lundi 24 octobre 2011

Drive

Drive (Nicolas Winding Refn, 2011) est un alcool fort et volatil. Quelques heures après avoir vu cette remarquable leçon de mise en scène, on a du mal à retrouver la substance du mystérieux objet qui nous a été montré. Mais ce qui reste à coup sûr, c'est la marque du personnage qu'interprète avec un effacement paradoxal l'acteur prodigieux qu'est devenu Ryan Gosling.
Le scénario n'a absolument rien d'original, mais c'est une preuve de sa secondarité. Gabin et consorts martelaient: pour faire un bon film, il faut premièrement un bon scénario, deuxièmement un bon scénario, troisièmement un bon scénario. C'est aussi idiot que de dire: un film n'est que sa mise en scène.
Bref, Refn privilégie la mise en scène, mais il ne fait pas pour autant un exercice de style. Il choisit de ne pas traiter un grand sujet, mais il soigne ses caractères, et sa façon de les polir en fait des bijoux dans un écrin. Sanglant, peut-être, mais à la fin, ainsi que le métaphorise le magnifique blouson argenté à scorpion d'or du héros, en apparence immaculé comme ce héros lui-même, et finalement souillé comme lui par quelque chose qui l'a dépassé. Cet homme si lisse, si retiré de toute agitation, si professionnel en chauffeur en tous genres, va laisser entrer en lui quelque chose qui va l'émouvoir, un sentiment d'amour pour une femme et un enfant. Dès qu'on aime, si timidement cela soit-il, on devient responsable. Et la machine infernale est enclenchée, comme les vitesses des autos sportives que ce corps taciturne conduit pour le bien ou pour le mal. Le Mac Guffin (un casse qui foire) est oubliable, le désespoir, la mélancolie puis l'incroyable violence du conducteur, bloc d'amour et de haine, eux, sont inoubliables.
La science du réalisateur est très grande, mais elle ne serait rien sans son intuition. L'auto furtive comme l'auto éclatante sont aussi des personnages du film, autres métaphores du héros: comme lui elles peuvent être silencieuses puis soudain rugir et finalement désarticuler, écrabouiller, détruire. L'intuition de Refn réside en ceci qu'il a confondu d'abord son personnage avec sa fonction, pour finalement l'en décoller, sans pour autant le métamorphoser ou nier sa forme, c'est-à-dire son modelage nerveux, son hyperréactivité.
Début de film intense (jeu du chat et de la souris dans un nocturne urbain dense et tendu, sombre et lumineux, entre la voiture du hold-up et celles de la police) et bande originale parfaitement coïncidente. Los Angeles, quelconque le jour, devient la nuit une bête magnifique et dangereuse.

samedi 22 octobre 2011

La guerre est déclarée

Mélo pop ou vidéoclip hystérico-sentimental, le Donzelli/ Elkaïm devant lequel presque (1) toute la critique est en pâmoison? La guerre est déclarée est un enfer pavé de joie de vivre, pour ses acteurs, mais pour le spectateur de plus de trente ans (ou 35, allez), ça ressemble à ce que Lelouch ferait aujourd'hui s'il avait justement 30 ans.C'est le chabada de 2011. Les auteurs-acteurs nous disent: Regardez comme on est rock'n'roll malgré ce qui nous arrive. Ils font croire qu'ils vivent mais ce qu'on voit, c'est qu'ils s'enroulent dans le cordon ombilical qu'ils ont cru couper.
Le jeunisme et le culte de la "boutinette"ne sont pas les seuls défauts du film. On a dit qu'il était clivant (selon la terminologie politico-culturelle des post-modernes) et qu'il faisait la nique aux croulants (vieux terme pour un vieux conflit), mais il fait pire: il oublie la mise en scène, ou plutôt il la confie à la musique. Son chabada est plus varié que celui de Lelouch, et plus malin. Il tâche à pallier l'absence contumax (on est jeunes, on est libres!) de tout équilibre dans le jeu, la distribution, la répartition des rôles, la progression dramatique (inexistante: le film est une succession de coups de cymbales et de coups de rouleaux à peinture sur le mur de la vie: ça cogne, ça roule, mais ça ne décolle pas).
Servant de repoussoir aux demi-dieux que sont Roméo et Juliette, les autres personnages du film appartiennent au décor. Sympa ou concon, leur présence est si caricaturale qu'elle fait pitié. A part bien sûr le chirurgien (2) ("Mieux" que Dieu parce que "Dieu, lui, ne se prend pas pour un chirurgien") et le bébé, le seul qui soit vrai, ni frimeur ni trop vite crayonné. Mais, j'y pense, si nous n'avons pas cru à cette histoire (que pourtant nous savons réelle) c'est peut-être parce que ses auteurs et interprètes en ont fait une B.D, une B.D "open kiss": ça limite, car l'open kiss c'est très fermé et les initiés du genre nous en excluent très objectivement: nous sommes trop vieux pour la génération spot.
Ceci, enfin, à méditer pour leur prochain film: autofiction piège à cons (à la mode).

