[Suite du 2532] - J'avais rédigé un article que j'avais intitulé René Char et l'expérience de l'extase et que je rêvais de publier dans La Nouvelle Revue française. Je commençai par lui donner mon manuscrit à lire. Il le parcourait, assis à son bureau, j'étais assis en face de lui et mes yeux se portaient alternativement sur la tête qu'il faisait et sur le porte-parapluie où se dressaient ses gourdins. (A suivre)
mercredi 31 août 2022
Figures (2533)
Avenir (1)
Une vie, c'est fait avec de l'avenir comme les corps sont faits avec du vide.
Sartre, L'âge de raison.
Adolphe (7)
[Suite du 6] - C'est ce qui fera qu'Adolphe aura tant de mal à dire la "vérité" à Ellénore. "En parlant ainsi, je vis son visage tout à coup couvert tout à coup de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j'expliquai." (chapitre 4). (A suivre)
Todorov, Les genres du discours.
mardi 30 août 2022
Figures (2532)
[Suite du 2531] - Après ma mort, écrivait-il, serai-je enfin avec celle que j'aime? Tels ont été les deux pôles de sa vie, "l'angoisse qui nous évide" et"l'amante en notre cœur". (A suivre)
P.Veyne, parlant de René Char in Et dans l'éternité..., p.235.
Adolphe (6)
[Suite du 5] - On ne peut pas régler sa vie sur la recherche du bien, le bonheur de l'un étant toujours le malheur de l'autre. Mais on peut l'organiser à partir de l'exigence de faire le moins de mal possible: cette valeur négative sera la seule à avoir ici un statut absolu. Les commandements de cette loi l'emporteront sur ceux de la première, lorsque les deux sont en contradiction. (A suivre)
Todorov, A propos d'Adolphe, dans Les genres du discours.
lundi 29 août 2022
As Bestas
Quel dommage! cette scène de mauvais téléfilm avec une actrice totalement à côté de la plaque et qui dure! à trois quarts d'heure de la fin. J'en étais gêné pour Marina Foïs, qui devait donner la réplique à cette mectonne décalée, qui fout en l'air une manière de chef-d'œuvre dans son genre: je parle du film espagnol de Rodrigo Sorogoyen intitulé As Bestas.
Un film bâti sur l'angoisse et la haine, d'une telle force et d'une telle maîtrise, qu'il est incompréhensible que son réalisateur ne se soit pas aperçu qu'il en abâtardisait la fin. *
L'angoisse, la peur qui empoisonne jours et nuits, cette "ventouse posée sur l'âme" (Artaud), nous l'éprouvons dès la scène d'ouverture (prémonitoire) d'étranglement animal. La haine, nous spectateurs ne l'éprouvons pas mais en subissons la violence psychologique: la haine du "bobo" donne consistance à la ruine existentielle des bouseux frustrés. Cette haine est devenue le tissu de leur vie. Ils n'ont plus d'autre horizon que ce voile rouge qui brouille leur regard et rétrécit leur visions du monde. S'ils veulent un jour respirer, ils doivent assouvir cette soif du mal qui assèche leur jugement. L'angoisse de la personne haïe alimente à l'infini la "colère invétérée" (Cicéron) du haïsseur. La haine est une névrose sadique qui ne s'apaise (ou s'endort) qu'à la disparition de son objet. La haine est physique et s'adresse au corps de l'autre que le fielleux ne peut littéralement pas "sentir"...ni voir ni entendre. Les scènes étouffantes de la "taverne" rendent épaisse et palpable l'atmosphère pestilentielle d'animosité qui y règne. Et l'on sent presque le goût du mauvais sang que se fait la victime de l'impérial malveillant (l'aîné des frères, terrorisant) qui lui, s'en délecte.
*Peut-être faut-il envisager que, dans l'économie du film, cette fausse note était destinée à faire ressentir la distance qui sépare la tragédie du "dramélo" ordinaire? C'est un point de vue... Mais j'ai senti pour ma part le ressort puissant du film se détendre fâcheusement. Une fois la parenthèse fermée, la tragédie peut "s'achever".
Figures (2531)
[Suite du 2530] - C'était un amoureux de la Beauté, qu'il considérait parfois comme une véritable déesse, qu'il tutoyait ou voussoyait selon les occasions, mais dont il n'avait jamais entrevu que le profil ou l'éclat trop furtif des yeux. (A suivre)
P. Veyne, Et dans l'éternité..., p. 234-235.
Avarice et prodigalité
Sagesse de Dante de punir ensemble les avares et les prodigues: seuls les prodigues sont vraiment avares et souffrent de dépenser. L'avare se sent prodigue et le prodigue avare, et cela les torture. Celui qui se sent avare devient prodigue parce qu'un comportement aussi sordide le terrifie. Et vice-versa.
Cesare Pavese, Le métier de vivre.
Adolphe (5)
[Suite du 4] - La seconde loi de cet univers, morale également, sera ainsi formulée par Constant: "La grande question dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le cœur qui l'aimait". (A suivre)
Todorov, Les genres du discours.
dimanche 28 août 2022
Figures (2530)
[Suite du 2529] - Ses confidences se faisaient parfois plus intimes. Un jour, dans le jardin, pris d'une subite inspiration, il me dit que la matière était pensante et que lui-même portait en son corps des fragments d'un antique organe invisible, aujourd'hui déchiqueté, qui émigraient à travers les marées de l'Eternel Retour. (A suivre)
P. Veyne, Et dans l'éternité..., p.234.
Avarice (21)
[Suite du 20 et fin] - S'il le faut, ils se mettent dans leur droit d'une façon irréfutable et transforment le droit en son contraire - alors que la démence des grigous sordides appelait une certaine indulgence en ceci que l'or de leur cassette avait déjà tendance de lui-même à attirer le voleur, c'est même seulement dans le sacrifice et la perte de leur trésor que leur passion trouvait un apaisement, comme le désir de possession amoureux dans le sacrifice de soi. Les nouveaux avares, par contre, ne s'adonnent pas à l'ascétisme comme à un débordement, mais avec prudence. Ils ont pris une assurance.
