dimanche 9 décembre 2012
jeudi 6 décembre 2012
Mademoiselle Chambon, de Stéphane Brizé.
L'amour et la musique ont des pouvoirs immenses. Surtout s'ils se conjuguent. Celui, entre autres, de rendre belle Sandrine Kiberlain, dans ce film qu'un roman d'Eric Holder a inspiré à Stéphane Brizé.
L'amour embellit les traits et la musique élargit les horizons de l'âme, comme chez Racine. Mais Corneille ne l'entend pas de cette oreille : il faut choisir, non pas comme dans les grandes tragédies, entre son moi et son surmoi, mais, comme dans les petits drames dévastateurs de coeurs simples, entre son moi et son moi, deux moi légitimes et contradictoires. L'âme cornélienne voudrait-elle imposer son imperium au corps qu'elle serait de facto déclarée obsolète. Aujourd'hui le corps a conquis l'égalité, ce qui ne simplifie rien et ne fait que déplacer l'enjeu du choix.
C'est donc à Corneille que ce film doit son accent grave, et à Racine sa tonalité circonflexe. L'amour est rond avant que d'être aigu. Racine est moins exigeant mais plus intelligent. Brizé écartèle ses personnages entre ce qu'ils doivent et ce qu'ils se doivent. Si l'une des tractions ne renonce pas, la déchirure est mortelle.
C'est Renoir qu'on ressuscite : "Tout le monde a ses raisons". Et la règle du jeu de l'amour ne sera jamais établie. La douleur ne rend pas la douceur amère, mais précieuse. Les amants vivent dans le feu : quand ils en sortent, le souvenir de la brûlure se métamorphose peu à peu en réminiscences solaires; l'âme apporte aux meurtrissures du coeur le baume de sa lumière.
On ne choisit pas entre deux amours, on incline, on s'incline. Ce n'est pas Corneille qui triomphe à la fin du film, pleine de silences raciniens, de cruautés inévitables. Rien ne triomphe qu'un amour empli d'un autre. "Jean et ses deux amours" pourrait fournir un sous-titre à ce drame de l'existence. S'aimer tous universellement, quel beau rêve d'un instant!
Le romanesque des grandes passions n'est pas ce qui nous touche ici, pas plus que les orages des grands renoncements. Ce qui nous touche et nous émeut c'est la vague innocente d'un amour qui naît. Elle enfle souterrainement jusqu'à se transformer en invisible tsunami. Puis elle retombe, et son fracas balaie nos coeurs jusqu'au rivage. Repartiront-ils? Retourneront-ils au flot de leur ordinaire existence?
L'amour palpite aussi bien dans le sable des têtes que dans le ciel des coeurs. Il nous submerge.
L'amour embellit les traits et la musique élargit les horizons de l'âme, comme chez Racine. Mais Corneille ne l'entend pas de cette oreille : il faut choisir, non pas comme dans les grandes tragédies, entre son moi et son surmoi, mais, comme dans les petits drames dévastateurs de coeurs simples, entre son moi et son moi, deux moi légitimes et contradictoires. L'âme cornélienne voudrait-elle imposer son imperium au corps qu'elle serait de facto déclarée obsolète. Aujourd'hui le corps a conquis l'égalité, ce qui ne simplifie rien et ne fait que déplacer l'enjeu du choix.
C'est donc à Corneille que ce film doit son accent grave, et à Racine sa tonalité circonflexe. L'amour est rond avant que d'être aigu. Racine est moins exigeant mais plus intelligent. Brizé écartèle ses personnages entre ce qu'ils doivent et ce qu'ils se doivent. Si l'une des tractions ne renonce pas, la déchirure est mortelle.
C'est Renoir qu'on ressuscite : "Tout le monde a ses raisons". Et la règle du jeu de l'amour ne sera jamais établie. La douleur ne rend pas la douceur amère, mais précieuse. Les amants vivent dans le feu : quand ils en sortent, le souvenir de la brûlure se métamorphose peu à peu en réminiscences solaires; l'âme apporte aux meurtrissures du coeur le baume de sa lumière.
On ne choisit pas entre deux amours, on incline, on s'incline. Ce n'est pas Corneille qui triomphe à la fin du film, pleine de silences raciniens, de cruautés inévitables. Rien ne triomphe qu'un amour empli d'un autre. "Jean et ses deux amours" pourrait fournir un sous-titre à ce drame de l'existence. S'aimer tous universellement, quel beau rêve d'un instant!
