dimanche 20 septembre 2015

C'est toujours un peu dangereux de s'attacher à qui que ce soit

   Le 16 septembre, à l'Atelier 210 de Bruxelles, j'ai assisté à un spectacle original et plus que déconcertant: gênant? Déstabilisant? Inquiétant? Mais il faut inquiéter les consciences dont la pente naturelle est la somnolence.
   Création du Duo renversant constitué par Eno Krojanker et Hervé Piron, Enhervé ou Hervéno - on va comprendre que la fusion des noms n'est pas qu'un jeu graphique.
   Le prétexte et l'amorce de la pièce sont d'exciter l'empathie du spectateur en lui jouant une scène tragique remontant à l'enfance du comédien. Tragique et ridicule puisqu'Eno, seul sur une scène organisée et commentée par Hervé, meneur d'un jeu trouble, est habillé, comme à 7 ans d'un short à fleurs et d'un tee-shirt. Il rejoue la perte de son ours en peluche, lors d'une promenade.
  Déjà, le rapport sado-masochiste des comparses s'établit sous nos yeux, Eno étant copieusement aspergé et trempé par un Hervé pas net et peu suspect de bienveillance. Celui-ci cherche-t-il réellement à susciter la compassion du public ou feint-il - avec la complicité naïve d'Eno - de provoquer une empathie de commande?
   Le vrai projet du meneur de jeu est plus glauque. Sans vouloir déflorer l'évolution de l'action, on peut dire que le narcissisme et la mégalomanie en sont les moteurs principaux. Eno devient une matière taillable et modulable. On se souvient de Petit déjeuner orageux un soir de carnaval (en 2009) et de la relation perverse qui s'établissait entre les deux personnages: ici la notion de perversité, voire de perversion, est dépassée, car l'un engloutit l'autre, jusqu'à la folie.
   Mégalomanie? Au grand galop sur son petit dada/ A grandes guides avec son petit moi, Hervé, à l'instar du pharaon qui se fit représenter plus grand que nature dans le dessin d'une chasse aux crocodiles, et qui, inversant la démesure, s'offrit comme un géant qui chassait des lézards, Hervé se ridiculise pathétiquement.Le chat se mire dans l'andouille qu'il convoite, et l'acteur se mire dans une image gonflée de sa tripe. Amour dédoublé de soi, amour objectif, le narcissisme est un amour paradoxal mais logique pour un acteur contraint par contrat de s'identifier sans fin à d'autres. Le narcissisme est la revanche de l'acteur, le contrepoids de la balance. Narcisse acteur manifeste une forme d'homosexualité "autotélique", une homosexualité dont l'objet et la fin se rencontrent dans l'individu même qui la projette.
   Narcisse se convoite lui-même et convoite le monde à travers lui-même. Voulant être à la fois le monde tout entier et admiré de ce même monde devenu lui-même, il s'enferme dans une folie aporétique.
   Le narcissisme est le pire et le plus délicieux des incestes: il promet une jouissance sans fin mais sans fin reportée. Le seul salut de Narcisse serait la religion: s'aimer en Dieu, sans cesser de s'aimer en soi, puisque la religion nous enjoint d'aimer notre prochain comme nous-même.
   C'est toujours un peu dangereux de s'attacher à qui que ce soit et surtout de s'attacher à soi. Le pouvoir, et l'aspiration au pouvoir rendent fou. Celui qui se place hors la loi humaine échappe du même coup à sa protection et plonge dans le néant. Niant le monde, Narcisse se nie lui-même.

jeudi 3 septembre 2015

Michel Audiard et Frédéric Dard

L'audiard et le Dard se la jouent pouët-pouët, se martèlent les flancs pour en faire jaillir le vent bruyant  du mot qui claque ou de l'expression qui fouette. On sourit parfois, mais ça sent la forge, le remugle couillard, l'au-fait mariolle et la bêche hâbleuse. leur leitmotiv est la connerie du cave, leur repoussoir. C'est qui, le cave? Nous et le monde entier. Il y a les "hommes", les affranchis, les mecs à la redresse, c'est-à-dire eux et leurs potes, leurs "poteaux", et il y a les caves: ça fait du peuple et du gibier pour ces chasseurs de bons mots gratuits sinon désintéressés.
Mais la connerie est une notion délicate, elle peut se montrer rétive voire retorse. C'est comme une manivelle, gare aux retours!
les cons, malins ou pas malins, on les trouve autant chez les émancipés comme Dard et Audiard; ce sont tout simplement ceux qui manquent de cette sensibilité imaginative qui consiste à savoir se mettre à la place d'autrui. Si vous n'avez pas assez de pénétration pour appréhender l'humain dans le con, vous êtes peut-être un con vous-même.
Pitié pour les cons, nous en venons, nous en sommes. En revanche, tous les hommes libres sont les bienvenus quand ils s'en prennent à la foutaise.
Dans L'Art de dire des foutaises (On Bullshit), Harry G. Frankfurt dénonce la connerie des puissants, qu'il appelle foutaise, parce qu'elle veut "nous la mettre", c'est-à-dire nous entuber.
"Celui qui dit une connerie, quand il est surpris, n'est pas fier de soi. Le grossiste en foutaises, lui, prospère sans crainte: la vérité n'est pas son rayon, il est à l'abri. Voilà pourquoi l'empire de la foutaise accroît son emprise, mettant sur le marché des modèles de plus en plus faciles à écouler et à dupliquer. Impuissance de la connerie, puissance de la foutaise, auraient dit les vieux maîtres." (Roger-Pol Droit).
Ce qu'il manque aux Dard et Audiard, c'est de savoir distinguer la connerie du pauvre de la foutaise du riche.
Pourquoi Audiard et Dard? parce que je viens de revoir Ne nous fâchons pas, et de lire un peu du DicoDard, tout juste paru.
Mais sorti de son rôle de San-Antonio, Dard est sans doute un homme fréquentable et un écrivain lucide, "un petit auteur dauphinois, à la sauvette, à la manque, à la con, plein de sa folie d'écrire, et qui écrit vaille que vaille, rien qui vaille beaucoup, hélas, mais en grande passion, crois-le et pardonne-lui." (Frédéric Dard, Y a-t-il un Français dans la salle?)
Quant à Audiard... Je me souviens d'une émission télévisée où il était affronté à Robbe-Grillet! Le terrorisme "littéraire" c'était ça, c'était d'être sommé de choisir entre la pontifiance et le rigolard, entre deux réalistes au sens rhétorique, le vélo-saucisson-camembert et le sadomasochisme glacé du Trans-Europe-Express.
Heureusement,en retrait du turlupin avantageux il y avait l'homme sincère, le véritable Audiard ou plutôt l'Audiard véritable et véridique, celui qui fut capable d'écrire Le jour, la nuit, et toutes les autres nuits, après la mort accidentelle de son fils.
C'est simple, la connerie: pour en sortir il suffit de ne pas s'y complaire.