J'étais contre Confucius... Un nom confus et confituré, en vérité, l'air confit de la dévotion hypocrite, une sorte d'Helvétius ou de Jansénius jauni... Sagesse bornée, un chat est un chat, dilution kantienne, vieille bedaine... Notable ranci de l'Antiquité...
Philippe Sollers, Femmes, p. 30.
mardi 30 avril 2024
Figures (2991)
Beauté (189)
"Le beau est une harmonie, l'art une dissonance" (Verlaine). Son amour et sa passion pour Rimbaud étaient également harmonie et dissonance.
Silvia Ronchey, Portraits exquis.
Écrivains (107)
Pousser la pointe de son stylo, pousser sa plume, comme la charrue derrière le bœuf ou le cheval. 91.19
amour (2)
Je l'aime: il abolit cette distance qui, à chaque réveil, renaît entre le monde et moi.
Jean Grenier, Le chat Mouloud, in Les îles.
lundi 29 avril 2024
Beauté (188)
Le spectre romantique de l'amour flatte l'immaturité de l'homme. Quand il s'évanouit, demeurent le souvenir de la beauté qui fit le mystère et du mystère qui fut si beau... 88.134
Écrivains (106)
L'écrivain est celui qui écrit quand il lit, le plagiaire celui qui lit quand il écrit, dit en substance Michel Schneider.
dimanche 28 avril 2024
Figures (2989)
Antoine Compagnon, disciple critique, voire admoniteur* de Roland Barthes: "Dans la petite troupe, Antoine avait un statut à part. Il était un peu le "surmoi", celui qui, avec sa gravité, n'entrait pas dans le jeu de la flatterie, de la connivence et de la séduction."
Éric Marty
*Alors qu'il venait de faire lire un de ses manuscrits à Compagnon, Barthes confie en souriant ironiquement: "Il m'a donné 10/20!"
Beauté (187)
Je crois, comme Étienne Souriau, à la réalité ontologique des êtres de fiction. L'Être est invisible, il n'accède au visible que par accident. Cette rencontre exceptionnelle est une coïncidence aporétique, qui s'appelle la beauté. La beauté nous émeut car l'invisible s'y incarnant, elle nous révèle que l'âme existe. 85.69
Écrivains (105)
Celui qui questionne le monde sans questionner le langage n'est pas un écrivain mais un journaliste. Et celui qui questionne le langage sans questionner le monde n'est pas non plus un écrivain mais un esthète. 81.27
Amnésie
C'était donc ça l'amnésie, une citerne percée qui avait contenu une eau potable et qui puait douçeâtrement son vide. Il fallait bravement récurer, réparer, et souhaiter de nouvelles pluies du ciel.
Jean Meckert, Comme un écho errant.
samedi 27 avril 2024
Figures (2988)
Si être antimoderne c'est être un moderne lucide, alors oui, je revendique ce terme pour moi même.
Antoine Compagnon
Écrivains (104)
Un écrivain est quelqu'un qui a plus de difficulté à écrire que les autres.
Antoine Blondin
Amitié (36)
Quand un ami me trahit, je demeure fidèle au souvenir de son amitié. Je ne peux pas le haïr, car son amitié m'était chère, car le souvenir de son amitié m'est cher.
Malaparte, Journal d'un étranger à Paris.
vendredi 26 avril 2024
Beauté (185)
La beauté d'un être ou d'un lieu dépend moins de l'image qu'il envoie que de celle qu'on projette sur lui. Elle est moins dans la vue que dans la vision. Comme chez Spinoza, le regard est au principe: s'il est actif il est naturant, s'il est passif (à la manière d'un objectif) il devient naturé. Il n'est plus un regard mais un simple transmetteur d'image. 85.5
Écrivains (103)
Il ne suffit pas de savoir écrire pour être un grand écrivain. Il faut aussi savoir conter. 84.106
Amitié (35)
Il existe au Japon des personnes qu'on paie pour qu'elles jouent le rôle d'un ami à qui l'on peut parler et faire des confidences. Qui ne sont pas que des présences, mais aussi des écoutes. On les appelle des "yoshida".
jeudi 25 avril 2024
Figures (2986)
Il y a ceux qui supportent mieux le conformisme et la connerie, et ceux qui préfèrent encore la vulgarité à l'hypocrisie. Pour moi, Coluche, dans son sketch de la merde, est plus tolérable que Giscard jouant de l'accordéon. 29.87
mercredi 24 avril 2024
Figures (2985)
Les racistes sont toujours ceux qui voient en Coluche un raciste. Les gens qui trouvent Coluche très vulgaire, je les ai souvent trouvés très vulgaires. Ceux qui jugent Coluche vulgaire en 1981 sont ceux qui jugeaient Giscard distingué en 1974.
