dimanche 22 février 2009
Mots-manie (7)
Les mots sont des formes dans le brouillard des idées: on les voit bien de près, mais, de loin, ils n'ont pas plus de consistance que les trous qu'ils prétendaient combler.
jeudi 19 février 2009
Mots-manie (6)
Entre deux mots il ne faut choisir ni le moindre ni le "graignor" mais le plus juste. Celui qui contient tout: le gros plan et les lointains. La justesse c'est la profondeur de champ, c'est-à-dire ce qu'on voulait et ce qu'on ne soupçonnait même pas. La confirmation et la révélation. L'aube, le zénith et le crépuscule d'une idée ou d'un sentiment, et l'enveloppe même de sa nuit possible ou probable. "Juste" est l'épithète dont Valéry accablait Midi. Minuit n'est pas moins vertical.
mardi 17 février 2009
L'Enigme du Chicago Express (The Narrow Margin)
Il y a un mystère Ozon, ou plutôt une inexplicabilité, car ce n'est pas son cinéma qui est mystérieux, mais sa réception. Réalisateur habile et protéiforme, il leurre à chacun de ses coups la critique flan-flan d'une nouvelle dandinette. Son dernier simulacre de film s'intitule Ricky, l'histoire d'une famille prolo précaire qui donne naissance à un bébé qui vole (je mange le morceau) : c'est d'un ennui et d'un ridicule démesurés. D'une idée aussi belle qui appelait le merveilleux et la Bonne nouvelle, il n'a fait qu'une chose hybride, un peu socio, un peu psycho, beaucoup zozo. Dans l'ordre alphabétique des auteurs, Ozon s'est glissé entre Oz et Ozu. Il ne le mérite pas.
Heureusement, le bon cinéma, grand ou petit, est là pour nous consoler du médiocre. Classe tous risques (Claude Sautet, 1959) n'est pas un chef-d'oeuvre, mais c'est un film d'action sans fioritures, tendu du début à la fin. Partant d'un si bon (premier) pas, Sautet s'est ensuite empastrouillé dans le bourgeoisisme "qualité France", "choses de la vie" et autres balançoires à repus, à la grande satisfaction des critiques en fauteuil, qui n'ont ni plume ni épée mais seulement le masque en lard fin de la conscience seyante et résidentielle.
Autre ancien débutant prometteur, Richard Fleischer s'est fourvoyé plus tard en se prenant d'abord pour un intellectuel, en se laissant aller finalement au commerce, dans le secteur de la grosse épicerie. Mais il a fait plusieurs bons films sans prétention dans sa jeunesse, dont l'un des meilleurs est L'Enigme du Chicago Express (1952), un huis-clos ferroviaire du tonnerre. Pas une seconde d'ennui ou de simple relâchement. Un chef-d'oeuvre de la série B "atmosphérienne", avec déplacements de signes, ombres, reflets, sentiment de plus en plus angoissant de claustrophobie, ambiguïté et mystère quant à l'identité des personnages, retournements, rebondissements, et ce rythme haletant du train à vapeur qui fonce, qui fonce, charbonnant le jour, escarbillant la nuit. Le cinéma, littéralement, c'est ça: cette palpitation d'images, qui provoque une sensation délicieuse de suffocation (comme celle que doit éprouver le cavalier aventureux quand le galop de son cheval s'allonge) qu'on peut appeler l'excitation du suspense. Les couchettes du Chicago Express sont tout le contraire du divan des psychanalystes. Quand l'action fait battre les coeurs et malstromise les neurones, les raffinements du dialogue seraient intempestifs. Si ce film est si réussi, c'est parce que le réalisateur nous en met plein les yeux sans esbroufe, plein les oreilles sans badaboum, parce qu'il nous tient par la soif et ne nous désaltère qu'au compte-gouttes. Il aiguise un désir qui jusqu'à son ultime satisfaction reste vif et tendu, jamais recouvert de ces éteignoirs du plaisir que sont les complaisances psychologiques et les débauches d'effets dits "spéciaux". The Narrow Margin nous fait palpiter: il met du rouge dans notre coeur de pâle pitant. (Réalisé en treize jours en 1950, ce film atteint une efficacité de mise en scène proche de 100%).
