mardi 6 décembre 2011

Le secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005)

Je me demande si j'ai déjà vu un film aussi triste. Il m'a foutu un cafard qui m'a empêché de m'endormir. Un film d'amour, presque un mélo, mais sans bleu, malgré le paysage initial, une histoire tarée dès l'origine (alourdie du sceau d'infamie: il s'agit de bien plus que d'un crime de non-conformisme, il s'agit, en droit, d'un crime de non-conformité). La relation sexuelle entre deux hommes, si elle relève de l'accident, des circonstances (la promiscuité, l'absence de femmes), c'est-à-dire d'une faiblesse conjoncturelle ou passagère, peut être absoute, mais l'amour? Le choix délibéré d'aimer un homme plutôt qu'une femme, quand on est un cow-boy, n'est pas un choix de civilisation (comme chez les Grecs anciens), ni un choix"philosophique" (comme au temps des Lumières), ni une contribution, fournie par Eros, à l'amour de l'humanité en général (comme chez Freud), c'est une putain d'aberration de sous-hommes: ainsi le voient les bouseux.
Deux paumés sans argent, sans amis, sans grand lien social, se rencontrent et finissent par s'aimer d'amour; ce serait, dans un monde abstrait, le prologue d'une belle vie; dans l'univers virilescent du Wyoming des années 60-70, c'est la promesse d'une tragédie. Cet amour aux prémices desquelles nous devrions nous réjouir, nous en sentons l'incongruité sociale, et notre plaisir à voir s'aimer deux êtres est consubstantiellement gâché par la certitude de son impossibilité. Le fatum est toujours initial. C'est ici le combat de la passion amoureuse, charnelle et vitale, contre le "devoir"de moutonnerie , axiomatique et péremptoire. La partie n'est pas jouable. Alors nous savons que nous allons souffrir pendant plus de deux heures et nous l'acceptons masochistement.
Parce que ce tragique annoncé n'est pas la grande machine aventurière où s'affrontent les grandes figures de l'histoire ou de la mythologie: c'est, mutatis mutandis, le tragique ordinaire, dans lequel, altérés par des voiles sombres et des miroirs ternis, nous reconnaissons des formes et des morceaux de notre propre vie. Comme tout grand film, Brokeback Mountain est à la fois une réalité et une métaphore. Cette tragédie particulière s'universalise en dialogue entre notre âme souffrante et notre inexorable destin. Mais comment pourrions-nous faire fléchir une force aveugle et froide? Alors nous subissons le silence absurde, et les fleurs de notre coeur, et les parfums de notre âme, le monde ne les connaîtra pas, l'humanité n'en sera pas heureuse, car elle aura refusé, en ignorant notre souffrance, de la métaboliser et de s'en enrichir.
La tragédie moderne que vivent les protagonistes de Brokeback Mountain ne nous touche-t-elle pas surtout parce qu'elle est impure? Encore une fois, ce ne sont pas de grandes causes ou de grands caractères qui ici s'affrontent, mais deux pauvres bergers qui dévient du chemin tracé par l'atavisme du troupeau. Cette fatalité-là est insensible aux coups qu'on pourrait vouloir lui porter. Elle ridiculise tout espoir et décourage toute espérance, ce séjour édénique des lointains de l'âme. Qu'est vraiment la lourde et molle et veule malédiction qui frappe les traviati ? Une figure avachie du tragique. Le tragique pur exalte la souffrance des héros et provoque l'admiration des spectateurs, le tragique ordinaire plaint ses personnages, et c'est ainsi que, sans être stylistiquement dans le pathos, Brokeback Mountain peut être défini comme un film pathétique. A la différence du tragique, il n'opère aucune catharsis. A la différence du dramatique, il n'entraîne aucune excitation liée à l'action. La nature et le dessein du pathétique visent, par juridiction émotionnelle, la souffrance du spectateur. Et, selon le degré de cette souffrance, ce même spectateur peut tendre à la compassion comme à l'exaspération. L'exaspération n'étant pas le rejet mais l'irritation provoquée par l'intensité pénible des sentiments suscités. Ce fut mon cas. Ce film m'a d'abord attristé, puis, sans jamais faillir, il a promené sa râpe sur ma tristesse.