Alain Schifres, in N.Obs. 887 du 07/11/81.
Beauté (183)
Un voilier aux voiles "blanches et pures", en contrebas sur la mer. Il familiarise le paysage en le rapetissant: "Comme toutes les choses parfaites dans leur beauté, le voilier me faisait souffrir de ne pouvoir, en le regardant, posséder son essence profonde."
Renzo Biason, S'Agapo, p. 61.
Écrivains (101)
Chez les écrivains de langue allemande, on trouve une grande tradition de distance à soi, une tendance à se méfier de sa propre langue, à se penser comme des "exilés de l'intérieur", selon le mot d'Elfriede Jelinek.
J. Birnbaum, in MDL, oct. 07.
Amitié (33)
Ce sentiment que j'ai avec certains amis d'être les fruits du même arbre.
Claudio Magris 78.123
mardi 23 avril 2024
Beauté (182)
Syllogisme de l'absence:
La séparation fait écrire de belles choses,
Et la beauté est ce qui nous relie,
Donc la séparation nous relie.
Écrivains ( 100)
Je ne suis pas un écrivain qui a raté son siècle, mais un écrivain que son siècle a raté. 75.110
lundi 22 avril 2024
Figures (2983)
Christophe Colomb est entré dans l'histoire, il aurait dû entrer dans la géographie.
Jean-Marie Gourio, Brèves de comptoir, 1998-2000, p. 416.
Écrivains (99)
Un écrivain (s'il n'est pas qu'un écriturier) est un aristocrate. Mais un berger ou un gardien de phare aussi. Nobles de par la solitude exigeante de leur métier. 75.91-92
Amitié (31)
À propos de la mort de La Boétie, Montaigne dit que la perte d'un ami est la perte de "la vraie image" de soi.
dimanche 21 avril 2024
Figures (2982)
L'originalité de Colette, merveilleux écrivain, est moins liée, comme on le croit, à la richesse d'appréhension de ses cinq sens qu'à la hiérarchie tyrannique qui les commande. Impossible de ne pas remarquer à quel point ses perceptions perdent de leur vigueur dès qu'elles ne sont plus capables d'être réchauffées et corroborées par le sens tactile. À d'admirables qualités visuelles de myope, elle joint une absence si complète du sens des plans et de la profondeur que toute description de nature devient pour elle un chatoyant échantillonnage de tapisseries grenues, un voyage oriental autour de sa chambre, des parois de sa chambre. Un aveugle-né aux premières heures de la guérison, et pourvu par miracle du don de l'expression, - c'est là le génie plastique de Colette.
Julien Gracq, Nœuds de vie, p. 102.
Beauté (180)
[Suite du 179 et fin] - "Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route", écrivait Stendhal dans Le rouge et le noir. Je veux tirer par la main mes coreligionnaires du siècle finissant et les emmener sur la grande route jusque devant le miroir qui leur réapprenne la beauté. L'écrivain qui saura encore nous élever et enchanter nous dira que la vie, chaque matin, est encore pleine des promesses d'une autre vie.
Michel Guénaire, in Le Monde du 04/02/99.
Écrivains (98)
Un écrivain doit-il être intelligent? Pas plus qu'un chorégraphe. À celui-ci suffit l'intelligence des pas, à celui-là l'intelligence des mots. 73.108
Amitié (30)
[Suite du 29 et fin] - L'amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants: beau régiment! quelques uns l'ont pris pour un régiment de sodomites; ils se trompent; c'est prendre l'accessoire pour le principal. L'amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux.
Voltaire, Dictionnaire philosophique.
samedi 20 avril 2024
Figures (2981)
[Suite du 2980 et fin] - C'est vrai, dit-elle, je suis terriblement violente, j'ai souvent eu envie de tuer. J'aime les couteaux, les lames, pas les revolvers, ça fait un bruit absurde, non, la lame muette, bien effilée. Vous ne savez pas, c'est surtout le manche qui a de l'importance, c'est sur lui qu'on doit compter, il faut qu'il soit bien en main, qu'il ait un creux là, il faut le prendre comme ça - et ses doigts et sa paume font jouer une lame imaginaire, mais qu'elle rend visible, à la façon des fakirs. Eh bien! dis-je, nous avons de la chance que cette belle violence soit passée dans votre art.
Adrienne Monnier, Les Gazettes.