(1) Pierre Murat seul lucide (dans Télérama)
(2)Et la pédiatre, peut-être.

lundi 17 octobre 2011

Vicky Cristina Barcelona

Célébré quasi universellement, ce film n'est qu'une bluette touristique inconsistante, aux fausses couleurs de l'amour. Comment croire à ce roman-photo (haut de gamme, mais bas d'intérêt) ? Comment croire à ces couples ou trios alternatifs ou combinés (avec un seul pivot masculin), à ces quatre caractères censés s'attirer et se repousser sans qu'on sente en eux ce qui aimante et ce qui rechigne? Ils nous paraissent aussi exotiques et théoriques que le décor dans lequel ils sont jetés. Leurs aventures sexuelles et sentimentales - et la psychologie "qui va avec" - sont provoquées d'une manière si peu naturelle qu'on se demande si le réalisateur lui-même prend au sérieux les protagonistes de l'action qu'il met en scène ou s'il ne les utilise que pour parodier les intrigues érotiques. C'est un grand mystère que la critique à l'unisson ait gémi d'aise à la vision de cette inerte ineptie. Woody Allen a déjà fait pire ( le tristement alimentaire Escrocs mais pas trop ), mais quand-même, perdre ainsi son temps à son âge!
Post-scriptum : Tous les spectateurs n'ont apparemment pas la même aperception "cérébraloculaire". Louis Guichard (Télérama du 8/10/2008 ) est en extase devant l'opus magistri . Il n'en parle qu'en hagiographe et thaumaturgiste. Les femmes y sont "irrésistiblement belles", le mâle y a, pour engouler magnétiquement ses proies, "des arguments dignes d'un philosophe pré-socratique"[...] "irradiant la testostérone". Sachant qu'une comédie ennuyeuse est plus ennuyeuse qu'un drame ennuyeux, le même Louis Guichard ne manque pas de souligner que ce film n'est pas banalement comique, il est d'un comique "étincelant". Ce qui n'enlève rien à la sensualité qu'il dégage, laquelle est "à la limite de l'insoutenable". Risquons-nous et disons-le sans détour, Woody Allen est beaucoup plus qu'un cinéaste et qu'un artiste: il est un magicien. Il tient une "formule", celle d'un "cinéma insubmersible", à la fois aux sources et aux embouchures, dans les coeurs et les horizons: "d'une éternelle jeunesse et d'une maturité insondable". Tant de fleurs et d'encens vous font suffoquer? Respirez bien car ce n'est pas fini. Magic Woody ne fait pas ses tours pour amuser la galerie. Sexy mais jamais trop, ses héros illustrent "les questions capitales de toute une vie". Rien de moins. Sous ses faux airs de "délicieux marivaudage sur fond de carte postale", ce film cardinal est "un traité des passions humaines à l'acuité implacable". Scarlett/Cristina, aux désirs vulgivagues, "est la quintessence de cette incomplétude qui condamne à l'errance perpétuelle". Le bouquet du feu d'artifice est à la fin comme il se doit, et je ne résiste pas au plaisir de citer le dernier paragraphe du pyrotechnicien: "Woody Allen est diabolique [...], indispensable comme jamais, peut-être le seul à savoir faire une fête de tant de désabusements, et nous laisser, malgré les illusions perdues, sur l'ivresse d'un été merveilleux". Pince-moi, chérie. (Je n'ai pas le courage de métaphraser l'article du TéléObs, qui lévite d'ailleurs beaucoup moins).
En résumé: un film d'estivant pour villégiateurs ou de bradype pour lémuriens.



