Barbey d'Aurevilly est mal inspiré d'évoquer la "bavarderie" de Diderot, parce qu'il ne s'agit presque jamais chez lui d'un débordement monologique, mais d'un savant étagement, dans lequel Schlegel a justement reconnu la force du witz, c'est-à-dire de l'arabesque et de la fantaisie. La voix réelle de l'auteur, dont Héraut de Séchelles témoigne qu'elle répandait "un jour enchanteur sur la vie", est ainsi multipliée par les fabuleux éclats vocaliques à jamais inscrits pour nous dans la narration.
J.-C. Bonnet, Mille nuits en une, in Mag. litt. 204 de février 1984.
lundi 30 juin 2025
Figures (3322)
Amour et amitié (8)
Si l'amitié est la forme éthique de l'éros*, il découle que l'amour est la forme érotique de l'éthos. 32.66 (1986)
*F. Alberoni, L'amitié.
dimanche 29 juin 2025
Bois (1)
Le bois de printemps est clair et ligneux, le bois d'automne fibreux et plus foncé. Deux couches superposées font un an. XII. 144
Amour et amitié (7)
L'amitié et l'amour prennent source en des lieux d'essence différente: l'amour dans la passion et la soumission; l'amitié dans le jugement et la raison.
F. Alberoni, L'amitié.
samedi 28 juin 2025
Figures (3320)
Les Lettres à Sophie Volland, c'est Diderot vivant, sorte de M. Pickwick en voyage et de Tristram Shandy à sa table de travail.
Hubert Juin, Lettres d'amour, in Magaz. litt. 204, février 1984.
Boire et baiser
Heureux celui qui, loin des horreurs de la guerre,
Fout dans un petit cul et boit dans un grand verre,
Emplit l'un, vide l'autre, et passe avec gaîté
Du cul de la bouteille au cul de la beauté.
Félicité Lamennais, 1809.
Euménides (294)
Flaubert par Bernard Frank - ... des faiblesses subites et des couacs retentissants...
vendredi 27 juin 2025
Figures (3319)
Le livre le plus extraordinaire, le plus vivant, le plus libre de Denis Diderot est le recueil de ses lettres à Sophie Volland. Cela saute, danse, pleure et rit tout à la fois. Cela dispute, console, ment et avoue, introduit irréversiblement le zig-zag dans la littérature. Tout y trouve son compte de ce qui fait la trinité humaine: le corps, le cœur et l'esprit. Ici, Diderot est tout entier, parce qu'il est tout entier contradictoire - et avec bonheur. Il y parle du touffu des arbres, mais aussi de la querelle des philosophes. Il y trace d'un pinceau aux mille couleurs les mille couleurs du quotidien, les plaisanteries de la société, les rêves de la nuit, les contraintes du jour, mais aussi la réflexion qui le fonde et qui le sacre "Philosophe". Ici, Denis Diderot est le plus grand, et le plus heureux "épistolier" du monde.
Hubert Juin, Lettres d'amour, in Magaz. litt. 204 de février 1984.
Amour et amitié (5)
L'amitié [...] ignore les banqueroutes du sentiment et les faillites du plaisir. Après avoir donné plus qu'il n'a, l'amour finit par donner moins qu'il ne reçoit.
Balzac, La fausse maîtresse.
jeudi 26 juin 2025
Figures (3318)
Aucune des lectures de Diderot qui ne soit réchauffante: quoi qu'on pense de la grandiloquence de Richardson ou des aléas du "génie", l'article GÉNIE ou l'Éloge de Richardson nous ravissent, au moins une heure. 24.85 (1983)
Boire (4)
Ne pas confondre "boire sec" et "être au régime sec". Dans le premier cas on ne boit pas d'eau, dans le second on ne boit que de l'eau... 77.93 (2008)
Amour et amitié (4)
Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien.
Diderot, Lettre à Madame d'Épinay.
mercredi 25 juin 2025
Figures (3317)
Une salamandre qui vivait dans le feu de l'esprit, dans le feu du cœur, dans le feu de l'enthousiasme, dans le feu de la gaîté et dans le feu des larmes, dans tous les feux que l'homme, d'essence immortelle, puisse allumer sur la terre avec la torche sublime de ses facultés.
Barbey d'Aurevilly, parlant de Diderot.