lundi 24 octobre 2011

Drive

Drive (Nicolas Winding Refn, 2011) est un alcool fort et volatil. Quelques heures après avoir vu cette remarquable leçon de mise en scène, on a du mal à retrouver la substance du mystérieux objet qui nous a été montré. Mais ce qui reste à coup sûr, c'est la marque du personnage qu'interprète avec un effacement paradoxal l'acteur prodigieux qu'est devenu Ryan Gosling.
Le scénario n'a absolument rien d'original, mais c'est une preuve de sa secondarité. Gabin et consorts martelaient: pour faire un bon film, il faut premièrement un bon scénario, deuxièmement un bon scénario, troisièmement un bon scénario. C'est aussi idiot que de dire: un film n'est que sa mise en scène.
Bref, Refn privilégie la mise en scène, mais il ne fait pas pour autant un exercice de style. Il choisit de ne pas traiter un grand sujet, mais il soigne ses caractères, et sa façon de les polir en fait des bijoux dans un écrin. Sanglant, peut-être, mais à la fin, ainsi que le métaphorise le magnifique blouson argenté à scorpion d'or du héros, en apparence immaculé comme ce héros lui-même, et finalement souillé comme lui par quelque chose qui l'a dépassé. Cet homme si lisse, si retiré de toute agitation, si professionnel en chauffeur en tous genres, va laisser entrer en lui quelque chose qui va l'émouvoir, un sentiment d'amour pour une femme et un enfant. Dès qu'on aime, si timidement cela soit-il, on devient responsable. Et la machine infernale est enclenchée, comme les vitesses des autos sportives que ce corps taciturne conduit pour le bien ou pour le mal. Le Mac Guffin (un casse qui foire) est oubliable, le désespoir, la mélancolie puis l'incroyable violence du conducteur, bloc d'amour et de haine, eux, sont inoubliables.
La science du réalisateur est très grande, mais elle ne serait rien sans son intuition. L'auto furtive comme l'auto éclatante sont aussi des personnages du film, autres métaphores du héros: comme lui elles peuvent être silencieuses puis soudain rugir et finalement désarticuler, écrabouiller, détruire. L'intuition de Refn réside en ceci qu'il a confondu d'abord son personnage avec sa fonction, pour finalement l'en décoller, sans pour autant le métamorphoser ou nier sa forme, c'est-à-dire son modelage nerveux, son hyperréactivité.
Début de film intense (jeu du chat et de la souris dans un nocturne urbain dense et tendu, sombre et lumineux, entre la voiture du hold-up et celles de la police) et bande originale parfaitement coïncidente. Los Angeles, quelconque le jour, devient la nuit une bête magnifique et dangereuse.