Heureusement, le bon cinéma, grand ou petit, est là pour nous consoler du médiocre. Classe tous risques (Claude Sautet, 1959) n'est pas un chef-d'oeuvre, mais c'est un film d'action sans fioritures, tendu du début à la fin. Partant d'un si bon (premier) pas, Sautet s'est ensuite empastrouillé dans le bourgeoisisme "qualité France", "choses de la vie" et autres balançoires à repus, à la grande satisfaction des critiques en fauteuil, qui n'ont ni plume ni épée mais seulement le masque en lard fin de la conscience seyante et résidentielle.
Autre ancien débutant prometteur, Richard Fleischer s'est fourvoyé plus tard en se prenant d'abord pour un intellectuel, en se laissant aller finalement au commerce, dans le secteur de la grosse épicerie. Mais il a fait plusieurs bons films sans prétention dans sa jeunesse, dont l'un des meilleurs est L'Enigme du Chicago Express (1952), un huis-clos ferroviaire du tonnerre. Pas une seconde d'ennui ou de simple relâchement. Un chef-d'oeuvre de la série B "atmosphérienne", avec déplacements de signes, ombres, reflets, sentiment de plus en plus angoissant de claustrophobie, ambiguïté et mystère quant à l'identité des personnages, retournements, rebondissements, et ce rythme haletant du train à vapeur qui fonce, qui fonce, charbonnant le jour, escarbillant la nuit. Le cinéma, littéralement, c'est ça: cette palpitation d'images, qui provoque une sensation délicieuse de suffocation (comme celle que doit éprouver le cavalier aventureux quand le galop de son cheval s'allonge) qu'on peut appeler l'excitation du suspense. Les couchettes du Chicago Express sont tout le contraire du divan des psychanalystes. Quand l'action fait battre les coeurs et malstromise les neurones, les raffinements du dialogue seraient intempestifs. Si ce film est si réussi, c'est parce que le réalisateur nous en met plein les yeux sans esbroufe, plein les oreilles sans badaboum, parce qu'il nous tient par la soif et ne nous désaltère qu'au compte-gouttes. Il aiguise un désir qui jusqu'à son ultime satisfaction reste vif et tendu, jamais recouvert de ces éteignoirs du plaisir que sont les complaisances psychologiques et les débauches d'effets dits "spéciaux". The Narrow Margin nous fait palpiter: il met du rouge dans notre coeur de pâle pitant. (Réalisé en treize jours en 1950, ce film atteint une efficacité de mise en scène proche de 100%).
jeudi 12 février 2009
Mots-manie(5)
"Chaque mot que l'on choisit est l'objet d'un enjeu important. Il s'agit de prendre en compte à la fois la relation qui existe entre ce mot et ce que je cherche à signifier, ce qui demande la précision la moins abstraite possible. Mais il faut se soucier également de la relation que ce mot entretient avec la langue et son histoire, de la façon dont il résonne dans le corps de la langue, dont il va entrer dans l'imagination du lecteur, avec quel poids ou quelle légèreté, avec quelle violence ou quelle tendresse." John Berger, Entretien avec Nathalie Crom in TELERAMA 3082 du 4/2/09.
Mots-manie (4)
Un mot inattendu dans une phrase, c'est comme une petite tape d'éveil, un rappel à la vigilance, parfois une alerte, voire un branle-bas. Pour éviter le ronron du style, donnez de la viande fraîche à vos images.
Mots-manie (3)
Les mots sont les chiens du berger. Sans eux, l'intention s'égaille, l'émotion paresse, la pensée perd son adresse et s'oublie dans l'alpage. Sans les mots rassembleurs le troupeau s'effiloche, il n'est plus que laines éparpillées, sans cohésion, sans caractère. les mots font la pelote. Sans leur aboi, leur bahulée, leur cri et leur récri, sans leur jeu, leurs entrechiens, leur allégresse, leur toute-présence, sans cette voix vivante du monde, le bercail du sens resterait vide et froid, la bergerie serait muette...et vaine.
Mots-manie (1)
J'aime tellement les mots que je pourrais être capable d'une malhonnêteté pour en obtenir un...