T.W.Adorno, Minima moralia, 1944.
[Les champions toutes catégories de cette "nouvelle avarice" (pas si nouvelle dans son intentionnalité - son conatus) nous les connaissons bien: ce sont les profiteurs légaux du vol organisé qu'on appelle les capitalistes. Bien assis sur le premier des 7 péchés capitaux qui est l'avarice]
Adolphe (4)
[Suite du 3] - La tragédie de cette situation tient à ce que le désir, pour obéir à cette logique particulière, ne cesse pas pour autant d'être désir: c'est-à-dire de causer le malheur de celui qui ne sait pas le satisfaire. (A suivre)
Todorov, Les genres du discours.
samedi 27 août 2022
Figures (2529)
[Suite du 2528] - Le plus amusant était que ce grizzli avait avalé un rossignol. Outre son amour de la nature, il ne rêvait que d'harmonie, de douceur, de grâce, bacchanales de Poussin, musiques de Mozart. Il se mettait subitement, au cours d'un coup de téléphone, à parler comme en rêve et, oubliant l'interlocuteur, à dire d'insaisissables choses suaves en cette langue hermétique dont il était le seul locuteur. (A suivre)
P.Veyne, Et dans l'éternité..., p. 234.
Avarice (20)
[Suite du 19] - Comme chez eux tout est rationnel et se fait dans les règles, il n'est possible ni de les démasquer ni de les convaincre, à la différence d'Harpagon et de Scrooge. Ils sont aussi impitoyables qu'ils peuvent être aimables. (A suivre)
T.W. Adorno, Minima moralia.
Adolphe (3)
[Suite du 2] - Chaque sacrifice d'Ellénore exaspère Adolphe: il lui laisse moins de choses encore à désirer. En revanche, lorsque le père d'Ellénore décide de provoquer la séparation du couple, l'effet est inverse et Adolphe l'énonce explicitement: "En croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à jamais." (A suivre)
B. Constant, Adolphe.
vendredi 26 août 2022
Adolphe (2)
[Suite du 1] - Par conséquent les obstacles renforcent le désir, et toute aide l'affaiblit. Un premier coup sera porté à l'amour d'Adolphe lorsque Ellénore quittera le comte de P*** pour venir vivre auprès de lui. Un second, lorsqu'elle se dévoue pour le soigner, à la suite de la blessure qu'il a reçue. (A suivre)
Todorov, Les genres du discours.
Figures (2528)
[Suite du 2527] - C'était un homme bon et violent dont le baromètre indiquait fort souvent tempête. Pendant la guerre, il était resté imperturbable au milieu des dangers. Mais, lorsque son existence devenait plate, il s'arrangeait pour faire un drame de la moindre de ses journées: querelles homériques avec les édiles de la ville voisine, écrasement d'Etiemble au marteau-pilon. (A suivre)
P.Veyne, Et dans l'éternité..., p.234.
Avarice (19)
[Suite du 18] - A chaque fois qu'ils font une amabilité, on sent qu'ils se demandent: "Est-ce vraiment nécessaire?", "faut-il réellement en passer par là?" Ce qui les caractérise le plus sûrement, c'est leur hâte à "renvoyer l'ascenseur" pour chacune des attentions dont ils ont bénéficié, car il ne faut surtout pas laisser interrompre la chaîne des échanges où on rentre dans ses frais. (A suivre)
Adorno, Minima moralia.
Adolphe, de Benjamin Constant
Les règles qui régissent le comportement des personnages sont ici au nombre de deux, essentiellement. La première découle de la logique du désir telle qu'elle est affirmée par ce livre; on pourrait la formuler ainsi: on désire ce qu'on n'a pas, on fuit ce qu'on a.
Tzvetan Todorov, Les genres du discours.
jeudi 25 août 2022
Adolescence (23)
[Suite du 22 et fin] - A l'origine le Comic Con était la plus grande convention de comic books au monde, l'occasion pour les geeks de se rencontrer; aujourd'hui le rendez-vous est devenu la vitrine des grands studios hollywoodiens qui viennent y matraquer les bandes-annonces de leurs derniers films de superhéros. Et ça c'est pas geek.
Olivier Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
Figures (2527)
[Suite du 2526] - Une solitude d'artiste et de misanthrope, mais une commisération agissante et fraternelle pour les faibles, les malheureux, les victimes-nées. Un de ses ressorts les plus puissants était l'horreur de la cruauté. (A suivre)
P. Veyne, parlant de René Char in Et dans l'éternité..., p.234.
Avarice (18)
{Suite du 17] - Mais l'avare de maintenant, c'est celui pour qui rien n'est assez cher quand c'est pour lui et trop cher dès qu'il s'agit des autres. Il pense en termes d'équivalences: toute sa vie privée est placée sous le signe du principe qu'il faut donner toujours moins qu'on ne reçoit en échange, mais toujours assez pour obtenir quelque chose en échange. (A suivre)
Adorno, Minima moralia, 1944.
Adolescence (22)
[Suite du 21] - Pour l'écrivain Bernard Werber, les geeks sont des rebelles en guerre contre le système. "Ils échappent au conditionnement car ils ne regardent pas le 20-heures, ce qui leur permet d'observer le troupeau avec une perspective." Et d'opposer les valeurs geeks à la culture officielle véhiculée par les grands Satan que sont L'Obs et Télérama (!). Sauf que la culture geek, récupérée de toutes parts, est en train de se diluer dans la culture de masse, comme en témoigne le méga succès de films comme Le seigneur des Anneaux, Spider-Man ou Pirates des Caraïbes. (A suivre)
O. Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
mercredi 24 août 2022
Figures (2526)
[Suite du 2525] - Car il n'avait rien d'un chimérique: il était diaboliquement pénétrant, malin comme un singe, et avait le jugement bon pour les choses médiocres; c'était un esprit braconnier, avec un énorme réalisme de terroir et des yeux scrutateurs.