Beauté (179)
[Suite du 178] - La France croit ainsi toujours aux guerres littéraires. Nul ne peut s'en plaindre. C'est la preuve qu'elle croit encore aux conquêtes en littérature. Justement, la nouvelle guerre aura lieu et ne sera point guère de préjugé mais guerre d'esthétique. Ce monde où certains hommes pensent que les hommes ont disparu, ce monde où il n'y a plus que des idées dans les livres qui veulent le décrire, n'appartiendra pas à ceux qui proclament en son sein la mort de toute beauté. (À suivre)
Id, ib.
Amitié (29)
[Suite du 28] - Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes? Les obligations en sont plus fortes et plus faibles selon leur degré de sensibilité et le nombre des services rendus, etc.
L'enthousiasme de l'amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l'amitié sont admirables; nous n'en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout. (À suivre)
Voltaire, ib.
vendredi 19 avril 2024
Figures (2980)
Il n'y a rien à apprendre à Colette, mais j'étais curieuse de voir ses mains. La forme générale est puissante et harmonieuse. Les lignes sont très bonnes. La ligne de tête, dans la main gauche, indique une tendance au mysticisme qui a été combattue au profit de la raison. Naturellement, la ligne de destinée est superbe. Le mont de Vénus est bien ce qu'on pouvait prévoir, il indique une riche sensualité; avec un mont pareil, on peut communier avec toutes les choses de ce monde. Mais le pouce, quel pouce extraordinaire chez une femme! Que de violence! Madame Colette, lui dis-je, vous avez un pouce de chef de pirates. (À suivre)
Adrienne Monnier, Les gazettes.
Beauté (178)
[Suite du 177] - Toute forme littéraire est nécessairement révolutionnaire, et tout artiste n'imite ses anciens que pour mieux les dépasser. Écrire en 1998 n'est pas écrire en 1968 (Belle du seigneur) ou en 1938 (Noces). Écrire aujourd'hui peut s'accomplir toujours avec un langage qui parle de la beauté de son temps. (À suivre)
Id, ib.
Écrivains (96)
Je ne pense pas que je sois un "écrivain raté" (expression employée par ma fille alors qu'elle n'était qu'une pré-adolescente) mais je me considère comme un raté écrivain ainsi que tous les écrivains authentiques devraient l'être car, comme le dit Agota Kristof, "c'est en devenant rien du tout qu'on devient écrivain". On n'écrit pas "au nom de", on n'écrit pas "en tant que". On écrit. 70.39
Amitié (28)
C'est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses. Je dis sensibles, car un moine, un solitaire peut n'être point méchant, et vivre sans connaître l'amitié. Je dis vertueuses, car les méchants n'ont que des complices, les voluptueux ont des compagnons de débauche, les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans; les hommes vertueux ont seuls des amis. Céthégus était le complice de Catilina, et Mécène le courtisan d'Octave; mais Cicéron était l'ami d'Atticus. (À suivre)
Voltaire, Dictionnaire philosophique.
jeudi 18 avril 2024
Figures (2979)
[Suite du 2978 et fin] - Ah! l'Ogresse! me voilà son Petit Poucet. Ou Petit Chaperon Rouge d'une grosse méchante louve prête à me croquer. Mais non. Pourquoi m'embarrasser des contes? La réalité était beaucoup plus familière, voire rurale. Prunelles effilées en oblique montant vers les tempes, oreilles dressées dans la crêpelure des cheveux en deux touffes latérales, nez plissé, bouche à présent entrouverte, elle était chatte, bien sûr, et moi la petite souris, le jeune campagnol des labours beaucerons.
Jean-Louis Bory, Un prix d'excellence.
Beauté (177)
[Suite du 176] - Nous ne laisserons pas couper le cou de la beauté, sauf à les voir proclamer la loi d'un monde sans larme. L'artiste est responsable d'une création qui ne peut pas exclure la beauté. Il répond d'une mise en scène où la beauté doit avoir légitimement sa place. Son devoir est d'aider l'imagination, et non d'arrêter l'observation. Fiction n'est pas démission. Quel levain de vraie révolte, de vraie capacité de révolte, serait donnée par une littérature d'observation têtue? La nouveauté pour la nouveauté, et à la fin rien de nouveau. (À suivre)
Id, ib.
Écrivains (95)
L'écrivain a, comme tout le monde, un édredon de plumes, mais il ne peut s'en couvrir: ce sont des plumes sergent-major! 73.67
Amitié (27)
J'ai perdu un témoin de ma vie... Je crains désormais de vivre plus négligemment.