samedi 22 octobre 2011

La guerre est déclarée

Mélo pop ou vidéoclip hystérico-sentimental, le Donzelli/ Elkaïm devant lequel presque (1) toute la critique est en pâmoison? La guerre est déclarée est un enfer pavé de joie de vivre, pour ses acteurs, mais pour le spectateur de plus de trente ans (ou 35, allez), ça ressemble à ce que Lelouch ferait aujourd'hui s'il avait justement 30 ans.C'est le chabada de 2011. Les auteurs-acteurs nous disent: Regardez comme on est rock'n'roll malgré ce qui nous arrive. Ils font croire qu'ils vivent mais ce qu'on voit, c'est qu'ils s'enroulent dans le cordon ombilical qu'ils ont cru couper.
Le jeunisme et le culte de la "boutinette"ne sont pas les seuls défauts du film. On a dit qu'il était clivant (selon la terminologie politico-culturelle des post-modernes) et qu'il faisait la nique aux croulants (vieux terme pour un vieux conflit), mais il fait pire: il oublie la mise en scène, ou plutôt il la confie à la musique. Son chabada est plus varié que celui de Lelouch, et plus malin. Il tâche à pallier l'absence contumax (on est jeunes, on est libres!) de tout équilibre dans le jeu, la distribution, la répartition des rôles, la progression dramatique (inexistante: le film est une succession de coups de cymbales et de coups de rouleaux à peinture sur le mur de la vie: ça cogne, ça roule, mais ça ne décolle pas).
Servant de repoussoir aux demi-dieux que sont Roméo et Juliette, les autres personnages du film appartiennent au décor. Sympa ou concon, leur présence est si caricaturale qu'elle fait pitié. A part bien sûr le chirurgien (2) ("Mieux" que Dieu parce que "Dieu, lui, ne se prend pas pour un chirurgien") et le bébé, le seul qui soit vrai, ni frimeur ni trop vite crayonné. Mais, j'y pense, si nous n'avons pas cru à cette histoire (que pourtant nous savons réelle) c'est peut-être parce que ses auteurs et interprètes en ont fait une B.D, une B.D "open kiss": ça limite, car l'open kiss c'est très fermé et les initiés du genre nous en excluent très objectivement: nous sommes trop vieux pour la génération spot.
Ceci, enfin, à méditer pour leur prochain film: autofiction piège à cons (à la mode).

(1) Pierre Murat seul lucide (dans Télérama)
(2)Et la pédiatre, peut-être.

lundi 17 octobre 2011

Vicky Cristina Barcelona

Célébré quasi universellement, ce film n'est qu'une bluette touristique inconsistante, aux fausses couleurs de l'amour. Comment croire à ce roman-photo (haut de gamme, mais bas d'intérêt) ? Comment croire à ces couples ou trios alternatifs ou combinés (avec un seul pivot masculin), à ces quatre caractères censés s'attirer et se repousser sans qu'on sente en eux ce qui aimante et ce qui rechigne? Ils nous paraissent aussi exotiques et théoriques que le décor dans lequel ils sont jetés. Leurs aventures sexuelles et sentimentales - et la psychologie "qui va avec" - sont provoquées d'une manière si peu naturelle qu'on se demande si le réalisateur lui-même prend au sérieux les protagonistes de l'action qu'il met en scène ou s'il ne les utilise que pour parodier les intrigues érotiques. C'est un grand mystère que la critique à l'unisson ait gémi d'aise à la vision de cette inerte ineptie. Woody Allen a déjà fait pire ( le tristement alimentaire Escrocs mais pas trop ), mais quand-même, perdre ainsi son temps à son âge!
Post-scriptum : Tous les spectateurs n'ont apparemment pas la même aperception "cérébraloculaire". Louis Guichard (Télérama du 8/10/2008 ) est en extase devant l'opus magistri . Il n'en parle qu'en hagiographe et thaumaturgiste. Les femmes y sont "irrésistiblement belles", le mâle y a, pour engouler magnétiquement ses proies, "des arguments dignes d'un philosophe pré-socratique"[...] "irradiant la testostérone". Sachant qu'une comédie ennuyeuse est plus ennuyeuse qu'un drame ennuyeux, le même Louis Guichard ne manque pas de souligner que ce film n'est pas banalement comique, il est d'un comique "étincelant". Ce qui n'enlève rien à la sensualité qu'il dégage, laquelle est "à la limite de l'insoutenable". Risquons-nous et disons-le sans détour, Woody Allen est beaucoup plus qu'un cinéaste et qu'un artiste: il est un magicien. Il tient une "formule", celle d'un "cinéma insubmersible", à la fois aux sources et aux embouchures, dans les coeurs et les horizons: "d'une éternelle jeunesse et d'une maturité insondable". Tant de fleurs et d'encens vous font suffoquer? Respirez bien car ce n'est pas fini. Magic Woody ne fait pas ses tours pour amuser la galerie. Sexy mais jamais trop, ses héros illustrent "les questions capitales de toute une vie". Rien de moins. Sous ses faux airs de "délicieux marivaudage sur fond de carte postale", ce film cardinal est "un traité des passions humaines à l'acuité implacable". Scarlett/Cristina, aux désirs vulgivagues, "est la quintessence de cette incomplétude qui condamne à l'errance perpétuelle". Le bouquet du feu d'artifice est à la fin comme il se doit, et je ne résiste pas au plaisir de citer le dernier paragraphe du pyrotechnicien: "Woody Allen est diabolique [...], indispensable comme jamais, peut-être le seul à savoir faire une fête de tant de désabusements, et nous laisser, malgré les illusions perdues, sur l'ivresse d'un été merveilleux". Pince-moi, chérie. (Je n'ai pas le courage de métaphraser l'article du TéléObs, qui lévite d'ailleurs beaucoup moins).
En résumé: un film d'estivant pour villégiateurs ou de bradype pour lémuriens.