Boire (3)
Au zinc, les bibards biberonneurs, se gorgeonnent, eux, aux fillettes de blanc.
A. Boudard, Le corbillard de Jules.
Amour et amitié (3)
L'amitié, l'amour des esprits est certes la plus grande richesse humaine, mais la caresse des corps peut seule donner une consistance à cet amour. Il y a du dieu et de l'enfant dans l'être humain. 19.6 (1981)
mardi 24 juin 2025
Figures (3316)
Ce qui caractérise la pensée de Diderot, ce sont ses contradictions (mais c'est peut-être ce qui caractérise la pensée tout court, par opposition au système). Ce qui caractérise sa morale, ce n'est pas la soumission à ces contradictions, mais le courage de les affronter, de les reprendre, de les "contredire" elles-mêmes. De n'échapper à une contradiction que par le biais d'une autre, et de laisser sa réflexion dans l'inconfort du doute. En écrivant, il s'implique. 20.17 (1981)
Boire (2)
Fais-moi boire au creux de tes mains
Si l'eau n'en dissout point la neige.
François, dit Tristan L'hermite, Le promenoir des deux amants.
Amour et amitié (2)
L'amitié seule aime et fait de la femme cet être humain à part entière après lequel je brame, tandis que l'amour s'aime.
Michèle Perrein, Le mâle aimant.
vendredi 6 juin 2025
Figures (3315)
Cet homme a certainement beaucoup d'esprit, mais il y a un talent que la nature lui a refusé et qui est pourtant essentiel, c'est celui du dialogue.
Voltaire, parlant de Diderot (!)
Amour et amitié (1)
L'amitié, un oiseau d'amour qui a la queue coupée.
Jules Renard, Journal, 30/12/1896.
jeudi 5 juin 2025
Figures (3314)
[Diderot et l'univers rhapsodique :] La totalité n'est plus que de pièces et de morceaux (p. 215). [Diderot et l'univers Arlequin, mais] Arlequin représentait la grande continuité de la nature. ( p.222)
Elisabeth de Fontenay, Diderot ou le matérialisme enchanté.
Bohème (3)
... trois couleurs de la bohème: la verte, celle de la liberté, de la jeunesse, de l'art et de l'espérance, la noire, celle de la misère et du désespoir, et la rouge, celle de la révolte, celle d'un Marx, [ qui veut ] transformer le monde au lieu de l'interpréter.
J. Lacoste, à propos de La pensée dispersée, d'Enzo Traverso, in Quinz. litt. 870 du 01/02/04.
Amour et admiration (2)
J'aime autant l'homme qu'était Céline que l'écrivain, dont la lucidité exaspérée, criminelle, me fait un mal de chien, tout en provoquant chez moi une admiration sans limites. Je l'ai véritablement découvert dans les entretiens qu'il accorda naguère à des gens de télévision: son œil clair, la douceur incomparable de sa voix, ses cheveux qui rebiquent dans la nuque, me l'ont rendu cher à jamais, même si sa veuve prétend qu'il jouait son rôle de "vieillard hésitant", qu'ils en riaient beaucoup; et je suis prêt à lui pardonner toutes les horreurs qu'il a pu écrire et commettre (d'autant plus facilement que je n'en ai pas été la victime, cela va sans dire), non parce qu'il est le génie littéraire à l'état pur, le seul romancier qui survive au raz-de-marée proustien, dont il est l'exact brise-lame, mais parce que sa haine du genre humain n'a pas entamé sa délicatesse. (Ma mère a dû me transmettre sa coupable indulgence.) Je n'imagine pas qu'il ait pu être autre chose que médecin, que médecin du peuple: je devine, à l'autre extrémité de sa hargne délirante, sa compassion résignée ou excédée pour les malades: mais il est vrai qu'il s'agit bien d'un seul segment de droite - c'est le cas de le dire. Dans le même ordre d'idée, les poèmes de prison de Brasillach m'ont fait monter les larmes aux yeux: la souffrance de cette ignoble personne, que j'ai détestée toute ma vie, la douleur de cet homme qui va quitter la vie ("Petits enfants de ma maison/ Vous m'avez donné ici-bas/ Vos joues, l'étreinte de vos bras"), je ne pourrai jamais les oublier. On me dit qu'il a justement encouragé le supplice d'autres petits enfants, on rappelle qu'il a demandé qu'on extermine tous les juifs "en bloc et ne pas garder de petits" : je serais stupide de le nier. Ses fautes sont irrémissibles; mais je ne peux davantage renier mes larmes, et faire qu'elles n'aient pas coulé.
