jeudi 21 novembre 2013

Mousse

Je n'aime pas les arêtes, les coupures, les horizons tranchés, les surfaces dures, le froid des séparations sans appel, les viols.
J'aime ce qui mousse. Le mot lui-même est suave et moelleux. La mousse est le sein des choses et leur charnière, leur duvet, leur coton, leur laine et leur fourrure.
J'aime la mousse des boissons, l'éphémère ascension des bulles, la lente chute des flocons, et même la spume des crapauds et des fleurs.
J'aime les frontières floues, les brouillards, les marches indécises, les rivages où s'étirent et se retirent des langues d'écume.
J'aime les oeuvres et le nom de Musil [ Moussil ].
Curieusement, smooth, en anglais, désigne à la fois ce qui est lisse et ce qui est fluide, ce qui se fait sans heurts, sans à-coups, sans accroc, comme la promenade d'une éponge sur la peau.
De la vie j'aime la crème, légère, aérienne, souple comme une ballerine, insaisissable comme un oiseau.
La mousse n'est ni sèche ni humide. La mousse est conciliatrice. Elle amortit nos actions.
Elle était le miel dans le vin, elle est la confiture dorée de l'Univers.

lundi 18 novembre 2013

La Vie domestique (Isabelle Czajka, 2013)

Un film remarquable. Tout est d'abord dans l'ambiguïté sémantique du titre. "Domestique" concerne la maison et la famille, mais aussi le service : la vie domestique est ainsi la vie de la gardienne du domestique, c'est-à-dire la servante.
Subtilement, la réalisatrice nous amène à suivre 24 heures de la vie d'une femme et de deux ou trois autres. Tout est fidèle à la réalité mais avec une manière de vision surplombante qui fait que la jeune cinéaste a inventé un nouveau style : le réalisme métaphysique. Car le sens de cette vie domestique (il y a un oxymore dans l'expression) ne crève pas les yeux.
Les personnages féminins y ont le premier rôle puisqu'ils sont au premier plan de l'entretien quotidien, du fonctionnement du "ménage", mais les hommes n'y sont pas caricaturés : montrés seulement dans leur occasionnelle présence et suggérés dans leur absence.
A part le personnage du macho de la première scène, le masculin n'est pas accablé; mais le peu de réalité de leur engagement familial dénonce assez les hommes, non comme individus, mais comme piliers d'un système. L'homme est du dehors et la femme du dedans. L'étouffement de cette non-vie, de l'abandon successif des projets, des espoirs, des rêves est sensible. Et il n'y a guère de progrès des générations. "L'homme à l'épée, la femme à l'aiguille": la formule de Tennyson vaut toujours.
Egaux mais allotropes les deux membres d'un couple? Au mieux deux solitudes attentives, ou deux sollicitudes coupables. Mais la balance n'est pas à l'équilibre et le machisme le plus coriace est le machisme insidieux.
Un exemple de ce sexisme inconscient nous est ici donné : les hommes qui veulent faire un compliment à une femme disent parfois qu'elle "a des couilles". Une femme qui les impressionne ne peut pas réellement en être une, elle n'en a que l'apparence : ce mépris procède sans doute d'une peur immémoriale.
L'idéal du misogyne ordinaire serait d'avoir une femme dans les bras sans l'avoir dans les pattes. Mais a-t-on besoin de massacrer les faisans pour bien protéger la nature? A-t-on besoin de faire des corridas pour aimer les taureaux? Avait-on besoin de bouffer du boche pour fortifier l'amitié franco-allemande? A-t-on besoin de se battre avec les femmes pour mieux faire l'amour?
L'aliénation d'une moitié de l'humanité, aussi douce soit-elle, ne libère que de la rancœur et du ressentiment.
Si je parlais de métaphysique, c'est parce que le vide existentiel est ici rendu palpable par l'enchaînement d'actions répétitives et absurdes. la vraie vie est réellement ailleurs. La vanité subie est insupportable, elle nuit à l'estime de soi, au rebours de la vanité conquérante des trous du cul chatoyants.
Toutes les actrices de ce film sont belles, tous les regards sont beaux et douloureux, mais la merveille de justesse bouleversante et désenchantée est Emmanuelle Devos.

lundi 11 novembre 2013

L.E.A.R (Thomas Depryck, Antoine Laubin)