Pline le Jeune
mercredi 17 avril 2024
Figures (2978)
Ses yeux ne m'avaient pas quitté une seconde depuis mon entrée. Elle me considérait avec une attention sérieuse, paupières étirées sur le regard cligné. Et je vis les narines s'élargir, palpiter, je crus voir un bout de langue rose glisser sur les lèvres minces discrètement fardées d'un carmin sombre. Après un bref reniflement ou aspiration d'un effluve qu'elle parut goûter comme une goulée de vin, elle murmura, toujours sans sourire: "Vous sentez la chair fraîche." (À suivre)
Jean-Louis Bory, Un prix d'excellence.
Beauté (176)
[Suite du 175] - La littérature dont il s'agit porte un malheur. Elle mériterait d'ailleurs, à ce titre, le respect. Son malheur est qu'elle ne transcrit pas seulement un monde sans beauté, mais la décompression des hommes qui vivraient sans beauté dans ce monde. Comme le pensait Jean Paulhan, l'écrivain moderne est décidément trop ambitieux. Pourquoi voudrait-il toujours coller à la réalité de son temps, et oublier la délicieuse courbe des rêves les meilleurs des hommes et des femmes? (À suivre)
Id, ib.
Écrivains (94)
Je lis l'entête d'un article qui dit: "L'écrivain anticonformiste Susan Sontag est décédée." Est-ce que "écrivain anticonformiste" ne devrait pas être un pléonasme? 69.28
vendredi 12 avril 2024
Figures (2977)
Plus que sur toute autre manifestation vitale, je me suis penchée, toute mon existence, sur les éclosions. C'est là pour moi que réside le drame essentiel, mieux que dans la mort qui n'est qu'une banale défaite... L'heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m'est nouveau à mon réveil chaque matin, et je ne cesserai d'éclore que pour cesser de vivre.
Colette
Beauté (175)
[Suite du 174] - Albert Camus avait vu la pauvreté, mais il chanta la lumière sur les oliviers d'Italie et dessina le visage de femmes belles dans les rues d'Alger. (À suivre)
Id, ib.
Amitié (25)
Il me semble que des amis m'ont, mais que moi je n'ai pas d'amis. Un ami est un confident, et je ne me confie qu'au papier. 55.43
jeudi 11 avril 2024
Figures (2976)
[ Le blé en herbe était] aussi beau qu'une pièce d'or. Ne serait-ce que la lumière. La mer et la clarté, et les jeunes corps dans le reflet de l'eau entre les galets. La passion de l'eau bleue et la sérénité dans la chaleur.
Boris Pahor, Printemps difficile, p. 193.
Beauté (174)
[Suite du 173] - Tant de raisons donnent-elles raison? L'écrivain exploite la source de son enfance, mais si celle-ci est laide est-il voué à écrire cette laideur? Toutes les misères du monde méritent-elles qu'on les écrive dans une observation obsédante? Ou ceux qui en font le lit de leurs romans ne doivent-ils pas avouer qu'ils refusent d'abord la voluptueuse injustice de la beauté? (À suivre)
Id, ib.
Amitié (24)
Un ami est toujours un extraterrestre qui nous permet de dévier de notre parcours quotidien à la découverte d'un ailleurs inaccessible. Être l'ami de quelqu'un signifie qu'on le comprend au-delà des apparences. Il nous rend justice en toute occasion. Il nous aide à aller, au risque de se perdre, où notre destin nous appelle.
Francesco Alberoni, L'amitié.
mercredi 10 avril 2024
Beauté (173)
[Suite du 172] - Les apôtres de la nouvelle misère du monde sont, enfin, les derniers héritiers des tenants du veau d'or du matérialisme, qui désiraient déjà mettre sur le toit du monde l'accumulation des objets qui le rendaient plus laid. Le "nouveau roman" voulut ainsi tuer le personnage. Le "nouveau nouveau roman" peut bien vouloir tuer son compagnon de tous les romans du monde, la beauté. (À suivre)
Id, Ib.
Écrivains (91)
... un individu en perpétuelle déportation, un étranger à tout ce qui peut lui arriver, cela fait son malheur absolu, car il n'écrit que par nostalgie de ne pas pouvoir ne pas écrire. Cela fait l'extraordinaire vide de la littérature digne de ce nom. Un grand poète n'est pas celui qui orne, garnit la pièce (le monde). C'est celui qui la vide. Qui utilise son langage à fin de fusillades, de débarras, ôtez toute chose que j'y voie.
Georges Perros, Papiers collés, II, p. 423.
mardi 9 avril 2024
Figures (2974)
Chercher à [...] introduire [l'histoire] dans une œuvre aussi complètement féminine que celle de Colette, c'est chercher une place libre dans un œuf lisse et fermé.