P. Veyne, parlant de René Cha r in Et dans l'éternité..., p. 234.
Avarice (17)
Il y a deux sortes d'avarice. L'une est l'avarice archaïque, passion qui ne s'accorde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immortalisé la figure et que Freud a identifiée comme caractère anal. Elle se réalise sous les traits du grigou (miser), du mendiant qui a des millions cachés; c'est en quelque sorte le masque puritain que prend le calife du conte oriental où il n'est pas reconnu. Cet avare-là est de la même famille que le collectionneur, le maniaque et, finalement, le grand passionné, comme Gobseck est parent d'Esther. Il apparaît encore de temps en temps comme curiosité à la rubrique des faits divers des journaux. (A suivre)
Adorno, Minima moralia, 1944.
Adolescence (21)
[Suite du 20] - Ce qu'il y a de commun à tous les geeks, c'est un rejet de la réalité. "Un refus de grandir", ajoute Alexandre Astier, le créateur geek de la série Kaamelott. De fait, à la base, les geeks sont des nerds: des timides, des puceaux; aujourd'hui, ils ont pris le contrôle des machines. (A suivre)
O. Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
mardi 23 août 2022
Figures (2525)
[Suite du 2524] - Ce sanguin lent était un émotif. Il avait, d'un côté, ses remords, ses haines et ses rancunes, ses emballements suivis de réactions de rejet, ses pulsions meurtrières parfois, ses faiblesses humaines; de l'autre le sentiment étonné et accablé d'une espèce de sacerdoce. Ce qu'il appelait son singulier et son pluriel.. Un homme reste un homme, disait-il, et n'est poète que par éclairs, dans une solitude sans témoins. (A suivre)
P. Veyne, Et dans l'éternité... p. 233.
Avarice (16)
L'avarice matérielle ne va pas sans avarice spirituelle. (L'image de l'avare est contaminée dans mon esprit par celle du crabe, qui se dit en berckois vavar).
87.30
Adolescence (20)
[Suite du 19] - [...] Le geek a pour livre de chevet la trilogie du Seigneur des agneaux, pour héros favori SpiderMan et pour film-culte La guerre des étoiles, dont il collectionne les figurines sous blister* comme Steve Carell dans 40 ans, toujours puceau,. Mais la référence ultime du geek, c'est peut-être Conan le barbare, "parce que c'est l'homme qu'ils ne seront jamais, explique le réalisateur Kevin Smith. On le kiffe parce qu'il est fort, personne ne l'emmerde, il déconne pas et il chope des meufs!" Smith sait de quoi il parle: outre qu'il a réalisé Clerks, film-culte parmi les geeks, il avoue avoir lâché 1000 dollars dans une paire de Vans* aux couleurs des Simpson achetées sur eBay! Trop geek! (A suivre)
O. Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
*Emballage-coque thermoformé. *Chaussures de sport californiennes customisées.
lundi 22 août 2022
Figures (2524)
[Suite du 2523] - De cette magnanimité et de sa perpétuelle identité à lui-même (son ton de voix ne changeait en aucune circonstance) montait une majesté royale qui lui était si naturelle que ses interlocuteurs n'en prenaient pas toujours conscience. (A suivre)
P. Veyne, parlant de René Char, in Et dans l'éternité... p. 233.
Avarice (15)
L'avaricieux n'est pas l'avare, il est pire. Avaricieux rime avec vicieux. Dire avaricieux pour avare, c'est donner un tour de "vice" supplémentaire à l'avarice.
83.113
Adolescence (19)
[Suite du 18] - Passionnés de science ou de mythologie, cinéphages japonophiles, gamers, rôlistes: tous appartiennent à la galaxie geek (...). Inutile de chercher le mot dans le Robert & Collins, il n'existe toujours pas de définition officielle. (A suivre)
O. Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
dimanche 21 août 2022
Figures (2523)
[Suite du 2522] - Il émanait de lui une vertu de force, une puissance morale et verbale dont je n'ai jamais trouvé l'équivalent, n'ayant jamais vu de Gaulle (aussi bien ses ennemis et les envieux le surnommaient-ils "le général de Gaulle de la poésie"). (A suivre)
P. Veyne, parlant de René Char in Et dans l'éternité... p. 233.
Avarice (14)
Les rupins anglais, ils te donneraient même pas la vapeur de leur pisse.
F. Mc Court, Les cendres d'Angela.
Adolescence (18)
Ils sont férus d'informatique et de nouvelles technologies, fanatiques de séries B, adeptes des jeux de rôles - de préférence grandeur nature. Ils vivent de comics, de pâtes et de coca. Ringards hier, stars aujourd'hui, ils sont partout, de plus en plus nombreux. Ce sont le plus souvent des hommes.. Ce sont les geeks. (A suivre)
Olivier Bonnard, in TéléObs 2246 du 22/11/07.
samedi 20 août 2022
Adolescence (17)
[Suite du 16 et fin] - Ou au vandalisme des garçons qui abolit la vie psychique au profit de la croyance, elle aussi absolue, d'une toute puissance destructrice: la haine totale à la place et comme équivalent de l'amour impossible.
Julia Kristeva, L'adolescent idéaliste, le casseur nihiliste et le modèle français, in Marianne du 10/12/05.