Le romanesque des grandes passions n'est pas ce qui nous touche ici, pas plus que les orages des grands renoncements. Ce qui nous touche et nous émeut c'est la vague innocente d'un amour qui naît. Elle enfle souterrainement jusqu'à se transformer en invisible tsunami. Puis elle retombe, et son fracas balaie nos coeurs jusqu'au rivage. Repartiront-ils? Retourneront-ils au flot de leur ordinaire existence?
L'amour palpite aussi bien dans le sable des têtes que dans le ciel des coeurs. Il nous submerge.
mercredi 5 décembre 2012
Classicisme et romantisme
Deux conceptions du style. Dans la première, l'écrivain s'efface derrière ses phrases, lesquelles ne visent qu'à bâtir une esthétique impersonnelle, celle de l'adéquation la plus parfaite possible entre le contenu et son énoncé. Dans la seconde, prime la marque de l'écrivain : il n'exprime pas une réalité objective mais une vision du monde singulière. Maupassant, Gide, Camus, Montherlant, Yourcenar sont classiques. Proust, Céline, Aragon, Claude Simon sont romantiques. Pour les premiers la langue est un conservatoire. Pour les seconds, un laboratoire. La révolution date de Flaubert.
Allégorie et symbole
Parmi d'autres, il y a deux types de littératures dont la théorie et la pratique s'opposent.
Le premier, partant du vrai qu'il conçoit et imagine, s'emploie à l'incarner dans du réel.
Le second, partant d'une réalité dans laquelle il baigne, ou qu'il a sous les yeux, s'efforce de la faire évoluer vers une vérité moins particulière et si possible, universelle.
La démarche "descendante" peut être dite intellectuelle et allégorique, et la démarche "ascendante" matérielle et symbolique.
Le temps a peu de pouvoir dans le premier cas : l'universel fréquente l'intemporel. Dans le second, il est le moteur de l'histoire, et des histoires.
En art, le cheminement qu'on pourrait dire déductif a régné au Moyen Age et à l'âge classique. Le cheminement inverse, qu'on pourrait appeler inductif, est né avec l'âge moderne. Son avantage est de n'être pas figé dans un cadre, car la manière symbolique bâtit son corps et son architecture - comme le facteur Cheval - à mesure qu'elle progresse. Jusqu'à son aboutissement, elle est vivante, palpitante. Et si la manière allégorique est souvent plus intelligente, elle reste, dans sa conception, plus froide.
Est-elle pour autant, comme l'affirmait Borges, "une erreur esthétique"? Dans son excès, peut-être, mais si l'idée est maîtrisée, son expression s'offre à toutes les souplesses du style.
Le moderne croit à la révolution permanente des formes et le classique à leur métamorphose infinie. Hugo n'est pas supérieur à John Donne ni Shelley à Maurice Scève. Les Romantiques qui font signifier des images et donnent une voix à la nature sont-ils plus convaincants que les Classiques qui donnent une nature à leur voix intérieure et harcèlent la langue jusqu'à ce qu'elle exprime les plus fines et lointaines nuances de la pensée qu'elle a pour mission de rendre vivante?
Les grandes oeuvres sont allégoriques. Le Roman de la Rose, bien sûr, La Divine Comédie, Don Quichotte, etc. Mais aussi La Comédie humaine. Le combat du bien et du mal est personnifié dans la plupart des personnages de la littérature, et la modernité n'y change rien.
Et le symbole n'est peut-être, après tout, qu'une allégorie perdue...et retrouvée. (1)
(1) Voir Classicisme et romantisme.
Le premier, partant du vrai qu'il conçoit et imagine, s'emploie à l'incarner dans du réel.
Le second, partant d'une réalité dans laquelle il baigne, ou qu'il a sous les yeux, s'efforce de la faire évoluer vers une vérité moins particulière et si possible, universelle.
La démarche "descendante" peut être dite intellectuelle et allégorique, et la démarche "ascendante" matérielle et symbolique.
Le temps a peu de pouvoir dans le premier cas : l'universel fréquente l'intemporel. Dans le second, il est le moteur de l'histoire, et des histoires.
En art, le cheminement qu'on pourrait dire déductif a régné au Moyen Age et à l'âge classique. Le cheminement inverse, qu'on pourrait appeler inductif, est né avec l'âge moderne. Son avantage est de n'être pas figé dans un cadre, car la manière symbolique bâtit son corps et son architecture - comme le facteur Cheval - à mesure qu'elle progresse. Jusqu'à son aboutissement, elle est vivante, palpitante. Et si la manière allégorique est souvent plus intelligente, elle reste, dans sa conception, plus froide.