mercredi 11 février 2009
Le matelot et la jargonaute
Madame Hyper et ses moindres, Pièce en un acte et deux collègues, de Joël Bienfait, nous fait assister à l'affrontement d'une inspectrice pédagogique régionale et d'un professeur. L'action se situe dans un lycée, après l'inspection. Dans sa première partie, cette courte pièce est inspirée d'une expérience réelle. Deux sphères s'y intersectent, presque au sens didactique: la première, celle du pouvoir, coupe en deux la seconde, celle des "moindres", laquelle ensuite, dans une réaction fantasmée, parvient à se recoller comme elle peut pour, à son tour, user contre l'autre de son tranchant verbal. Ainsi deux violences alternent, la seconde n'étant qu'une réponse symbolique à la première. Donc se traversent sans se métisser deux univers: celui de la théorie (structuralo-linguistico-transformationnelle ou distributionnelle ou contexturelle, que sais-je? c'est sans importance) et celui de la pratique de l'enseignant qui, au jour le jour, s'évertue à sortir ses élèves des ornières (et parfois des abîmes) de l'ignorance. Comment ouvrir les adolescents à la lumière? Sûrement pas en leur cornant aux oreilles le dernier cri de la SCIENCE littéraire (mariage contre nature et promis à la stérilité, soit dit en passant). Il faut les éclairer, non les éblouir. Ne pas ouvrir sans précaution la porte qui donne sur l'aveuglant absolu du savoir souverain: il y a des marches à franchir, des détours à emprunter. Le professeur est un pédagogue et un psychagogue, c'est à dire un psychopompe d'âmes encore incarnées (un missionnaire, à sa façon), pas un Jupiter de la Connaissance sanctifiée. La main du passeur tient la craie ou la plume, en aucun cas le feu du ciel. Le professeur "offre, propose, s'engage", c'est la définition du dictionnaire. Son rôle est de composer avec la beauté à transmettre et les cervelles qu'il prépare à la recevoir. Il se meut entre deux exigences tyranniques: celle de l'art et celle du réel. C'est un artisan du relatif (ou, pour employer un mot à la mode: un médiateur).
Cette vérité si simple à concevoir du conflit endémique qu'il faut apaiser sans relâche entre le monde et l'empyrée semble échapper au personnage de l'inspectrice, docte fate qui ne respire que l'air purifié du Parnasse. Madame Hyper ( jeu de mots sur IPR) et ses moindres est la dénonciation tonique et poignante du divorce du dogme et de l'expérience, du principe et de l'épreuve. A mesure que je lisais, je sentais monter en moi la révolte et la colère. Si on donne l'autorité aux cuistres et le trissotinisme aux petits chefs, ils vont sans faute humilier à force de science et à droit de férule. Ils ont deux armes, et vous n'avez que votre conscience. Et si la conscience est structurante, elle est aussi désemparée par son doute constitutif. Une double certitude contre un doute, qui peut l'emporter? On souffre, et on rit parfois, à la lecture de cet acte salvateur. Mais c'est l'amertume qui demeure. L'amertume qu'a ressentie le professeur face au rejet de son travail et au mépris de sa personne. L'auteur des Femmes Savantes est mort trop tôt.
Cette vérité si simple à concevoir du conflit endémique qu'il faut apaiser sans relâche entre le monde et l'empyrée semble échapper au personnage de l'inspectrice, docte fate qui ne respire que l'air purifié du Parnasse. Madame Hyper ( jeu de mots sur IPR) et ses moindres est la dénonciation tonique et poignante du divorce du dogme et de l'expérience, du principe et de l'épreuve. A mesure que je lisais, je sentais monter en moi la révolte et la colère. Si on donne l'autorité aux cuistres et le trissotinisme aux petits chefs, ils vont sans faute humilier à force de science et à droit de férule. Ils ont deux armes, et vous n'avez que votre conscience. Et si la conscience est structurante, elle est aussi désemparée par son doute constitutif. Une double certitude contre un doute, qui peut l'emporter? On souffre, et on rit parfois, à la lecture de cet acte salvateur. Mais c'est l'amertume qui demeure. L'amertume qu'a ressentie le professeur face au rejet de son travail et au mépris de sa personne. L'auteur des Femmes Savantes est mort trop tôt.
lundi 2 février 2009
La fin du Misanthrope, dans la mise en scène de Sireuil.
Molière oppose la solitude philosophique et esthétique d'Alceste à la solitude psychologique et morale de Célimène ( sa solitude en société ). Cette solitude paradoxale, Sireuil a voulu la hisser à la dignité qu'on reconnaît à celle d'Alceste. Il a décidé que Célimène(1) était son égale, et, si Molière ne lui donne pas le dernier mot, le metteur en scène a le pouvoir de lui donner la dernière image, et quelle image! Seule en scène deux longues minutes sous l'éclairage d'un projecteur qui peu à peu s'amenuise, elle entre à son tour dans ce rêve vaporeux de haute solitude dont s'empanache son partenaire. L'amour est-il mort entre eux, ou accède-t-il à une autre essence? L'amour vrai n'est-il pas la rencontre "verticale" de deux "libertés grandes"? Une rencontre que refusent les terrestres horizons du plan sentimental.