Jacques Drillon, Cadence, Gallimard, p. 297.
mercredi 4 juin 2025
Bohème (2)
La bohème, c'est une partie du département de la Seine, bordée au nord par le froid, à l'ouest par la faim, au sud par l'amour et à l'est par l'espoir.
in La Silhouette (revue), 1849.
Amour et admiration
J'aime autant l'homme qu'était Céline que l'écrivain... (À suivre)
Jacques Drillon,Cadence.
mardi 3 juin 2025
Bohème (1)
La bohème, selon Balzac, c'est vivre "au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin". 105.22 (2021)
Euménides (286)
Flaubert par Taine - ... maître dans la biologie des choses mortes et dans l'exégèse des choses vivantes.
Amour d'un être
On veut toujours que j'aie davantage de peine parce que j'ai vécu toute ma vie avec elle: mais ma peine vient de qui elle était; et c'est parce qu'elle était qui elle était que j'ai vécu avec elle. À la Mère comme Bien, elle avait ajouté cette grâce, d'être une âme particulière. Je pouvais dire, comme le Narrateur proustien, à la mort de sa grand-mère: "Je ne tenais pas seulement à souffrir, mais à respecter l'originalité de ma souffrance"; car cette originalité était le reflet de ce qu'il y avait en elle d'absolument irréductible, et par là même perdu d'un seul coup à jamais. On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur; je ne pouvais, je ne puis le croire; car, pour moi, le Temps élimine l'émotion de la perte (je ne pleure pas), c'est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j'ai perdu, ce n'est pas une Figure (la Mère), mais un être; et pas un être mais une qualité (un âme): non pas l'indispensable mais l'irremplaçable. Je pouvais vivre sans la Mère (nous le faisons tous, plus ou moins tard); mais la vie qui me restait serait à coup sûr et jusqu'à la fin inqualifiable (sans qualité).
Roland Barthes, La chambre claire.
lundi 2 juin 2025
Figures (3311)
Le neveu est comme une sorte d'instantané, de pièce de temps immobile. (La création qu'en fait Michel Bouquet pour la télévision est remarquable, et Le neveu semble réellement destiné à une sorte de théâtre de chambre). La religieuse n'a pas la verve du Neveu, ses étincelles; elle n'a pas l'esprit de la conversation. Mais elle brûle plus profondément, plus douloureusement. (À propos de Diderot) 19.132 (1981)
Bœufs (4)
... deux bœufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude a rendus frères, comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de l'étable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec effroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les yeux toujours tournés vers la porte, en grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira: "C'est une paire de bœufs perdue; son frère est mort et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir l'engraisser pour l'abattre; mais il ne veut pas manger, et bientôt il sera mort de faim".
George Sand, La mare au diable.
Euménides (286)
Flaubert par Sartre - [L'éducation sentimentale:] Une histoire piteuse gravée dans du marbre. On voit Zola qui perce à travers un style parnassien et mastoc.
Amour (326)
Quand l'amour unit deux êtres humains, celui-ci devient plus petit, une tendre habitude, une complicité, un échange de caresses, de baisers, de douces paroles. Mais quand l'amour est comme le mien, juste un rêve solitaire infini, une insulte au malheur, un crachat à la face du destin, alors il élève ses flammes jusqu'aux cieux, il brûle et purifie tout et ne s'éteint jamais, ne se réduit jamais à un feu dans une cheminée qui réchauffe et apaise, qui illumine une maison bienheureuse.
Carlo Lodoli, Si peu.
dimanche 1 juin 2025
Figures (3310)
Un autre avait déjà remarqué qu'il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n'en peut rêver notre philosophie. C'était, je crois, la pensée dernière de Diderot, plus agnostique qu'athée.
André Billy
Bœufs (3)
Au soleil qui se couche, les bœufs traînent par le pré, à pas lents, la herse légère de leur ombre.
Jules Renard, Histoires naturelles.
Amour (325)
La forme la plus élevée de l'amour est de ménager de l'espace autour de l'être aimé.
John Cage