mercredi 17 octobre 2012

Edward Hopper, l'étrange étranger

Il est étrange que l'étrange Hopper fasse aujourd'hui l'unanimité. Le grégarisme en art n'échappe pas à la règle commune. Disons "mimétisme", c'est un peu moins méprisant. Et chacun se dit que ce n'est pas lui qui ressemble aux autres, que ce sont les autres qui se rapprochent... Hopper a payé pour savoir que tous, un par un, nous sommes seuls et que deux (sur son couple, il y aurait à dire) (1) c'est déjà la promiscuité. "Le museau de l'un sous la queue de l'autre" (2), très peu pour lui.
Pour ou contre, le troupeau se resserre toujours. On peut le comprendre, il suffit d'éteindre les quinquets de sa tête. Le banc, la bande, la meute. De qui est ce dessin qui représente la visite groupée d'une horde de visiteurs passant courbés comme une allégorie de chasseurs préhistoriques (ou comme Caïn "chassé" par le regard de Dieu) devant un tableau précisément intitulé La Horde (de Guillonnet?) ?
Le sentiment d'étrangeté face au monde serait-il si répandu? L'étrangeté est un mystère sans séduction, car elle dit de l'univers familier que cette familiarité est un masque et que la vérité -angoissante- est derrière. Mais quelle? La solitude et l'absurde. La liberté désespérante qui cloître toute conscience sur son île escarpée. Et les slogans sont mensongers qui parlent de communion et d'humanité une et unitive.
J'ignore par quel génie Hopper rend étrange ce qui, dans n'importe quel comics (ou "illustré") serait banal. Mais il est remarquable en ceci : quand il peint une scène de jour, elle semble violemment éclairée par la lune, alors que ses scènes de nuit paraissent doucement ensoleillées. Il se dit peintre de la lumière, mais c'est le mot "night" qui revient le plus souvent dans les titres de ses tableaux. C'est de la peinture métaphysique, qui peint visiblement l'absence au monde et invisiblement la présence. La présence qui n'existe pas mais constitue le squelette fantomal de chacun (mais dont chacun n'a pas conscience).
Nous vivons depuis plus de trois siècles dans l'illusion cartésienne du connaissant. Mais que connaissons-nous? Notre être? Notre origine? Notre destination? Rien de tout cela. Alors nous ne connaissons rien. Taisons-nous, tassons-nous, méditons. La plume ou la brosse en suspens, avec l'intranquillité résignée qui accompagne la trouille animale d'une mort sans balance ni consolation, qui fermera sur nous son clapet noir. Imagine-t-on un Hopper vif et prolixe? Non. Mais le pinceau dans une main et les tubes de couleurs dans l'autre, oui.
L'artiste nous rallie à sa solitude. (3)

(1) Comme tout pauvre humain, Hopper lui aussi avait besoin de ce mensonge chaleureux.
(2) Anatole France, Les Contes de Jacques Tournebroche.
(3) Voir "Hopper mauvais peintre?"

dimanche 14 octobre 2012

littérature et journalisme

S'il est une littérature qui doit être engagée, c'est la littérature journalistique, au sens noble, comme l'entendaient Albert Londres, Camus, Mauriac (celui du Bloc-Notes), lequel écrivait du journalisme: "C'est le seul genre auquel convienne l'expression de littérature engagée. La valeur de l'engagement m'importe ici au même titre que la valeur littéraire : je ne les sépare pas."
Mais c'est un tour de force dont seul un écrivain-journaliste ou un journaliste-écrivain est capable : Voltaire, Zola, le Sartre des Situations les moins contingentes. Car il faut chevaucher en même temps deux montures, unies dans un même tempérament, réglées à la même allure.
Il faut reconnaître que ce conjugo est rare. Le journal communique des informations et des opinions. Or littérature et communication sont dans un rapport antimétabolique. Le journaliste ou le tribun doit réfléchir aux mots qu'il emploie, et l'écrivain doit employer les mots auxquels il réfléchit. Car les mots du premier sont les outils de son engagement, tandis que ceux du second sont les notes et les couleurs de sa conscience. Un instrument inapproprié faussera le travail de l'artisan, comme une coulure ou un son faux entachera l'ouvrage de l'artiste.
P.-S. Il ne faut pas oublier que tout engagement est une démarche morale. Pour un Wilde, qui professe que "la Forme est tout", l'art nous aide à mieux nous aimer, non pas à mieux aimer les autres : "Tout art est immoral. [...] Car l'émotion pour l'émotion est le but de l'art, et l'émotion pour l'action est le but de la vie et de cette organisation pratique de la vie, que nous appelons société." (Le critique-artiste, 2e partie, in Intentions, 10/18, p.167)
P.-P.-S. Celui qui questionne le monde sans questionner le langage n'est pas un écrivain mais un journaliste. Et celui qui questionne le langage sans questionner le monde n'est pas non plus un écrivain mais un esthète.