J. Gracq, Préférences, Pourquoi la littérature respire mal.
Beauté (172)
[Suite du 171] - Un certain esthétisme ou maniérisme des parvenus du beau style les provoqua en outre. Trop de livres proprets sont de nos jours à l'affiche avec un label de pâle imitation du roman Second Empire. Cette littérature enjolivée et béate appelait, d'une certaine manière, une riposte. (À suivre)
Id, ib.
Écrivains (90)
La différence entre l'écrivain (attention, ce nom est souvent usurpé: l'écrivain véritable couvre l'étendue du spectre qui va du poète au philosophe) et l'homme ordinaire est que l'écrivain, par exemple, pense à la mort, quand l'homme ordinaire ne pense qu'à sa propre mortalité. 69.94
Amitié (22)
Nous pouvons appeler amis ceux qui respectent entre eux le modèle universel kantien*.
Francesco Alberoni, L'amitié.
*Comprendre, sans doute (ce que soulignera Derrida) qu'une amitié trop fusionnelle s'apparenterait à la passion amoureuse et s'exposerait aux orages et aux ruptures. Le modèle kantien prône au contraire le respect de la distance et la distance du respect. "Éloignez vos tentes, rapprochez vos cœurs", dit un proverbe targui.
lundi 8 avril 2024
Beauté (171)
[Suite du 170] - Il faut d'abord comprendre, disons-le pour leur répondre avec saine insolence, que ceux qui n'ont jamais aimé une femme aux yeux verts de plusieurs verts comme une rivière, ni goûté à cet air pur comme de l'eau dans les forêts de sapins tout autour de la Jungfrau, ni pris un bateau qui creuse son sillage de sel blanc sur la mer Méditerranée, ne sachent pas parler de la beauté. (À suivre)
ID, ib.
Écrivains (89)
[Suite du 88 et fin] - Dans le monde scolaire et universitaire, l'approche biographique prend alors une dimension essentielle: on lit l'œuvre à la lumière de la vie de son auteur et, en abusant d'une psychologie de pacotille, on occulte l'écriture, ses fonctionnements et sa signification en confortant l'ordre idéologique dominant.
Emmanuel Fraisse, Questions générales de littérature, p. 118-119.
Amitié (21)
[Suite du 20 et fin] - Les lectures à l'ami ne se sont pas arrêtées là. Tandis que les malentendus, entre eux, deviennent déjà préoccupants, Rousseau n'en persiste pas moins à lire à Diderot La nouvelle Héloïse. Diderot, cette fois, trouve le texte "feuillu". Il ne conseille plus l'essor mais l'élagage. La rupture est proche. Rousseau peut tenir à lui tout seul le rôle de l'ami critique; il a définitivement conquis son métier.
Jean Starobinski, La faute à Rousseau, in N. Obs. 1014 du 13/04/84.
dimanche 7 avril 2024
Figures (2972)
... son bel œil qui baigne dans le lait des huîtres de Marennes, sa chevelure d'olivier, la bouche pareille à la plaie d'une blessure de flèche.
Cocteau, parlant de Colette in Journal, 22/02/52.
Beauté (170)
[Suite du 169] - Michel Houellebecq, auteur des Particules élémentaires, incarne cette école qui veut abolir le rêve. (À suivre)
Michel Guénaire, Beauté cou coupé, in Le Monde du 04/02/99.
Écrivains (88)
Par définition donc, l'auteur - "prêtre, prophète et roi" pour paraphraser [...] la Bible à la suite de Carlyle - échappe au sort commun. Il peut se présenter en anti-Napoléon avec Chateaubriand, être prophète avec Hugo, concurrencer l'état-civil avec Balzac, se faire longuement ermite avec Flaubert, être maudit ou voyant avec Verlaine ou Rimbaud, , manifester son "non-conformisme absolu" avec les Surréalistes. L'idéologie comme les habitudes tendent, particulièrement en France, à faire du "grand écrivain" une référence capitale, et souvent un témoin engagé avec Barrès, Gide, Malraux ou Sartre. (À suivre)
Emmanuel Fraisse, Questions générales de littérature, p. 118-119.
Amitié (20)
[Suite du 19] - Mêmes encouragements quand Rousseau compose le Discours sur l'origine de l'inégalité. Diderot serait même allé, si l'on en croit Rousseau, jusqu'à lui "fournir des morceaux", parmi les plus âpres, contre la corruption de la société civilisée. Le premier lecteur, en l'occurrence, est devenu coauteur, dans l'entraînement d'un élan polémique. (À suivre)
J. Starobinski, ibid.
samedi 6 avril 2024
Figures (2971)
La femme en fruit dans la jeune fille en fleur. En fruits, en légumes et en viandes. Proust, un jour, lui parlait de son âme; Colette l'arrêta: "Je n'ai l'âme pleine que de haricots et de petits lardons fumés." 31.82
Beauté (169)
Malheur à celui qui proclame que la beauté n'existe plus, car son art sera aussitôt changé en pierre. Or voici qu'une école littéraire, ou un "groupe défini et constitué d'écrivains qui travailleraient dans le même sens", selon l'expression d'Alain Robbe-Grillet en son temps (Pour un nouveau roman, 1961), décrète à la face de son temps la fin de la beauté. (À suivre)
Michel Guénaire in Le Monde du 04/02/99.