mots-manie(53)

Les effets biochimiques du fictif sont-ils différents de ceux du réel? Pourquoi les mots me procurent-ils une telle jouissance? Parce qu'ils sont toujours là, en hibernation joyeuse ou rêveuse, dans le dictionnaire, ou le dictionnaire de ma tête? Parce qu'ils mettent du lien entre les pensées et entre les pensées et les choses? Parce qu'ils pansent, colmatent, assurent une cohérence fabuleuse quand la cohérence factuelle ou palpable fait défaut? Parce qu'ils sont de bons chiens jamais fatigués des tours qu'on leur fait faire? Parce qu'ils sont bien dessinés et coloriés comme dans les livres d'images? Ou au contraire parce qu'ils sont ambigus, ambivalents, labiles? Parce qu'ils tiennent le monde par le mors ou lui permettent de s'emballer? parce qu'ils démultiplient l'univers? Parce qu'ils sont les drones du mystère? Parce qu'ils nous offrent tout sur un plateau magique ou s'offrent eux-mêmes à défaut? Parce qu'ils font un rempart au bruit? Un cocon au silence? Parce qu'ils font de l'amour un miracle et de la mort un sujet de conversation? Parce qu'on dort mieux sur leur oreiller de fougères? Parce qu'ils rajoutent ou qu'ils soustraient, comme un sculpteur, à la pensée ce qui lui manque, ou ce qui l'alourdit? Parce qu'ils sont pour la vie un pochoir, un normographe et un échantillon? Parce qu'ils sont le seuil d'ici et le chemin vers l'infini? Parce qu'ils m'ont consenti cette longue anaphore? Parce que, parce que, disent les enfants...

dimanche 16 octobre 2011

Les rugbymen français

Pendant la première demi-heure du quart de finale contre l'Angleterre, les Bleus ont joué comme des dieux (16 à 0 à la mi-temps! j'en avais littéralement les larmes aux yeux). C'était mieux que du sport, c'était de la poésie lyrique, on entendait la musique du jeu. (Précision précieuse: les Français n'étaient pas favoris).
Contre les Gallois, ils ont joué comme des boeufs. La même équipe, dans le même Eden Park. Comment expliquer ce mystère?
Le poète latin Prudence, le mal nommé, qui mit son art au service de sa foi chrétienne, est un précurseur du récit allégorique. Son oeuvre la plus célèbre, Psychomachia, décrit le combat de Vertus et de Vices personnifiés. La psychomachie est un combat de l'âme et un combat pour l'âme. Bien sûr, chaque match ne peut pas être le chapitre d'une épopée, les joueurs qui s'affrontent n'incarnent pas à tout coup la Vertu (nous) opposée au Vice (les autres) - le 15 octobre, à Auckland, c'était l'inverse!- mais il n'y a pas de désir de vaincre, dans l'honneur, sans vertu et sans âme, et le beau jeu, s'il ne métaphorise pas une équipe en entité allégorique, la rend au moins symbolique; il lui donne une figure unique, une raison esthétique (comme on dit une raison sociale): tous les joueurs ont le même sourire, la même lumière dans le regard, le coeur qui bat au même rythme, et la furia n'est que l'autre nom de la générosité. Aujourd'hui la furia était galloise et les Gaulois ont gagné en déméritant. Il faut, comme disait Pascal, qu'ils s'alestissent s'ils veulent inquiéter un peu les Blacks en finale.
Post-scriptum: Mais si on préfère le pragmatisme à la dignité et le "réalisme" du reculoir cadenassé à l'oubli de soi, si on préfère les mâchoires serrées aux cris enfantins de la conquête, on fera valoir qu'un jeu constipé n'est pas sans avantage: si on prend une déculottée, au moins on n'a pas le cul merdeux! (1)
(1)- La peur n'est pas toujours foireuse, la peur de perdre en tout cas. Dimanche prochain, elle se sera envolée, comme un nuage noir soufflé par l'envie... de gagner.