Figures (2522)
[Suite du 2521] - Il avait l'anticonformisme d'un ancien surréaliste et l'égocentrisme de tant d'artistes, mais cela va de soi. Il pouvait aussi tout partager avec un ami, maîtresses y compris; ainsi avec Nicolas de Staël. (A suivre)
P. Veyne, Et dans l'éternité... p. 233.
Avarice (13)
Un père patrimonieux est aussi parcimonieux dans les libéralités qu'il fait à sa descendance.
Adolescence (16)
[Suite du 15] - Ou aux conduites anorexiques des filles, sur fond de dérèglements hormonaux, qui installent le fantasme d'une pure spiritualité martyrisant le corps. (A suivre)
J. Kristeva, L'adolescent idéaliste... in Marianne du 10/12/05.
vendredi 19 août 2022
La nuit du 12 (Dominik Moll)
J'aurais souhaité aimer davantage ce bon film. Mais dans sa perfection formelle, il lui manque deux choses: paradoxalement, du mystère (pas de grâce sans mystère). Et, philosophiquement, cette forme kantienne du relativisme qu'on appelle criticisme.
Le thèse, non pas martelée mais répétée, du réalisateur, selon laquelle la masculinité est toxique, semble audacieuse et prometteuse. En réalité elle est délétère. Le mal n'a ni sexe ni genre. S'il est vrai que les femmes sont plus souvent victimes des hommes que l'inverse, on peut établir des proportions, non trancher à l'emporte-pièce et s'attirer les applaudissements des fanatiques de la misandrie. C'est indigne d'un artiste, intellectuel qui plus est. Selon le lieu commun dichotomique inscrit dans l'histoire des mentalités, les hommes seraient des gladiateurs et les femmes des rétiaires? C'est oublier qu'il y a plus de ressemblances entre un homme et une femme pianistes par exemple, qu'entre deux hommes dont l'un serait pianiste et l'autre footballeur. C'est constaté neurobiologiquement.
Sans tomber dans la croyance à une indifférenciation entropique (l'allotropisme est nécessaire à l'aimantation, la séduction des individus - s'agissant, bien sûr, d'hétérosexualité) il faut bien admettre que le sexe n'est pas le seul déterminant intellectuel, moral, social, etc. Mais cela est d'une telle évidence!
Si l'homme est la mesure de toute chose, la femme en est le fur. Et on se doit d'inverser la proposition.
Ce qui devrait nous épater, c'est qu'après tant de millénaires, les hommes aient encore du goût pour les femmes et réciproquement. Tchekhov, qui n'était ni misogyne ni misanthrope, le notait sagement dans ses carnets: "Sans la compagnie des hommes, les femmes se fanent; sans la compagnie des femmes, les hommes deviennent bêtes."
Figures (2521)
[Suite du 2522] - Il faisait rire de complicité une jolie fille de passage tout en lui serrant déjà l'avant-bras. Puis, avec un confident, il passait aux transes du remords, aux larmes du mal-aimé ou au soudain ravissement solitaire d'un commencement d'extase (j'en ai été une fois le témoin). Mais toujours avec une sorte de dignité épique. (A suivre)
Paul Veyne, Et dans l'éternité..., p. 233.
Avarice (12)
Il a des oursins dans le morlingue [portefeuille], dit-on d'un avare en argot parisien.
Adolescence (15)
[Suite du 14] - Cette dépressivité ouvre plus d'une fois la voie au passage à l'acte suicidaire. Ou à la toxicomanie, qui abolit la conscience, mais réalise la croyance en l'absolu de la régression orgasmique, dans une jouissance hallucinatoire. (A suivre)
J. Kristeva, L'adolescent idéaliste... in Marianne du 10/12/05.
jeudi 18 août 2022
Adolescence (14)
[Suite du 13] - La moindre déception de ce syndrome d'idéalité projette l'adolescent dans les ruines du paradis. Et la dépressivité s'ensuit, qui prend la forme banalisée de l'ennui: "Si je n'ai pas tout, je m'ennuie." (A suivre)
J. Kristeva, L'adolescent idéaliste..., in Marianne du 10/12/05.
Figures (2520)
[Suite du 2519] - Le même Char faisait ensuite la cour à une dame, en phrases si angéliques que la convoitée en restait éperdue, même quand l'épaisseur physique du personnage lui ôtait le courage de succomber. (A suivre) Paul Veyne, Et dans l'éternité... p. 232-233.
Adolescence (13)
[Suite du 12] - L'Eden est une création adolescente: la pureté d'Adam et Eve, Dante et Béatrice au firmament du Paradis, Roméo et Juliette en amants parfaits parce qu'impossibles sont des indices majeurs de cette idéalité adolescente qui jalonne les civilisations. (A suivre)
mercredi 17 août 2022
Adolescence (12)
[Suite du 11] - L'adolescent est un croyant, et nous sommes tous adolescents quand nous nous mettons en quête du couple idéal, de l'emploi idéal, de la société idéale. (A suivre)
J. Kristeva, L'adolescent idéaliste..., in Marianne du 10/12/05.
Figures (2519)
[Suite du 2518] -Oui, j'ai connu cela... Ma méthode, avec lui, était de savoir par cœur un de ses poèmes (mon impitoyable mémoire poétique me servait), de le lui réciter et de lui en dire quelques mots, pour voir sa réaction. Je lui récitais un jour J'habite une douleur, mais sans bien comprendre ce qu'étaient ces "lavandes noires" au-dessus desquelles le poète croyait "voir passer la beauté". Il s'ensuivit une colère d'une heure ou deux, au déroulement maîtrisé et calmement implacable. J'appris, pour finir, que les lavandes non fauchées noircissaient pendant l'hiver et qu'elles étaient les projets de poèmes que Char n'avait pu mener à terme; et ce fut le point d'orgue. Mais moi, j'étais heureux: je n'avais pas perdu ma journée de travail. (A suivre)
