Je suis rétif à toute science, sauf à une: la science de l'unique éphémère, la science absurde du moi précaire, la science du rien essentiel et du vide débordant, la science de l'anguille vivante, la science de l'impossible entropie, la science magellane de la conscience aventureuse, la science sans objet de la réalité mentale et affective qui pense tout objet, la science du temps vivant où l'être se rassemble, la science des séismes imperçus, la science de la rencontre du proche et du lointain, la science de l'intransitivité, la science de la musique de l'âme, la science de l'âme sans musique, la science de l'esprit colimaçon, la science du regard intérieur, la science de l'intériorité aveugle, la science universelle du singulier, la science des ajustures invisibles et des inapparences visibles, la science d'une langue familièrement étrangère, la science d'une langue étrange et familière, la science des fleurs de mots écloses dans le silence, la science des copeaux de l'infini, la science du tremblement des signes, la science de la vie dans la nuit et de la lumière dans la mort, la science des impressions chétives et des traces voilées, la science des ponts de singes, la science des Cyclopes-Argus, la science des typhons muets à l'oeil de plume, la science de la rose intemporelle de Silésius, la science de l'éternité des jardiniers, la science des ombres présentes, la science du passé à venir, la science des angles nucléaires, la science des fins premières, la science de l'inconsommable, la science de la poussière d'âme, la science de... tout ce que je tais maintenant pour mieux le dire.
Comme un autodidacte qui aurait fait quelques études, je ne possède de science que celle qui s'est bricolée -avec moi- dans ma nature. Mon savoir est moins satif qu'agreste, moins satisfaisant qu'agréant. Son pain est ma langue et mon encre sa munition.
mardi 27 juillet 2010
samedi 24 juillet 2010
Lirécrire(3)
L'enjeu de la littérature n'est ni pratique (communiquer) ni phatique (communier) , il n'est même pas esthétique (l'écriture n'est pas un art pur). Est-il métaphysique? Oui, dans son acception originelle et non abstraite: ce qui préoccupe l'homme en dehors de l'image de lui que la "nature" lui donne. L'enjeu de la littérature est la condition humaine non définie par des critères immanents. L'enjeu de la littérature est littéraire, c'est-à-dire écrit sans savoir, sans pouvoir, sans certitude. Investigation vaine et nécessaire, par le moyen des mots, de l'inconnaissance structurelle.
lundi 5 juillet 2010
La reine morte
En lisant Julien Gracq, Quarante ans d'amitié (1967-2007), de Jean de Malestroit, je tombe sur ce passage où Malestroit et Gracq sont en désaccord sur le théâtre de Montherlant. "C'est peut-être son théâtre qui passera le premier", dit Gracq. Il n'empêche qu'il l'estime. Voici ce qu'écrit Jean de Malestroit:"Montherlant n'a que du style(1). Il n'avait rien à dire. La Reine morte est glaciale. C'est justement la pièce favorite de mon hôte."(Editions Pascal Galodé, p. 164).
Cette pièce favorite de Gracq, je viens de la voir dans la mise en scène de Pierre Boutron, pour la télévision (2009). C'est un peu élagué, et d'une belle sobriété. "Glaciale"? Au contraire, et je pense que Malestroit changerait d'avis s'il la voyait dans cette mise en scène colorée sans débauche, sombre sans complaisance. L'ardeur amoureuse de la jeunesse s'y affronte au doute mortifère d'un coeur las. L'avers et le revers de notre absurde présence au monde. La tragédie inutile. Voilà ce que Montherlant "avait à dire". Voilà aussi une illustration de la fameuse alternance dont il se targuait (s'armait? se protégeait?), ici plutôt concomitance: la dureté d'oreille et de regard, opposée à la charité du don. Selon une anecdote rapportée par Alfred Fabre-Luce, Montherlant aurait un temps envisagé d'enharnacher sa dépouille mortelle d'une armure! Comme Fabre-Luce déconseilla au "Romain" cet "enterrement d'antiquaire", Buste-à-pattes (dixit Céline) s'en vexa. Mais comment, le lisant, ne pas percevoir chez ce faux raide l'écrivain chaleureux qui, de lui-même, avouait: "Je ne cherche pas à éblouir, mais à m'éclairer." Faux dur aussi qui raconte, dans Service inutile, comment il se dégoûta de son caractère violent quand, en Afrique, il vit la violence du fort s'exercer sur le faible. "Et je commençai d'aimer les vaincus", confesse-t-il. Cependant, même enfant, il ne s'était jamais livré à la moindre cruauté sur un animal, au point même de se refuser à la pêche comme à la chasse. Il ramassait des crevettes pour les observer et les relâchait ensuite dans leur eau. Son malheur est qu'il croyait au mythe de la virilité, jusqu'à vouloir entrer dans une arêne pour y mettre à mort(!) un taureau qu'il eût refusé d'égratigner de sang-froid (comme Jünger, qui s'exaltait aux carnages de la Grande Guerre et s'étonnait d'un doigt écorché).