mardi 4 octobre 2011

In Vitrine (par le collectif Rien de Spécial)

Alice, Marie, Hervé,

Je n’ai pas franchement ri, ou plutôt je n’ai pas ri franchement au spectacle d’In Vitrine. Ne vous alarmez pas, cela ne signifie pas que je ne l’ai pas aimé, au contraire. Mais il m’a mis mal à l’aise, comme il mettra plus ou moins mal à l’aise tous ceux qui le verront, même au premier degré (car on ne peut pas le voir intégralement au premier degré). Et le malaise qu’on éprouve forcément décontenance, voire dérange. Vous aurez deux sortes de réactions : la première sorte (la plus rare j’espère) sera celle des gens qui n’aiment pas qu’on leur gâche la « fête » (enfin, les amusements, plaisirs et conforts qui ne satisfont que les aspirations superficielles), qui n’aiment pas qu’on les inquiète. La conscience est un tourment. Faire prendre conscience aux gens du vide qui les habite (et qui est proportionnel au trop-plein dont ils sont entourés –dont ils s’entourent comme des mouches qui s’enrouleraient elles-mêmes dans les soies de l’araignée) n’est pas forcément une action gratifiante : vous savez bien qu’autrefois on sacrifiait les messagers porteurs de mauvaises nouvelles. Donc soyez préparés à ça (vous avez d’ailleurs essuyé quelques crachats symboliques…) mais sachez n’y voir qu’une écume ou qu’un relent. Votre spectacle est un loukoum géant qu’il est impossible de digérer : ne vous étonnez pas des éructations qu’il provoque.

Mais ce loukoum contient son antidote. Il est tellement écoeurant qu’il ne peut pas faire envie. Et la plupart des intelligences et sensibilités seront affectées de manière critique, c'est-à-dire au sens propre que leur jugement sera sollicité. Je crains quand même un peu que ces derniers ( que j’espère nombreux) ne soient déjà des consciences alertées. Mais, pour alerté qu’on soit, il n’est pas mauvais d’être rappelé aux facteurs de l’alarme, aux motifs du malaise qui, au fond, n’est provoqué par votre spectacle que parce qu’il est déjà inscrit en nous. Le malaise est latent, et le mérite d’In Vitrine est de le rendre patent. La « vraie vie » (pauvre Rimbaud !) serait-elle toujours ailleurs ? C’est la question que vous nous posez dans un style délibérément formulaire : cliché, photo, tic-tac, voilà figée la vie, comme un bol alimentaire soudain gelé, qu’aucun estomac humain ne transformera jamais en sucs, en sève, en substances vitalisantes.