P. Veyne, Et dans l'éternité..., p. 232.
Adolescence (11)
[Suite du 10] - L'adolescent croit qu'il existe un autre monde, un monde idéal dont il (ou elle) est digne et qui lui revient de droit; il ne rencontre l'autre que sous le régime de l'idéal. Désaveu des parents et de la médiocrité du quotidien, cet autre monde idéal peut prendre la forme d'un partenaire sexuel, d'un but professionnel, d'un combat politique, d'un projet idéologique, d'un dogme religieux, d'une valeur médiatique ou d'un bien de consommation. Les variantes changent au gré des sociétés et de l'histoire, mais l'inconscient adolescent reste structuré comme une idéalité. Il ne peut pas ne pas y avoir quelque chose d'autre absolument satisfaisant: telle est la croyance, la foi, la passion de l'inconscient adolescent. (A suivre)
J. Kristeva, l'adolescent idéaliste..., in Marianne du 10/12/05.
mardi 16 août 2022
Adolescence (10)
Lorsque l'enfant chercheur cesse de chercher et commence à croire, il devient un adolescent.
Julia Kristeva, L'adolescent idéaliste... in Marianne du 10/12/05.
Figures (2518)
[Suite du 2517] - C'était un charmeur accueillant, qui n'en mettait que mieux à la porte un antisémite, en le menaçant d'un des gourdins qu'il avait toujours à portée de la main. Avec un proche, il pouvait piquer une colère de deux heures, en une tirade impeccablement rédigée, sans un mot d'insulte, sans un éclat de voix, et aussi hermétique que ses poèmes. La colère, jamais l'ironie ni la méchanceté. Après quoi la paix était faite. (A suivre)
Paul Veyne, parlant de René Char, in Dans l'éternité je ne m'ennuierai pas, p. 232.
Avarice (9)
L'avare est l'homme qui préfère le possible, l'illimité du possible, au réel, et se trouve ainsi contraint de faire une fin de ses moyens.
Thierry Maulnier, Les vaches sacrées, Frères humains.
Adolescence (9)
Il est probable que notre amour-propre se modifie pendant la puberté [...] A ce moment-là, en effet, une prairie de tendresse où l'on avait joué jusqu'alors est fauchée pour donner du fourrage à un instinct déterminé. [...] Il y a donc un moment où notre vie perd presque toute sa tendresse pour la concentrer sur cet emploi unique qui s'en trouve désormais surchargé. [...] C'est comme si la terre était envahie par une affreuse sécheresse, hors un unique endroit où il pleuvrait continuellement.
Musil, L' homme sans qualités, III.
lundi 15 août 2022
Adolescence (8)
Dans cette période critique, toute sa vie ne fut qu'un effort sans cesse recommencé pour singer la brutalité et la virilité plus affirmée de ses amis, et, en secret, une profonde indifférence pour ce même effort.
Musil, Les désarrois de l'élève Törless.
Figures (2517)
(Suite du 2516) - Ce colosse colérique et conquérant, aux yeux méditatifs et bons, parlait d'égal à égal aux petits comme aux grands, ne pontifiait pas, était éperdument généreux, violemment sympathique et à peu près invivable. (A suivre)
Paul Veyne, parlant de René Char, in Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas, p. 232.
Avarice (8)
Evoquant les avares, [Adorno] en distingue deux sortes: l'avare de jadis, un passionné qui ne donne rien "ni à soi ni aux autres", et l'avare moderne, pour lequel tout doit s'échanger. Celui-ci ignore l'acte gratuit.
François Bott, in Le Monde du 16/05/80.
dimanche 14 août 2022
Adolescence (6)
J'avais seize ans, et je n'avais d'autre solution que de chercher l'amour absolu.
Alejandra Pizarnik, poétesse argentine, suicidée en 1972, à 36 ans.
Adolescence (5)
La crasseuse pureté ignare, se croyant sublime, des adolescents...
Sollers, à propos de Boris (Jean-Edern Hallier) in Femmes.
Adolescence (4)
La puberté tend à devenir de plus en plus précoce. [...] Parallèlement, [...] la maturité psychologique apparaît de plus en plus tardivement. Ainsi, l'adolescence [...] s'étire.
Pierre Gascar, Vertiges du présent.
Figures (2516)
Char: un visage buriné, un accent provençal à couper au couteau, une conversation raffinée, un vocabulaire choisi, beaucoup de politesse et un léger parfum d'eau de toilette que l'on percevait par bouffées. (A suivre)
Paul Veyne, Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas.
Avarice (7)
Leurs chevaux abandonnaient sur l'herbe
du beau crottin doré comme l'avarice.
Georges Schéhadé, Poèmes; Les Rois Mages.
Adolescence (3)
C'est l'âge du chagrin et de la révolte, pas encore celui de la révolution et des larmes. 13.38
samedi 13 août 2022
Figures (2515)
Les nouveau-nés des familles sans aisance étaient menacés de méningite; leur mère, de fièvre puerpérale. Pour protéger l'enfant, il fallait trouver la limace perlière - une sur mille - qui porte dans sa tête une perle toute ronde, comme la planète Terre. En réalité c'était bien de la terre solidifiée - purifiée. Peu avant ma venue au monde, ma grand-mère partit donc vers la petite colline proche et chercha pendant plusieurs jours le rare mollusque, faisant un massacre de limaces. Récit que j'ai entendu cent fois, mais on disait tant que cette "pierre de chance" ou "pierre des bergers", il suffisait de la coudre dans le béguin de l'enfant pour le préserver du mal! Or je naquis le corps entouré de cette peau qu'on appelle crépine. Il paraît que les enfants prédestinés naissent ainsi, ceux qui ne craignent pas le danger et qu'une vie originale attend! Suave superstition! Ma grand-mère prit la perle, s'en alla vers la fenêtre et jeta ce qu'elle avait eu tant de mal à trouver.