Écrivains (87)
On ne peut pas vivre en poète. En état de poésie, oui. Mais pas en poète.
Georges Perros, Papiers collés, II, p. 388.
Amitié (19)
La lecture de Vincennes* est conforme à une très ancienne image du processus de production littéraire: la conjonction de l'écriture et de l'amitié. L'ami est le premier destinataire; mais il a la haute main sur les ratures; il participe à la rédaction. Installé dans la conscience de l'auteur, il intervient in absentia. "Censeur honnête" (selon l'expression d'Horace), il est l'auteur superlatif: il peut stimuler le déploiement des énergies; il peut aussi bien en exiger la restriction. Diderot, quant à lui, favorisa "l'essor" des idées de Rousseau, puis "indiqua quelques corrections", et enfin se chargea de faire imprimer le premier Discours. (À suivre)
Jean Starobinski, La faute à Rousseau, in N. Obs. 1014 du 13/04/84.
*Diderot y est emprisonné. Rousseau, au cours d'une visite, lui lit son Discours sur les sciences et les arts.
vendredi 5 avril 2024
La plus belle chanson du monde (Marie Lecomte)
Les chansons racontent les gens et les gens "racontent" les chansons. Mais qu'est-ce qui "prend" (qui fait corps et qui fait âme) entre une personne et une chanson? C'est ce que Marie Lecomte s'est demandé, et a demandé à quelques dizaines de personnes très diverses, proches ou inconnues. Et elle a recueilli des témoignages bouleversants. Pour en faire un spectacle, il lui a fallu choisir, dans chaque ville où elle se produirait, accompagnée des musiciens Eric Bribosia et Yannick Dupont, les chansons préférées des personnes qui l'ont le plus touchée. Choix déchirant, parce que toute histoire est belle, ou curieuse, ou étonnante, ou émouvante, ou joyeuse, ou triste. Chaque histoire est humaine.
Par le biais d'une chanson on éprouve de quoi est faite notre humanité: d'une rencontre, d'un moment, d'un état d'âme sensible aux vibrations du monde, à certaines mélodies porteuses de paroles qui font sens, qui précisément nous "rencontrent" et se nouent à notre propre histoire, voire à notre destin.
On rencontre une chanson comme on rencontre un être. Et qu'est-ce qu'une rencontre sinon une relation originale entre deux personnes ordinaires. Et il peut y avoir une relation originale entre une personne et une chanson.
Pourquoi cette relation? Qu'est-ce qui fait que l'émotion que j'éprouve à l'écoute de cette chanson m'ébranle aussi profondément? Il faut imaginer que ce qui, un jour, nous bouleverse - et parfois pour toujours - avait déjà en nous ses fibres, ses racines dans nos désirs. Et comme on peut se reconnaître dans une personne qu'on rencontre, on peut aussi se reconnaître dans une chanson.
Ce qui compte, c'est l'occasion et, comme dans l'amour, la première fois (ou le sentiment de "première fois"). Combien de personnes interrogées n'ont-elles pas dit: "la première fois que j'ai entendu cette chanson, j'ai éprouvé une émotion si forte que, etc."? Parce qu'une rencontre est toujours un moment de confusion privilégié où hasard et nécessité font cause commune. Une rencontre est une fusion, une fusion en un lieu et un instant qui symbolise la fusion de l'espace et du temps eux-mêmes, et, bien davantage encore, la fusion de deux êtres. Parce que la chanson est comme un être, et bien plus qu'un être, un absolu de l'être, l'être qui vous comprend ABSOLUMENT. Un être qui vous soutient, vous porte, vous transporte, et parfois vous emporte.
C'est cette extrême humanité de la rencontre que Marie Lecomte a saisie dans ses dizaines d'entretiens, réfléchis ou improvisés, et qu'elle a harmonieusement articulés dans son spectacle: chaque confidence introduit sa chanson, qu'elle interprète, seule ou relayée par ses musiciens. La salle éprouve alors que loin d'assister à un divertissement, elle vit un grand moment d'humanité.