(1) incarnée par Marie Lecomte.
(1) incarnée par Marie Lecomte.
Two Lovers (2008) de James Gray
Là où Woody Allen s'ensable, James Gray s'emploie à naviguer. La haute mer des sentiments n'effraie pas les amoureux: "Amour, lieut'nant d'vaisseau, il est temps, levons l'ancre!" Mais l'ancre est lourde et l'esquif chargé. Leo ne va pas bien. Suicidaire, bipolaire... et juif, tendance conscience malheureuse. Il est aimé d'une femme belle et douce, il l'aime aussi, d'un amour sage et sain, mais il aime surtout, d'un amour fou, une autre femme, encore plus "barrée" que lui. C'est avec elle, Michelle, qu'il voudrait embarquer. L'aventure... Les mers du sud de la passion, les mers sans fin, les mers sans fond, les abysses peut-être. Mais que vaudrait une vie que l'on craindrait de risquer? Leo prépare donc son paquetage, et c'est en équipage réduit qu'il s'apprête à appareiller. Hélas! le voyage au long cours fait long feu, la compagne de manoeuvre étant soudain défaillante. Le mélo héroïque voudrait alors que le malheureux échoué achève désespéramment ses jours. Il n'en fera rien. Le suicide, c'était pour la scène d'ouverture. cette exaltation de l'absolu est en même temps un éloge du relatif. Ravalant ses aspirations d'amour lointain (et "loin" n'est pas monosémantique), Leo va tenter de vivre auprès, d'aimer au pré où son destin l'attache. A défaut de navire, la barque quotidienne, qu'il faudra mener en serrant juste. Le cabotage comme consolation? Mais est-ce vraiment si prosaïque? Il n'y a pas de renoncement sans grandeur, et la souffrance ennoblit la résignation. Le vieil enfant devient tout à coup adulte. Il aime enfin ce que voient ses yeux. Et que voient-il? Sandra, grande et solide jeune fille dont la bonté n'altère pas l'éclat, dont la sagesse n'endort pas la sagacité, dont l'indulgence n'écorne pas l'intelligence. Dans l'ordre des apparences, de telles qualités -auxquelles s'ajoutent le mystère d'un regard exorable et la caresse d'un sourire clément- sont un réconfort et une promesse. De bonheur, pourquoi pas?
Les personnages magnifiquement incarnés de ce film intense procurent un sentiment de tristesse euphorique. Le pire à chaque instant nous tend son verre, mais il ne peut nous obliger à boire. Tendresse et pitié, "tendresse de pitié", aurait dit Albert Cohen, ce sont les sentiments que Two Lovers (1) inspire. Une sorte d'universalité de l'amour.
P.-S. Tout le film est sous-tendu par l'émotion, mais surtout au moment particulier où le fils, qu'elle croyait parti pour longtemps, revient, s'assoit parmi les invités, et tourne lentement un regard indiciblement apaisé vers le même regard de sa mère.
Heureuse ou malheureuse, la fin du film? "Bien souvent, les fins franchement malheureuses me paraissent gratuites, et les fins heureuses, artificielles, dit James Gray (TéléObs du 20/11/08) . La fin idéale, pour moi, est douce-amère. Comme dans le Parrain, ou le Lauréat."
(1) : D'après les Nuits blanches, nouvelle de Dostoïevski.
Les personnages magnifiquement incarnés de ce film intense procurent un sentiment de tristesse euphorique. Le pire à chaque instant nous tend son verre, mais il ne peut nous obliger à boire. Tendresse et pitié, "tendresse de pitié", aurait dit Albert Cohen, ce sont les sentiments que Two Lovers (1) inspire. Une sorte d'universalité de l'amour.
P.-S. Tout le film est sous-tendu par l'émotion, mais surtout au moment particulier où le fils, qu'elle croyait parti pour longtemps, revient, s'assoit parmi les invités, et tourne lentement un regard indiciblement apaisé vers le même regard de sa mère.
Heureuse ou malheureuse, la fin du film? "Bien souvent, les fins franchement malheureuses me paraissent gratuites, et les fins heureuses, artificielles, dit James Gray (TéléObs du 20/11/08) . La fin idéale, pour moi, est douce-amère. Comme dans le Parrain, ou le Lauréat."
(1) : D'après les Nuits blanches, nouvelle de Dostoïevski.
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