mots-manie(53)

Les effets biochimiques du fictif sont-ils différents de ceux du réel? Pourquoi les mots me procurent-ils une telle jouissance? Parce qu'ils sont toujours là, en hibernation joyeuse ou rêveuse, dans le dictionnaire, ou le dictionnaire de ma tête? Parce qu'ils mettent du lien entre les pensées et entre les pensées et les choses? Parce qu'ils pansent, colmatent, assurent une cohérence fabuleuse quand la cohérence factuelle ou palpable fait défaut? Parce qu'ils sont de bons chiens jamais fatigués des tours qu'on leur fait faire? Parce qu'ils sont bien dessinés et coloriés comme dans les livres d'images? Ou au contraire parce qu'ils sont ambigus, ambivalents, labiles? Parce qu'ils tiennent le monde par le mors ou lui permettent de s'emballer? parce qu'ils démultiplient l'univers? Parce qu'ils sont les drones du mystère? Parce qu'ils nous offrent tout sur un plateau magique ou s'offrent eux-mêmes à défaut? Parce qu'ils font un rempart au bruit? Un cocon au silence? Parce qu'ils font de l'amour un miracle et de la mort un sujet de conversation? Parce qu'on dort mieux sur leur oreiller de fougères? Parce qu'ils rajoutent ou qu'ils soustraient, comme un sculpteur, à la pensée ce qui lui manque, ou ce qui l'alourdit? Parce qu'ils sont pour la vie un pochoir, un normographe et un échantillon? Parce qu'ils sont le seuil d'ici et le chemin vers l'infini? Parce qu'ils m'ont consenti cette longue anaphore? Parce que, parce que, disent les enfants...

dimanche 16 octobre 2011

Les rugbymen français

Pendant la première demi-heure du quart de finale contre l'Angleterre, les Bleus ont joué comme des dieux (16 à 0 à la mi-temps! j'en avais littéralement les larmes aux yeux). C'était mieux que du sport, c'était de la poésie lyrique, on entendait la musique du jeu. (Précision précieuse: les Français n'étaient pas favoris).
Contre les Gallois, ils ont joué comme des boeufs. La même équipe, dans le même Eden Park. Comment expliquer ce mystère?
Le poète latin Prudence, le mal nommé, qui mit son art au service de sa foi chrétienne, est un précurseur du récit allégorique. Son oeuvre la plus célèbre, Psychomachia, décrit le combat de Vertus et de Vices personnifiés. La psychomachie est un combat de l'âme et un combat pour l'âme. Bien sûr, chaque match ne peut pas être le chapitre d'une épopée, les joueurs qui s'affrontent n'incarnent pas à tout coup la Vertu (nous) opposée au Vice (les autres) - le 15 octobre, à Auckland, c'était l'inverse!- mais il n'y a pas de désir de vaincre, dans l'honneur, sans vertu et sans âme, et le beau jeu, s'il ne métaphorise pas une équipe en entité allégorique, la rend au moins symbolique; il lui donne une figure unique, une raison esthétique (comme on dit une raison sociale): tous les joueurs ont le même sourire, la même lumière dans le regard, le coeur qui bat au même rythme, et la furia n'est que l'autre nom de la générosité. Aujourd'hui la furia était galloise et les Gaulois ont gagné en déméritant. Il faut, comme disait Pascal, qu'ils s'alestissent s'ils veulent inquiéter un peu les Blacks en finale.
Post-scriptum: Mais si on préfère le pragmatisme à la dignité et le "réalisme" du reculoir cadenassé à l'oubli de soi, si on préfère les mâchoires serrées aux cris enfantins de la conquête, on fera valoir qu'un jeu constipé n'est pas sans avantage: si on prend une déculottée, au moins on n'a pas le cul merdeux! (1)
(1)- La peur n'est pas toujours foireuse, la peur de perdre en tout cas. Dimanche prochain, elle se sera envolée, comme un nuage noir soufflé par l'envie... de gagner.