Est-elle pour autant, comme l'affirmait Borges, "une erreur esthétique"? Dans son excès, peut-être, mais si l'idée est maîtrisée, son expression s'offre à toutes les souplesses du style.
Le moderne croit à la révolution permanente des formes et le classique à leur métamorphose infinie. Hugo n'est pas supérieur à John Donne ni Shelley à Maurice Scève. Les Romantiques qui font signifier des images et donnent une voix à la nature sont-ils plus convaincants que les Classiques qui donnent une nature à leur voix intérieure et harcèlent la langue jusqu'à ce qu'elle exprime les plus fines et lointaines nuances de la pensée qu'elle a pour mission de rendre vivante?
Les grandes oeuvres sont allégoriques. Le Roman de la Rose, bien sûr, La Divine Comédie, Don Quichotte, etc. Mais aussi La Comédie humaine. Le combat du bien et du mal est personnifié dans la plupart des personnages de la littérature, et la modernité n'y change rien.
Et le symbole n'est peut-être, après tout, qu'une allégorie perdue...et retrouvée. (1)
(1) Voir Classicisme et romantisme.
mardi 4 décembre 2012
Quelques heures de printemps, de Stéphane Brizé.
Réalité et fiction entretiennent des rapports ambigus. Elles se méprisent et elles s'envient. L'une et l'autre revendiquent le vrai, par le biais du réel ou celui du symbole, mais l'une et l'autre savent bien ce qui leur manque : la liberté pour le documentaire, et la crédibilité pour l'invention.
De ce point de vue, le dernier film de Stéphane Brizé est un petit miracle : il puise dans le réel la substance vive et dolente de sa simple histoire et la dépose toute fraîche sur l'étal de son art, par la grâce d'une mise en scène et d'une direction d'acteurs cordées au millimètre. Quitte à sembler parfois appliquée, la fiction qui nous est proposée se joue dans le juste vêtement de l'actuelle immanence, elle en tire sa semblance vraie, nous donne l'illusion d'entrer dans l'intimité banale d'un fils et d'une mère qui ne savent pas s'ils s'aiment puisqu'ils ne se supportent pas. La force et la finesse du réalisateur est de réussir à nous faire sentir l'absurde densité d'une existence, le tout et rien à la fois de nos vies si ordinaires et tellement aenigmatiques.
L'atmosphère de cette histoire particulière n'est pas gaie : la mère (Hélène Vincent) de ce faux-bourdon hagard et hasardeux qu'interprète Vincent Lindon n'a guère plus de charme et d'attraits qu'une fourmi, industrieuse comme il se doit. Et puis elle est gravement malade, et à décidé de mourir, en Suisse(1), avant la déchéance. Quelques diversions tentent de faire respirer le film : le voisin bon homme et compréhensif, l'aventure amoureuse du fils, avec une belle de rencontre (pour faire entrer un peu d'air vif dans son confinement mortifère), mais qui va chavirer sur un malentendu. Reste le chien, Cali, pas du tout cabot, lien familial discret mais nécessaire (voire finalement décisif), seul être-objet capable d'alléger cette écrasante métaphore du Destin pesant sur l'échine du monde et ne laissant pour seul marronnage au libre arbitre que le choix de sa mort : Cali témoigne d'une innocence possible. Il ne choisit pas, il aime sa maîtresse et son maître. Voir Cali dormir le ventre en l'air nous réconcilie avec la Création, car une telle confiance serait impossible dans un monde totalement voué au malheur.
La lumière vient à la fin, au printemps, sur une petite route valaisane, juste avant de s'éteindre pour toujours dans les yeux d'Yvette, serrée contre ce fils qu'elle aime enfin, comme il l'aime, à cet instant.
(1) Suisside : euthanasie pratiquée dans l'épaisseur du confort helvète.
De ce point de vue, le dernier film de Stéphane Brizé est un petit miracle : il puise dans le réel la substance vive et dolente de sa simple histoire et la dépose toute fraîche sur l'étal de son art, par la grâce d'une mise en scène et d'une direction d'acteurs cordées au millimètre. Quitte à sembler parfois appliquée, la fiction qui nous est proposée se joue dans le juste vêtement de l'actuelle immanence, elle en tire sa semblance vraie, nous donne l'illusion d'entrer dans l'intimité banale d'un fils et d'une mère qui ne savent pas s'ils s'aiment puisqu'ils ne se supportent pas. La force et la finesse du réalisateur est de réussir à nous faire sentir l'absurde densité d'une existence, le tout et rien à la fois de nos vies si ordinaires et tellement aenigmatiques.