Et l'humanité trouve son apogée dans la rencontre de ce que les anciens Grecs appelaient le kairos (l'occasion) et ce qu'ils nommaient l'aiôn, (le destin immémorial des êtres, des choses et des mots).
Allez rencontrer La plus belle chanson du monde, vous en sortirez plus humain - sans vouloir vous offenser.
"
première fois"). Combien de personnes interrogées n'ont-elles pas dit: "la première fois que j'ai entendu cette chanson, j'ai éprouvé une émotion si forte que, etc."? Parce qu'une rencontre est toujours un moment de confusion privilégié où hasard et nécessité font cause commune. Une rencontre est une fusion, une fusion en un lieu et un instant qui symbolise la fusion de l'espace et du temps eux-mêmes, et, bien davantage encore, la fusion de deux êtres. Parce que la chanson est comme un être, et bien plus qu'un être, un absolu de l'être, l'être qui vous comprend ABSOLUMENT. Un être qui vous soutient, vous porte, vous transporte, et parfois vous emporte.
C'est cette extrême humanité de la rencontre que Marie Lecomte a saisie dans ses dizaines d'entretiens, réfléchis ou improvisés, et qu'elle a harmonieusement articulés dans son spectacle: chaque confidence introduit sa chanson, qu'elle interprète, seule ou relayée par ses musiciens. La salle éprouve alors que loin d'assister à un divertissement, elle vit un grand moment d'humanité.
Et l'humanité trouve son apogée dans la rencontre de ce que les anciens Grecs appelaient le kairos (l'occasion) et ce qu'ils nommaient l'aiôn, (le destin immémorial des êtres, des choses et des mots).
Allez rencontrer La plus belle chanson du monde, vous en sortirez plus humain - sans vouloir vous offenser.
Samouraï
Le seul en scène d'Hervé Piron dans l'adaptation théâtrale de Samouraï, spectacle signé Denis Laujol, honore le personnage qu'il interprète: Alan Cuartero, double (à peine) fictif du prolifique Fabrice Caro, dans une exaltation à rebours du tout sociétal. Loser, antihéros, dépressif chronique, asocial embringué dans l'absurdité des injonctions positives, il parvient malgré tout (ou justement?) à faire rire. Car c'est tout ce qui reste au faible affronté à un monde trop "fort": faire rire. Faire rire de soi, mais soi-même. Prendre l'initiative de la dérision.
Comme dans Le discours, du même Fabrice Caro, le mépris apparent des personnages secondaires (qui, précisément, n'apparaissent pas) est relativisé par le fait que le "héros" ne les fantasme pas, mais les "ludifie", d'une certaine façon: devenus des sortes d'épiphanies mentales, ils se marient à merveille dans la psyché mouvementée du personnage d'Alan*. Son monde passe par lui, il l'organise, il en joue, et c'est alors qu'il n'est plus joué par le réel, mais le maîtrise et le restitue à sa manière. Il n'en a plus peur, il en jouit même.
On dirait presque dire qu'au filtre de son art, la médiocrité des personnages évoqués s'est adoucie. le monde pourrait être meilleur, mais il pourrait aussi être pire. Alan n'est pas devenu indulgent, mais il fait avec. Et pourquoi ne pas voir dans cette adaptation (fidèle à l'auteur du livre) une allégorie de la nature démocratique - apoétique - de notre vieille société aux mœurs frustées, usées par l'usage?
L'antiphrase du titre annonce l'ironie du propos: nous ne serons pas dans la complaisance pleurnicharde mais dans le domaine du logos. Dans le domaine de l'écriture, car Fabrice Caro-Alan est un écrivain, c'est-à-dire quelqu'un qui, comme le précisait un jour Philip Roth, ne se contente pas de raconter des histoires, mais "se raconte dans l'histoire. La sienne, et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit."
Au service d'une mise en scène inventive et d'une interprétation brillante et protéiforme, il faut enfin signaler - qui nous impressionne avant même le début du spectacle - un décor d'une ingéniosité remarquable: comment faire vivre une piscine en trois dimensions sur une scène plane? Allez-y voir, c'est (comme dirait mon petit-fils) génial!
*Il faut saluer le choix du metteur en scène:le protagoniste à lui seul suffit à faire naître tout un univers relationnel.
Figures (2970)
Si on peut dire que Colette a forgé elle-même ses outils de grande jardinière de la littérature, c'est chez sa mère qu'elle a trouvé le terreau. En lisant les lettres que lui écrit celle-ci, et qui contiennent tant d'amour, on se prend à penser parfois que ce qu'il y a de meilleur en Colette, c'est Sido. 33.137
Beauté (168)
Le Tage n'est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village
Parce que le Tage n'est pas la rivière qui traverse mon village.