mardi 4 octobre 2011

In Vitrine (par le collectif Rien de Spécial)

Alice, Marie, Hervé,

Je n’ai pas franchement ri, ou plutôt je n’ai pas ri franchement au spectacle d’In Vitrine. Ne vous alarmez pas, cela ne signifie pas que je ne l’ai pas aimé, au contraire. Mais il m’a mis mal à l’aise, comme il mettra plus ou moins mal à l’aise tous ceux qui le verront, même au premier degré (car on ne peut pas le voir intégralement au premier degré). Et le malaise qu’on éprouve forcément décontenance, voire dérange. Vous aurez deux sortes de réactions : la première sorte (la plus rare j’espère) sera celle des gens qui n’aiment pas qu’on leur gâche la « fête » (enfin, les amusements, plaisirs et conforts qui ne satisfont que les aspirations superficielles), qui n’aiment pas qu’on les inquiète. La conscience est un tourment. Faire prendre conscience aux gens du vide qui les habite (et qui est proportionnel au trop-plein dont ils sont entourés –dont ils s’entourent comme des mouches qui s’enrouleraient elles-mêmes dans les soies de l’araignée) n’est pas forcément une action gratifiante : vous savez bien qu’autrefois on sacrifiait les messagers porteurs de mauvaises nouvelles. Donc soyez préparés à ça (vous avez d’ailleurs essuyé quelques crachats symboliques…) mais sachez n’y voir qu’une écume ou qu’un relent. Votre spectacle est un loukoum géant qu’il est impossible de digérer : ne vous étonnez pas des éructations qu’il provoque.

Mais ce loukoum contient son antidote. Il est tellement écoeurant qu’il ne peut pas faire envie. Et la plupart des intelligences et sensibilités seront affectées de manière critique, c'est-à-dire au sens propre que leur jugement sera sollicité. Je crains quand même un peu que ces derniers ( que j’espère nombreux) ne soient déjà des consciences alertées. Mais, pour alerté qu’on soit, il n’est pas mauvais d’être rappelé aux facteurs de l’alarme, aux motifs du malaise qui, au fond, n’est provoqué par votre spectacle que parce qu’il est déjà inscrit en nous. Le malaise est latent, et le mérite d’In Vitrine est de le rendre patent. La « vraie vie » (pauvre Rimbaud !) serait-elle toujours ailleurs ? C’est la question que vous nous posez dans un style délibérément formulaire : cliché, photo, tic-tac, voilà figée la vie, comme un bol alimentaire soudain gelé, qu’aucun estomac humain ne transformera jamais en sucs, en sève, en substances vitalisantes.

Attendez-vous à quelques grincements. Mais soyez rassurés malgré tout : vous avez mis le doigt sur la plaie de nos sociétés, mais pas seulement. Même si les conditions idéales d’une vie en commun étaient miraculeusement réunies, il resterait…quoi ? Eh bien, il resterait la métaphysique. C’est peut-être un concept philosophique, ça n’en reste pas moins une notion commune. Et la métaphysique, c’est lourd à porter, enfin, disons plutôt que ce n’est pas la métaphysique qui pèse, mais la métaphysique sans Dieu, sans la consolation d’une vraie croix sur l’épaule. Car la croix invisible est bien plus…métaphysique : c’est le mystère accablant de la vie en général et de chaque existence en particulier.

Mais n’est-ce pas ce qui nous fait humain ? Nous qui existons, « que serions-nous (disait Valéry) sans le secours de ce qui n’existe pas ? »

In Vitrine nous rappelle que la métaphysique est plus érotique que le Quick Lunch !

Je vous salue cordialement.