee (1879-1940) qui, comme on le sait, était peintre, se délassait en jouant du violon. Lors de petits concerts privés, il maniait gracieusement l'archet en compagnie de sa femme pianiste et d'un violoncelliste de leurs amis. Il se plaisait même à dire : "Il n'y a guère qu'en musique que je n'ai jamais connu de doutes."
Un artiste véritable doute de son art jusqu'à son dernier souffle.Il en doute parce qu'il craint son talent indigne de son génie. Il craint la suffisance et l'insuffisance du premier, il craint le découragement du second. Mais s'il pratique un art d'appoint, un art d'agrément, le talent qu'il y met le contente, car ailleurs est le péril, ailleurs est la raison de son être.
Le génie c'est l'être, et le talent le bien-être.

P.-S. Voir Daimôn, daemonarius, daemonicola.

mardi 6 novembre 2012

Edward Hopper (suite)

   "Edward Hopper est un mauvais peintre." C'est Hector Obalk qui le dit, et, comme c'est un spécialiste, on peut le croire. C'est vrai, Henri Rousseau peignait beaucoup moins bien que Gérôme, Bouguereau, Detaille, Meissonnier, Cabanel, etc. Ils avaient du talent, de la technique et la patience infinie de faire briller les casques. Ils auraient pu bâtir une tour Eiffel avec des allumettes! Peut-être même étaient-ils plus "artistes". Mais, à coup sûr, moins "poètes". Génie et talent sont sur une balance délicate. Les académiques font tout ce qu'ils veulent et les peintres "limités" comme Hopper seulement ce qu'ils peuvent.
   Tout le monde voit ce que le talent nous montre, mais le "génie" d'un Hopper nous ouvre à quelque chose d'insaisissable, maladroitement saisi,  peut-être, mais l'adresse en art est une menace de réduction. Le "bon" peintre séduit les apparences et les réduit d'autant.
   Le génie, c'est voir et faire, le talent, c'est bien faire (ou parfaire). Savoir "voir" l'invisible (1) et savoir "faire" le visible, c'est ce qui sépare le génie du talent.

 (1) L'invisible, c'est la métaphysique. La métaphysique est l'existence de ce qui n'existe pas, la réalité d'un irréel. La musique inutile de la pensée. L'art est immanence et transcendance, c'est à dire physique et métaphysique.