René Char, Entretien (1980) avec France Huser, in N.Obs. 2216 du 26/04/07.
vendredi 12 août 2022
François Ruffin
Je n'éprouve pas de mépris pour la "classe" politique en général, mais je ne m'intéresse à la chose publique que par devoir civique. Cependant il m'arrive d'admirer l'un de ces hommes auxquels je ressemble si peu. Autrefois c'était Mendès France, aujourd'hui c'est François Ruffin. C'est notre abbé Pierre sans la soutane, un saint laïque, presque un héros. Pour lui, la politique n'est ni un alibi, ni un placement, ni une posture. C'est un sacerdoce, un apostolat, mais le Dieu qui l'envoie est le "dieu"de la Justice. Son engagement va à l'encontre de cette affirmation de Paul Valéry, qui disait que "la politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde."
Ruffin combat quotidiennement et pied à pied la mauvaise foi des profiteurs par la bonne raison des exploités. En bon stendhalien, il met au jour les vérités qu'on cache, car "en politique, tout ce qui n'est pas clair est une coquinerie."
La plupart des politiciens me font peur: croire qu'on peut gouverner un peuple naît obligatoirement dans une cervelle elle-même gouvernée par l'insanie. Ruffin demande au peuple (aux gens) de se gouverner eux-mêmes. De se débarrasser de ses représentants s'ils sont des parasites.
Mais pourquoi est-il un saint? Parce que pour lui savoir et sentir ne font qu'un. Dès lors qu'il connaît la souffrance du monde, il l'éprouve. Raymond Aron s'étonnait que Simone Weil puisse pleurer à l'évocation des famines mortelles en Chine. Ruffin est de la trempe de cette philosophe qui s'engagea en usine et voulut combattre auprès des Républicains espagnols contre les troupes franquistes.
Son combat, Ruffin le mène charitablement - sachant que la seule charité, la charité bien ordonnée, c'est la justice. Ce mot, "justice", qui fait ricaner les cyniques, Ruffin ne l'emploie jamais par calcul démagogique (comme font les lepénistes). A ses yeux la justice n'est pas une utopie mais un projet, et même un credo. Est-il si naïf d'aspirer à un monde où chacun serait délivré de l'envie et du mépris? Qui se souvient d'Edgar Quinet, cette "conscience du parti républicain", exilé comme Hugo, et qui inspira tant Jaurès? Il écrit, dans La Révolution: " Quand l'iniquité aura couvert toute la terre, si la justice a pu se cacher à l'ombre d'un brin d'herbe, c'est assez pour qu'elle grandisse et parfume les trois mondes".
Aucune lutte n'est jamais vaine. Même celle qui échoue témoigne de la noblesse du lutteur.
Chateaubriand écrit, à la fin des Mémoires d'outre-tombe, que "La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été frappé. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques. Essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura lire et ne croira plus, lorsqu'il possèdera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu: pour dernière ressource, il vous le faudra tuer".
Hélas, nous sommes loin encore de "la même instruction" pour tous. Mais les gilets jaunes en savent assez pour se remobiliser contre ceux qui continuent à "se gaver", comme dit Ruffin, non pas en vivant au-dessus de leurs moyens mais "au-dessus de ceux des autres" (Saki). Les grands voleurs ont longtemps pendu les petits, jusqu'au jour où les petits ont décidé de leur couper la tête. Une Révolution n'a pas suffi, et ne suffira jamais, car l'injustice, hélas, repousse comme le chiendent. On parle de "cohésion sociale" mais elle ne peut exister dans un pays où les écarts de fortune sont astronomiques. Le capitalisme "intelligent" comprenait que son intérêt n'était pas d'affamer et de jeter à la rue (puis dans la rue) les millions de personnes qu'il exploitait "raisonnablement". Les néo-libéraux sont en train de tresser les cordes qui finiront par les pendre.
Adolescence (1)
Ma solitude et mon désespoir d'adolescent n'étaient que la naïveté de mesurer l'univers entier à ma propre misérable condition. 6.147
ADN
G.G. Simpson disait que l'ADN n'est pas le secret de la vie mais que la vie est le secret de l'ADN.
Lévi-Strauss, in N.Obs. 893.
Figures (2514)
Il y a les ennuyeux qui écrivent comme ils parlent, et les fatigants qui parlent comme ils écrivent. René Char, par exemple, dont le manque de simplicité finit par étonner: on s'interroge alors sur son œuvre et sur la part factice de son originalité
74.112
jeudi 11 août 2022
Admiration (6)
Admirer, c'est se sentir incapable d'être. Avec résignation ou désespoir.
Carnet 106 p.117.
Figures (2513)
Les Méditerranéens n'ont pas leurs pareils, depuis les Grecs, pour associer bonheur de l'instant et souci de l'éternel. Char est né (en 1907) au pied du Ventoux, là où le bleu des lavandes pourrait, tant il est vif, briser les carreaux. Le grand-père, nommé Charlemagne, d'où Char-le-Magne, puis Char, venait de l'Assistance. Mais René est né coiffé; il n'a pas eu besoin de la perle de limace, que la grand-mère avait dénichée, non sans peine, pour sa protection. Ce qui ne l'a pas empêché de perdre son père à onze ans; de ces lâchages dont naissent souvent, des colères imprécises.
B. Poirot-Delpech, in Le Monde des Livres du 13/05/1983.
Avarice (4)
Une fourmi passe son temps à remplir ses greniers, et puis elle s'en va mourir, seule, derrière un petit caillou.
Bernanos, La joie.
mercredi 10 août 2022
Figures (2512)
Georges-Louis Roux parle de René Char, capitaine Alexandre dans la Résistance: "Il n'aimait pas son prénom, René, qui lui faisait penser à un œuf écrasé. Il n'ignorait pas qu'étymologiquement Alexandre signifie "le guerrier qui repousse l'ennemi".
in La nuit d'Alexandre.