Alberto Caero (alias Fernando Pessoa)
Écrivains (86)
Un écrivain ne sort jamais de chez lui. Mais de son œuvre.
Georges Perros, Papiers collés, II, p. 139.
Amitié (18)
Un signe de vieillesse chez les femmes, c'est quand leur cœur devient capable d'amitié pour leur propre sexe.
Mme de Pompadour
jeudi 4 avril 2024
Figures (2969)
[Suite du 2968 et fin) - L'opinion qu'elle avait de sa beauté finissait par l'enlaidir; elle s'admirait jusqu'à en être déplaisante. Les yeux baissés, la bouche en cœur, elle prenait un air candide pour dire: "Vous savez que l'on a retrouvé les bras de la Vénus de Milo. — Où donc? — Dans les manches de ma robe." Louis Bouilhet disait: "Elle manque naturellement de naturel."
Écrivains (85)
Le vrai écrivain n'est pas celui qui raconte des histoires, mais celui qui se raconte dans l'histoire. La sienne et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit.
Philip Roth
Amitié (17)
Saint-Just prévoit également une stricte réglementation de l'amitié. Chaque année, on devra déclarer publiquement ses amis comme ses revenus. Si l'un de vos amis commet un crime, vous serez banni...
François George, Histoire personnelle de la France.
mercredi 3 avril 2024
Figures (2968)
[Suite du 2967] - Dans Les Belles Femmes de Paris, elle fit publier son portrait entre celui d'une chanteuse et celui d'une chapelière. Elle était jolie, du reste, assez forte, et avec un singulier contraste entre ses traits, qui étaient fins, et sa démarche, qui était hommasse. Les extrémités lourdes, la voix éraillée décelaient un fond de vulgarité que ses œuvres accusaient encore plus. (À suivre)
Id, Ib.
Beauté ( 166)
Puisse mon âme être immolée à Ta Bouche, car au Jardin du regard
Le Jardinier du monde n'a rien noué de plus beau que ce Bouton de rose.
Hâfez de Chiraz, Le Divân.
Amitié (16)
Les amis, il faut les voir un par un avec l'éternité devant soi à chaque fois.
Christiane Rochefort, Ma vie...
mardi 2 avril 2024
Figures (2967)
Il y a des gens qui cherchent à faire parler d'eux d'une certaine manière, il y en a qui veulent faire parler d'eux n'importe comment: les uns aiment la célébrité, les autres aiment le bruit. Louise Colet était de cette dernière catégorie; elle avait la réclame ingénieuse et ne reculait devant rien pour attirer l'attention. (À suivre)
Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette, 1962, p.301.
Beauté (165)
Que ressent une femme si belle? Une femme précédée par son image, dont la beauté constitue le premier message, avant d'ouvrir la bouche, de penser, d'être? Une déesse involontaire, investie d'une sorte d'extase matérielle, rendue mystérieuse par la clarté même de son apparence...
Catherine David, à propos de Lee Miller, in TéléObs 2181 du 24/08/56.
Écrivains (83)
Je suis toujours déçu d'apprendre qu'un écrivain que j'aime excelle en autre chose qu'en littérature. 66.90
lundi 1 avril 2024
Figures (2966)
[Suite du 2965 et fin] - Mais entre deux projets étatistes, le père spirituel de l'économie mixte travaille à son enrichissement personnel. D'après l'historien Daniel Dessert, jamais peut-être l'affairisme et le népotisme n'ont été poussés aussi loin que sous son ministère. Un de ses hommes de main, Desmarets, aura été mêlé de près à la seule affaire de fausse monnaie de l'Ancien Régime et plusieurs membres de son lobby seront accusés d'avoir pillé les forêts de Bourgogne.
Colbert-le-schizo a quand même fait illusion à plusieurs générations d'historiens. Il est vrai qu'il correspond tout à fait au fait au tempérament français, faussement vertueux, vraiment jouisseur et fabuleusement dissimulateur.
Franz-Olivier Giesbert, in N. Obs. 1093 du 18/10/85: Les Français et l'argent.
Beauté (164)
Il n'est à la beauté d'autre origine que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu'il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde.
Jean Genet
Écrivains (82)
Celui qui de son vivant ne vient pas à bout de la vie, il a besoin de l'une de ses mains pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin - il n'y arrive que très imparfaitement - et de l'autre main il peut enregistrer ce qu'il aperçoit sous les décombres, car il voit autre chose et plus que les autres, il est donc mort de son vivant et il est essentiellement le survivant.
Kafka, Journal, oct.21.