   Les impressions, les sentiments, les réflexions suscités par un livre, un film, une pièce ne s'installent pas en moi selon une géographie harmonieuse et détaillée, ils s'enroulent, se chiffonnent, attendent la poigne, la rigueur, le désir ou la caresse des mots, pour se dérouler au rythme où se déroulent les phrases. Je sais rarement, au sortir d'un spectacle, non ce que j'en ai éprouvé, mais ce que je vais en dire et surtout en écrire. Je pense en écrivant.
   C'est ainsi qu'hier j'ai aimé la dernière mise en scène d'Antoine Laubin (scénario Thomas Depryck) :   L.E.A.R.(1), très librement inspirée du Roi Lear de Shakespeare, dans une adaptation contemporaine avec six acteurs dont une seule femme dans le rôle de Cordélia. Il m'intéresse peu de savoir pourquoi ses soeurs sont incarnées par des hommes et pourquoi la seconde partie fait la part belle aux comédiens et à leur propre appréhension de la paternité. Ce qui m'intéresse c'est que les auteurs reviennent à l'interrogation qui tendait Les Langues paternelles (2) : non pas "qu'est-ce qu'un père, qu'est-ce qu'un fils (ou une fille) ? " mais "quelles sont les différentes manifestations des rapports entre un père et ses enfants? ", parce qu'il s'agit d'illustrations, non pas de thèses, et qu'il existe autant de pères différents que d'hommes ayant un jour procréé.
  Ce que j'ai ressenti, c'est, comme disait Albert Cohen, une grande "tendresse de pitié" pour les êtres, une grande attention à leur singularité, leur idiosyncrasie, leur condition qui est la nôtre à tous, la condition humaine.
   La paternité est-elle une légitimité? Est-elle plus culturelle que la maternité? Questions oiseuses voire inactives. L'enfant a deux mains. Voyons la paternité comme un prisme qui réfracte à peu près toutes les facettes du "coeur" humain (c'est-à-dire du foyer, à la fois pierre -lest- et flamme).
   Ce dont nous rêvons tous, plus ou moins consciemment : dormir dans les bras d'un Dieu-mère, ou d'un Dieu-père, comme s'endort contre moi mon gros chat. L'homme n'aurait peut-être pas eu besoin de la religion s'il n'avait pas été enfant, c'est-à-dire petit dans un monde de grands, bercé, serré contre eux géants. C'est la nostalgie de ces délices qui a créé le besoin de Dieu.
   "Presque tous, nous avons été ce petit enfant qu'un père éleva un jour dans ses bras comme un dieu qu'on offre à l'amour du monde, et l'univers nous a aimés, et les femmes en nous regardant ont voulu nous douer de tous les bonheurs. Puis cet amour s'est éloigné de nous. Tout nous engage à subsister d'abord, tout ensuite nous abandonne " (Jean Guéhenno). C'est contre cet abandon qu'il faut combattre, chanter, jouer des pièces, faire des films, écrire des livres. L'art est le lien des générations. Le devoir des parents est de donner leur vie pour leur enfant, mais ils ne peuvent lui sacrifier leur existence. Si le fleuve doit couler, il lui faut une source abondante.
   Il n'est qu'un sujet, nous l'avons dit: la condition humaine. Qu'on l'appelle nature ou condition métaphysique. Est-ce que la famille est un masque posé sur la solitude essentielle? Est-ce qu'au contraire la solitude est inessentielle? Encore une fausse question puisque la réponse en est indécidable. En apparence, le noeud existe mais le dénouement aussi. "Ce qui sauve -en moi- les êtres que je côtoie, écrit Perros, c'est leur solitude possible: je souhaite qu'ils se vengent dans la solitude de l'ennui des conversations, des contacts de l'amitié: si je les sens totalement accaparés par le dialogue, par ce qu'ils sont devant moi, je les annule. Je ne les vois plus. "
   La vie humaine est une comédie qui tantôt vire à la farce tantôt à la tragédie. S'il est permis d'améliorer l'atmosphère humaine, il n'est pas permis de changer de planète. Que nous reste-t-il? La liberté de réduire l'intersidéral, de réduire notre rapport aux choses, aux autres, à nous-même. Faire cohabiter l'étrangeté d'être un homme avec la familiarité d'être un humain: car si depuis longtemps l'homme n'est plus le centre de l'univers il demeure et demeurera toujours le centre de l'humanité. J'ignore si L'Espoir Aura Raison, mais il aura atténué la dureté de la vie, au même titre que le soleil et que le rire, si l'on en croit Emmanuel Kant.
   Il faut saluer pour finir la conviction et l'invention des acteurs de cette belle pièce, qui n'ont d'égales que celles de ses auteurs.

(1)L'Espoir Aura Raison.
(2) Voir mon blog.

mercredi 6 novembre 2013

Etymaginaire (1)

L'étymaginaire est une étymologie imaginaire, inventée par jeu, pour un nom propre ou un mot quelconque.

M(a)c Aroni - (n.pr.) - Juif italo-écossais.

Quidditatif - (adj.) - Hagard, échevelé et, par un tour de force ontologique, cuit et liquéfié par le doute.

Albert Cossery - Praticien souriant et grave de la cosse active et de la diligence rêveuse. Albergier de l'instant dans la corne profuse de l'éternité passagère.

Hôpital - De l'espoir au début, mais la fin c'est : pitié pour les allongés.

Corsage - Affaitage flee-bustier et harmonisation nestorienne du harnachement sternal.

Dicodrome (10)

Eternifler - Verbe qui dit à quel point éternuement et reniflement sont consécutifs et correlés.

Atropine - (n.f.) - Excédent d'hormones mâles engendrant les macrogamètes responsables des hypertrophies phalliques. (1)

Vulvtueuse - (n.f.) - Femme lubrique dont le vagin denté s'ouvre sur une "bouche" aux lèvres rouges et gonflées du sang de ses victimes.

(1) L'atropine est en réalité un antispasmodique extrait de la belladone. (Ainsi ce mot sort du dicodrome pour entrer dans l'étymaginaire).