L'étrangeté la plus étrange est celle de l'autre qui prend l'apparence du même. Plus grande encore, c'est-à-dire plus effrayante, quand ce même a les traits de la séduction.
Dans ce film, le body-snatcher a pris l'apparence irrésistiblement attirante (sans provocation inutile: elle n'a pas la blondeur factice des bimbos) de Scarlett Johansson. Que fait-elle des hommes qui, comme des mouches, collent à ses appas? C'est étrange, c'est mystérieux, et l'absence de clartés explicatives, ajoutée aux sons bizarres qui composent la musique du film, lui donnent un tropisme, voire une gravitation supplémentaires. Mais le plus fort est le point de vue choisi par le réalisateur: l'étrangeté est réversible et c'est avec les yeux de l'alien que nous voyons s'agiter les humains au milieu desquels elle débarque. Par le regard persan de l'extra-(ou intra-) terrestre, nous nous voyons nous-mêmes étranges et étrangers; notre étrangeté nous apparaît sous la surface de nos gestes et de nos mots. Et c'est la grande originalité de ce film le plus original qu'on ait vu depuis longtemps.
Cette étrangeté n'est pas conjoncturelle mais essentielle. Dans Choses tues, Paul Valéry écrit: "Toute vue des choses qui n'est pas étrange est fausse. Si quelque chose est réelle, elle ne peut que perdre de sa réalité en devenant familière. Méditer en philosophe c'est revenir du familier à l'étrange, et dans l'étrange affronter le réel."
Dans le néant sans lumière d'où sort la "créature" et où probablement elle retournera, rien n'existe que cette vérité: le sens des choses est si impénétrable que peut-être il n'existe pas. Dans ce néant infini, l'émotion ni les sentiments jamais ne sont apparus. Alors, qu'arrive-t-il à l'incarnation (attention à ce mot) qui soudain vient mimer les habitants de notre monde pour mieux les engluer? On ne sait ni comment ni pourquoi, mais on sait quand l'humanité la contamine: elle piège un specimen dont l'apparence n'est pas commune et l'étrangeté, pourrait-on dire, inversée. Ce specimen n'est pas humain dehors mais dedans. Elephant Man intrigue par l'évidence de sa différence: son humanité attire l'alien parce qu'elle n'est pas de façade: à partir de ce moment, le ver du doute va progresser dans le "cerveau" de notre créature, qui finira par tellement ressembler à ses proies qu'elle deviendra elle-même l'objet d'une chasse. Naguère, elle n'eût fait qu'une bouchée de son prédateur...
Ce retournement, loin d'être une conclusion, ouvre à la réflexion: qui sommes-nous? Que sommes-nous? Mon semblable est un autre, un autre est mon semblable. Détruisant l'autre je me détruis moi-même. Et la profonde angoisse provoquée par l'autre sous l'aspect du même n'est-elle pas l'envers du racisme? Dans L'Invasion des profanateurs de sépultures, Don Siegel nous faisait trembler en nous montrant que notre voisin, un blond aux yeux bleus comme nous, était peut-être en réalité un extra-terrestre. Under the skin montre à la fois la même chose et l'inverse: il n'y a pas d'être sans autre ni d'autre sans être. Vision judéo-lévinassienne d'une humanité qui n'exclut aucune créature, fût-elle animale ou sidérale.
jeudi 7 août 2014
Inscription à :
Articles (Atom)