L'atmosphère de cette histoire particulière n'est pas gaie : la mère (Hélène Vincent) de ce faux-bourdon hagard et hasardeux qu'interprète Vincent Lindon n'a guère plus de charme et d'attraits qu'une fourmi, industrieuse comme il se doit. Et puis elle est gravement malade, et à décidé de mourir, en Suisse(1), avant la déchéance. Quelques diversions tentent de faire respirer le film : le voisin bon homme et compréhensif, l'aventure amoureuse du fils, avec une belle de rencontre (pour faire entrer un peu d'air vif dans son confinement mortifère), mais qui va chavirer sur un malentendu. Reste le chien, Cali, pas du tout cabot, lien familial discret mais nécessaire (voire finalement décisif), seul être-objet capable d'alléger cette écrasante métaphore du Destin pesant sur l'échine du monde et ne laissant pour seul marronnage au libre arbitre que le choix de sa mort : Cali témoigne d'une innocence possible. Il ne choisit pas, il aime sa maîtresse et son maître. Voir Cali dormir le ventre en l'air nous réconcilie avec la Création, car une telle confiance serait impossible dans un monde totalement voué au malheur.
La lumière vient à la fin, au printemps, sur une petite route valaisane, juste avant de s'éteindre pour toujours dans les yeux d'Yvette, serrée contre ce fils qu'elle aime enfin, comme il l'aime, à cet instant.
(1) Suisside : euthanasie pratiquée dans l'épaisseur du confort helvète.
lundi 3 décembre 2012
Littérature et philosophie
Pourquoi je préfère les écrivains aux philosophes? Parce que les seconds pensent alors que les premiers donnent à penser - et sentir. Car la philosophie sait théoriser et généraliser le sensible, elle ne peut en donner l'épreuve singulière. Or il n'y a pas de littérature sans é-motion, sans mouvement de l'être, sans ébranlement plus ou moins lointain.
Qu'est-ce qui fait que Proust et Musil me conviennent, alors que Barthes, Bourdieu, Baudrillard (qui sont aussi des écrivains) peuvent seulement me plaire ou m'intéresser? La réponse tient dans cet "aussi": c'est qu'ils sont par ailleurs autre chose (sémiologue, sociologues) , que leur intelligence d'intellectuels sert une cause, une théorie, une science et même, dirait-on parfois, que leur intelligence sert leur intelligence. Pour l'écrivain-écrivain, l'intelligence est une simple composante de l'être, importante, mais moins importante que la sensibilité, bien sûr, adjointe et non souveraine. L'intelligence est comme un courant qui passe à travers les fibres sensibles de l'écrivain : elle n'est ni la centrale, ni le commutateur.
L'enjeu de la littérature n'est pas pratique (communiquer) , il n'est pas phatique (1) (communier) , il n'est même pas esthétique (l'écriture n'est pas un art pur). Est-il métaphysique? Oui, dans son acception originelle et non-abstraite : ce qui préoccupe l'homme en dehors de son image "naturelle". L'enjeu de la littérature est la condition humaine, non définie par des critères immanents. L'enjeu de la littérature est littéraire, c'est-à-dire écrit sans savoir, sans pouvoir, sans certitude. Investigation vaine et nécessaire, par le moyen des mots, de l'inconnaissance structurelle.
L'enjeu de la philosophie est théorétique et critique. Le philosophe s'adonne à la connaissance en mettant sans cesse en question non seulement cette connaissance mais son questionnement lui-même, voire sa propre légitimité et, finalement, sa propre existence. La philosophie est une ascèse - et parfois une passion - inutile. Inutile car, s'il lui arrive de nous éclairer, elle ne peut en aucun cas nous rendre heureux. Si le bonheur dépendait de la pensée, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'imbéciles.
Alors? Faut-il se moquer de la philosophie? Ce serait vraiment philosopher, si l'on en croit Pascal.