Pourquoi Montherlant, si différent de moi, me touche? Parce qu'il est seul, parce qu'il est anachronique et parce qu'il était, sincèrement, selon lui-même, "forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans."
Henry de Montherlant
Merle noir au front blanc.
(1) Il me paraît difficile d'avoir du style sans avoir rien à dire. Un style sans pensée n'est pas un style mais une simple ostension/ostentation de mots. (2)
(2) "Le style est la corde à sauter que la pensée doit prendre pour pénétrer dans le royaume de l'écriture", dit Walter Benjamin. Donc le style et l'écriture participent d'une même aventure.
Cette pièce favorite de Gracq, je viens de la voir dans la mise en scène de Pierre Boutron, pour la télévision (2009). C'est un peu élagué, et d'une belle sobriété. "Glaciale"? Au contraire, et je pense que Malestroit changerait d'avis s'il la voyait dans cette mise en scène colorée sans débauche, sombre sans complaisance. L'ardeur amoureuse de la jeunesse s'y affronte au doute mortifère d'un coeur las. L'avers et le revers de notre absurde présence au monde. La tragédie inutile. Voilà ce que Montherlant "avait à dire". Voilà aussi une illustration de la fameuse alternance dont il se targuait (s'armait? se protégeait?), ici plutôt concomitance: la dureté d'oreille et de regard, opposée à la charité du don. Selon une anecdote rapportée par Alfred Fabre-Luce, Montherlant aurait un temps envisagé d'enharnacher sa dépouille mortelle d'une armure! Comme Fabre-Luce déconseilla au "Romain" cet "enterrement d'antiquaire", Buste-à-pattes (dixit Céline) s'en vexa. Mais comment, le lisant, ne pas percevoir chez ce faux raide l'écrivain chaleureux qui, de lui-même, avouait: "Je ne cherche pas à éblouir, mais à m'éclairer." Faux dur aussi qui raconte, dans Service inutile, comment il se dégoûta de son caractère violent quand, en Afrique, il vit la violence du fort s'exercer sur le faible. "Et je commençai d'aimer les vaincus", confesse-t-il. Cependant, même enfant, il ne s'était jamais livré à la moindre cruauté sur un animal, au point même de se refuser à la pêche comme à la chasse. Il ramassait des crevettes pour les observer et les relâchait ensuite dans leur eau. Son malheur est qu'il croyait au mythe de la virilité, jusqu'à vouloir entrer dans une arêne pour y mettre à mort(!) un taureau qu'il eût refusé d'égratigner de sang-froid (comme Jünger, qui s'exaltait aux carnages de la Grande Guerre et s'étonnait d'un doigt écorché).
Pourquoi Montherlant, si différent de moi, me touche? Parce qu'il est seul, parce qu'il est anachronique et parce qu'il était, sincèrement, selon lui-même, "forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans."
Henry de Montherlant
Merle noir au front blanc.
(1) Il me paraît difficile d'avoir du style sans avoir rien à dire. Un style sans pensée n'est pas un style mais une simple ostension/ostentation de mots. (2)
(2) "Le style est la corde à sauter que la pensée doit prendre pour pénétrer dans le royaume de l'écriture", dit Walter Benjamin. Donc le style et l'écriture participent d'une même aventure.
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