Avarice (3)
[Les Français] sont, en même temps, Milanais et Florentins.*
Montesquieu, Cahiers.
* avares et prodigues.
Admiration (2)
Ce qui étonne, étonne une fois, mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.
Joubert
Admiration (1)
Admirer, c'est se sentir capable d'être.*
*"Comprendre, disait Gide, c'est se sentir capable de faire".
mardi 9 août 2022
Administration (3)
La mention des déboires administratifs ("the law's delay, the insolence of office") parmi les motifs justifiant le suicide, me paraît la chose la plus profonde qu'ait dite Hamlet.
Cioran, Syllogismes de l'amertume.
Administration (2)
Quiconque, sans être souverain régnant, s'occupe d'administration, est nécessairement un imbécile, un coquin ou un fou.
Gœthe
lundi 8 août 2022
Figures (2510)
René Char abuse du mystère et de la sentence. Il est raide et les phrases sortent de lui comme des piquets qui voudraient sonder la terre et percer le ciel. Il oublie l'horizon.
Adjectif (5)
Car la vie était dure dans ta classe pour qui aimait les adjectifs. Pour toi, ils étaient dans la langue française ce que les parasites sont dans les caves ou les bateaux. Tu n'en parlais qu'avec les expressions utilisées pour les cancrelats, les rats et les poissons morts: — Quand les adjectifs sortent du mot à la queue leu leu, répétais-tu, c'est que le mot vogue à sa perte. — Quand je vois au-dessus de ce lac, disais-tu encore (le soir où tu me surpris avec Théophile Gautier), tant d'adjectifs flotter le ventre en l'air!... Et tu les comparais aussi aux brigands et aux gendarmes. — Entre deux épithètes, prétendais-tu, le nom crucifié meurt nu et fait homme; et tu méprisais tous ces romantiques qui se précipitent, quand un bonheur ou un malheur arrive à un nom, sujet de la phrase, chercher une escouade d'adjectifs. Je t'écoutais l'oreille basse, car je les aimais; j'avais déjà eu zéro, le jour où je décrivis Fatma la Belle visitant Tanger la Blanche, pour me punir d'entretenir près des noms orientaux ces abcès de secours qui en soutirent l'éclat ou le venin.
Jean Giraudoux, Juliette au pays des hommes.
dimanche 7 août 2022
Figures (2509)
René Char est un homme de caractère, d'énergie ("être du bond, n'être pas du festin, son épilogue", Feuillets d'Hypnos), voire de tempérament. D'où la gène qu'on ressent parfois à sa lecture (je me souviens de la mauvaise impression que m'a laissée Recherche de la base et du sommet*), comme si l'homme, le combattant s'imprégnait un peu trop de lui-même, offusquant par là le poète: dans Feuillets d'Hypnos il avoue: "Ton audace, une verrue. Ton action, une image spécieuse, par faveur coloriée" (Fureur et Mystère). Quand il confond poïèsis et polémos, il ne m'intéresse pas - je me fous de son courage et de son civisme - ou plutôt je ne m'en fous pas, car ils ont gâté, par leur discours, une part de la création de l'artiste: c'est autant de perdu pour la jouissance - sa gratuité, son désintéressement.
*En revanche, j'aime les Feuillets d'Hypnos, où la parole efficace se garde de la sentence comme de la prophétie.
samedi 6 août 2022
Avant-garde (7)
C'est le propre des avant-gardes que d'épurer. Régis Debray le rappelle dans un stimulant petit "tract": musique sans mélodie, poésie sans rimes, roman sans récit, peinture sans figuration, la reproduction sans le sexe, le mot sans la chose. Mais aussi l'européisme sans frontières, le mondialisme sans identité, le numérique sans altérité, le libéralisme sans concurrence, le socialisme sans le peuple.
Et qu'a-t-on récolté? Le retour en force des nationalismes, des populismes, des identitarismes, des racialismes, du roman-feuilleton à l'ancienne, de la musique de papa, de la chanson remplaçant la poésie, de l'hyperréalisme en peinture, du libéralisme à la Trump et du socialisme à la chinoise.
La mécréance a du bon.
J.-F. Kahn, in Marianne du 28/02/20.
Adjectif (3)
L'emploi de trop nombreux adjectifs n'est pas bien venu. Pourquoi? Mystère! La lettre originale de Mme de Sévigné [sur le printemps], avec son déferlement initial d'épithètes et d'attributs, ne plairait pas du tout à un instituteur du "bon vieux temps", si elle était due à l'un de ses élèves. Ce bannissement de l' "adjectivite" est-il innocent? Voire...
Car, en effet, qui a le droit de qualifier, d'user de l'adjectif? Le juge, évidemment, celui qui nomme la faute, qui qualifie le délit, qui parle de "vol qualifié" en s'appuyant sur la loi. L'instituteur, le puriste, représentent la loi. Lui seul a le droit de qualifier. Ce droit n'est pas pour le potache, pour l'élève: le sujet n'est pas l'objet et tout peut servir à exprimer la domination. L'adjectif devient alors le signe d'une grande liberté qu'il faut amoindrir...
Olivier de Rudder, Le français qui se cause (Balland, 1986).
Figures (2508)
La beauté énigmatique du Nu perdu de René Char. Cette poésie, on l'aimerait plus accueillante, l'aile moins intellectua-lissée...