Si la philosophie consiste à dépasser son objet pour aller vers un indicible ou un invisible, alors la philosophie, la littérature et la poésie se tiennent dans un même coin de ciel ou dans une même poche de ténèbres. Quand nous pensons notre pensée nous pensons notre être et, comme l'a répété Alquié, "toutes les grandes philosophies sont une critique de l'objet et non de l'être", c'est-à-dire du visible et non de l'invisible.
Alors, écrire c'est saisir au col et tenir ensemble littérature et philosophie, sinon la première fait des mines, la seconde fait la gueule, et l'écriture est accablante. Je préfère la littérature à la philosophie, mais non la littérature sans la philosophie.
" Il est admirable de voir que la poésie, qui cherche naturellement le beau, et la philosophie, qui cherche essentiellement le vrai - c'est-à-dire ce qu'il y a de plus opposé au beau - sont les deux facultés qui ont le plus d'affinités entre elles, car le véritable poète est parfaitement capable d'être un grand philosophe et le véritable philosophe d'être un grand poète; ni l'un ni l'autre ne peuvent être grands ni parfaits dans leurs domaines s'ils ne participent complètement aux deux, à la nature primitive de l'esprit, à sa disposition naturelle, à la puissance de l'imagination." (Leopardi , Zibaldone) .
(1) Au sens de Jakobson.
Qu'est-ce qui fait que Proust et Musil me conviennent, alors que Barthes, Bourdieu, Baudrillard (qui sont aussi des écrivains) peuvent seulement me plaire ou m'intéresser? La réponse tient dans cet "aussi": c'est qu'ils sont par ailleurs autre chose (sémiologue, sociologues) , que leur intelligence d'intellectuels sert une cause, une théorie, une science et même, dirait-on parfois, que leur intelligence sert leur intelligence. Pour l'écrivain-écrivain, l'intelligence est une simple composante de l'être, importante, mais moins importante que la sensibilité, bien sûr, adjointe et non souveraine. L'intelligence est comme un courant qui passe à travers les fibres sensibles de l'écrivain : elle n'est ni la centrale, ni le commutateur.
L'enjeu de la littérature n'est pas pratique (communiquer) , il n'est pas phatique (1) (communier) , il n'est même pas esthétique (l'écriture n'est pas un art pur). Est-il métaphysique? Oui, dans son acception originelle et non-abstraite : ce qui préoccupe l'homme en dehors de son image "naturelle". L'enjeu de la littérature est la condition humaine, non définie par des critères immanents. L'enjeu de la littérature est littéraire, c'est-à-dire écrit sans savoir, sans pouvoir, sans certitude. Investigation vaine et nécessaire, par le moyen des mots, de l'inconnaissance structurelle.
L'enjeu de la philosophie est théorétique et critique. Le philosophe s'adonne à la connaissance en mettant sans cesse en question non seulement cette connaissance mais son questionnement lui-même, voire sa propre légitimité et, finalement, sa propre existence. La philosophie est une ascèse - et parfois une passion - inutile. Inutile car, s'il lui arrive de nous éclairer, elle ne peut en aucun cas nous rendre heureux. Si le bonheur dépendait de la pensée, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'imbéciles.
Alors? Faut-il se moquer de la philosophie? Ce serait vraiment philosopher, si l'on en croit Pascal.
Si la philosophie consiste à dépasser son objet pour aller vers un indicible ou un invisible, alors la philosophie, la littérature et la poésie se tiennent dans un même coin de ciel ou dans une même poche de ténèbres. Quand nous pensons notre pensée nous pensons notre être et, comme l'a répété Alquié, "toutes les grandes philosophies sont une critique de l'objet et non de l'être", c'est-à-dire du visible et non de l'invisible.
Alors, écrire c'est saisir au col et tenir ensemble littérature et philosophie, sinon la première fait des mines, la seconde fait la gueule, et l'écriture est accablante. Je préfère la littérature à la philosophie, mais non la littérature sans la philosophie.
" Il est admirable de voir que la poésie, qui cherche naturellement le beau, et la philosophie, qui cherche essentiellement le vrai - c'est-à-dire ce qu'il y a de plus opposé au beau - sont les deux facultés qui ont le plus d'affinités entre elles, car le véritable poète est parfaitement capable d'être un grand philosophe et le véritable philosophe d'être un grand poète; ni l'un ni l'autre ne peuvent être grands ni parfaits dans leurs domaines s'ils ne participent complètement aux deux, à la nature primitive de l'esprit, à sa disposition naturelle, à la puissance de l'imagination." (Leopardi , Zibaldone) .
(1) Au sens de Jakobson.
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