Avant-garde (6)
Qu'il soit initié par la théosophie ou par l'espoir que suscite le progrès scientifique (ou par les deux), l'art des avant-gardes, chargé de spiritualité, veut donc succéder au christianisme. On peut définir ses artistes comme les prêtres modernes d'une nouvelle religion. "Ils ont la foi, dit le peintre français Gérard Traquandi. Ceux qui gardent le référent, l'objet, croient en l'art, et ceux qui le suppriment ont la foi en l'art - je fais donc la différence entre la croyance et la foi. Les seconds pensent que l'art peut changer le monde alors que les premiers pensent que l'art restera toujours ce qu'il est: de l'art. Ceux qui ont la foi en font une religion - changer le monde, l'homme nouveau, être tous heureux -, et ça ne marche pas." Notons que l'on peut se réjouir de cet échec, puisque le but absolu de l'art en ce paradis qu'il aurait contribué à créer était de disparaître dans une sorte d'apocalypse radieuse revendiquée par les avant-gardes radicales: l'homme nouveau, dans le monde nouveau, n'en aurait plus besoin.
vendredi 5 août 2022
Dicodrome (79)
Enkidhappé - Encombré d'enfants.
Dégénérégence - Période d'abiotrophie morale et de rouerie galante entre deux règnes.
Figures (2507)
René Char ne renierait pas sa parenté camusienne. C'est un poète non pas partagé entre le bonheur et la révolte, mais pris dans l'un et sollicité par l'autre: "J'ai mal et je suis léger", écrit-il dans Les matinaux, et, dans Seuls demeurent: "Je suis l'exclu et le comblé".
Avant-garde (5)
L'avant-garde rend mais ne se meurt pas.
Titre d'une conférence de Philippe Murray publiée en 1980.
Adjectif (2)
"... ces chenilles de la phrase" dit Yves Berger, en parlant des adverbes. J'ajoute: comme les adjectifs en sont les boules de Noël...
jeudi 4 août 2022
Adjectif (1)
L'adjectif est le "dire" du désir.
Titre d'une interview de Roland Barthes (Gulliver n°5, mars 1973)
Adieu (8)
Il faut laisser maison, et vergers, et jardins,
Vaisselles, et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cyne,
Qui chante son trépas sur les bords méandrins.
Ronsard
Adieu (7)
... mon arrière-grand-père Jeronimo, dans ses dernières heures, est allé dire adieu aux arbres qu'il avait plantés, les a étreints en pleurant parce qu'il savait qu'il ne les reverrait plus. La leçon est bonne. J'étreins donc les mots que j'ai écrits...
José Saramago, Les cahiers.
Figures (2506)
Jadis, il circulait dans son film comme l'électricité dans une usine, comme un thème de fugue. On ne pouvait le séparer ni de son décor ni de ses acolytes. Maintenant il joue comme Sarah Bernhardt ou Chaliapine. Il reste un acteur merveilleux. De poème il devient poète et pas toujours bon.
Cocteau, parlant de Chaplin in Les Nouvelles littéraires de mars-avril 1923.
Avant-garde (4)
Musique expérimentale, littérature expérimentale, peinture expérimentale, cinéma expérimental et, pourquoi pas, architecture expérimentale, etc. L'épithète est estimable, voire admirable parfois, mais les substantifs sont de trop.
mercredi 3 août 2022
Adieu (6)
Car, c'est l'éternité qu'il nous faut tout entière:
On n'y dit plus :"Adieu"!"
Marceline Desbordes-Valmore, Croyance.
Figures (2505)
Jean Hugo raconte dans son livre de souvenirs, Le regard de la mémoire, qu'un jour Picasso ("Sa conversation était cocasse et fulgurante") fut photographié avec Sartre et Chaplin: "Trrois pétits zômmes..."
Avant-garde (3)
Etre d'avant-garde, c'est savoir ce qui est mort; être d'arrière-garde, c'est l'aimer encore.
Barthes
Adieu (5)
Adieu, doux ami (ballade)
Oncques mes cuers ne senti
Se dure doulour,
Com quant je me départi
De ma douce amour.
Mais ce me rendi vigour
Qu'elle vis à vis
Me dist par très grant douçour:
Adieu, dous amis.
De ce mot, quant je l'oÿ,
La douce savour
Fut empreinte et fit en mi
Mon cuer son séjour.
Lors ma dame au cointe atour
Escript, ce m'est vis,
De sa belle bouche entour:
Adieu, dous ami.
Si ne quier autre mercy
De mon douz labour:
Car j'ay cent joies en mi
Pour une tristour.
Quant la souveraine flour
Dou monde et le pris,
Veut que je porte en s'onnour:
Adieu, dous ami.
Guillaume de Machaut
mardi 2 août 2022
Figures (25O4)
... Le Kid, où le mélo se donne et se jette aussitôt, où l'universel se fout des coups de pied au cul, où l'amour humain se prend comme un pain chaud sur la fournée des détresses...
Avant-garde (2)
... la fausse avant-garde (celle qui paraît dater, alors que la vraie est déjà classique).
In Télérama 1427.
lundi 1 août 2022
Avant-garde (1)
Il y a chance d'avant-garde chaque fois que c'est le corps qui écrit, et non l'idéologie.
Roland Barthes, Le grain de la voix.
Figures (2503)
Chaplin est le premier créateur de tous les temps qui ait misé sur l'universalité - sur l'enfant. Ses films [...] ont été accueillis et admis aussi bien par les adultes, les noirs, les blancs, les lettrés, les analphabètes. Les nomades de l'Iran, les enfants de la Chine rejoignent Elie Faure et Louis Delluc dans une participation et une intelligence, sinon la même, du moins commune.
C'est cela le cinéma. Ce qu'il intéresse et ce qui l'intéresse, c'est l'esprit en enfance, qui porte en lui, encore indistincte et mêlée, la totalité humaine...
Edgar Morin, Le cinéma ou l'homme imaginaire.
Adieu (2)
Adieu, je vais dans ce pays
D'où ne revint point feu mon père;
Pour jamais adieu, mes amis,
Qui ne me regretterez guère.
Voltaire, Poésies mêlées, 1778.