Attendez-vous à quelques grincements. Mais soyez rassurés malgré tout : vous avez mis le doigt sur la plaie de nos sociétés, mais pas seulement. Même si les conditions idéales d’une vie en commun étaient miraculeusement réunies, il resterait…quoi ? Eh bien, il resterait la métaphysique. C’est peut-être un concept philosophique, ça n’en reste pas moins une notion commune. Et la métaphysique, c’est lourd à porter, enfin, disons plutôt que ce n’est pas la métaphysique qui pèse, mais la métaphysique sans Dieu, sans la consolation d’une vraie croix sur l’épaule. Car la croix invisible est bien plus…métaphysique : c’est le mystère accablant de la vie en général et de chaque existence en particulier.

Mais n’est-ce pas ce qui nous fait humain ? Nous qui existons, « que serions-nous (disait Valéry) sans le secours de ce qui n’existe pas ? »

In Vitrine nous rappelle que la métaphysique est plus érotique que le Quick Lunch !

Je vous salue cordialement.

mardi 20 septembre 2011

Morriconisme

J'ai d'abord été séduit, moi aussi, par la musique boboplouc d'Ennio Morricone. Le morriconisme est une habile combinaison de sons lyrico-percutants utilisés comme une tenaille dont la striction s'exerce simultanément sur la tripe et sur l'oreille, en contournant subtilement ce que la sensibilité a de plus délicat, de plus lointain, ce qui ne vibre qu'aux harmonies et mélodies les plus nuancées. Le morriconisme n'exige ni attention ni patience, ni même écoute à proprement parler; il frappe là où les chances d'altération émotionnelle sont immédiates, c'est-à-dire qu'il est à la fois efficient (il produit toujours un effet) et efficace (l'effet produit est toujours l'effet attendu).

L'éclat des mots

Mon vocabulaire trahit l'ancien pauvre. Je pourrais me contenter de l'expression juste mais, presque malgré moi, je la veux riche, non seulement fleurie mais florissante, arborescente, fertile, succulente et bien nourrie. L'ancien maigre montre qu'il ne tient qu'à lui d'avoir de l'embonpoint. Il reste svelte, mais il a tous les sucs dans sa fiole et tous les sucres dans sa poche, sans parler des parfums qu'il retient, des caresses qu'il contrôle, des chants d'oiseaux que son gosier contient, des noms d'oiseaux que réserve sa langue. Il cache et montre sa graisse, suggérant le bon jus en puissance, la sauce qui pourrait se faire. Sa modestie bruit d'orgueil et laisse échapper, à la fois par ostentation discrète et par besoin de tirer la valve ou le purgeur - le trivial besoin d'ouvrir son clapet - quelque vapeur précieuse, quelque buée rêveuse, quelque émanation rabelaisienne ou mofette argotique, quelque fumée pédante. Bref, un signe à la richesse essentielle du monde, et un clin d'oeil à la malechance qui le fit naître à côté.

dimanche 4 septembre 2011

Caca de conscience (ou Le courage des argenteux)

Un oeil sur leur meulon d'or (caca-rente), l'autre sur leur grosse patate (1), quelques très riches, pour soulager ce crucifiant strabisme, s'engagent à restituer en impôts le neuvième de ce que leur "rebondit"(2) le bouclier fiscal. De quoi couver quiètement les huit neuvièmes restant. C'est Crésus imitant saint Martin, à sa manière: pour lui la laine, et pour le pauvre la peluche...

(1) C'est-à-dire leur coeur affligé.
(2) Puisqu'il y a passage (d'une poche à l'autre) je m'autorise à employer le transitif.

dimanche 31 juillet 2011

daltonisme

On pourrait presque dire parfois des politiquement corrects qu'ils sont d'une mauvaise foi sincère. Leur refus de toute discrimination est sincère, mais leurs arguments ne sont pas toujours de bon aloi. On se fait moraliser et chapitrer, par exemple, si on a le mauvais esprit de faire remarquer que le récent champion de France du 100 m, Christophe Lemaître, est le premier Blanc à descendre sous la barre des 10 secondes. C'est pourtant une réalité, une évidence. Mais la doxa droits-de-l'hommiste interdit qu'il soit fait allusion à la couleur de la peau d'un individu exerçant une fonction ou réalisant une oeuvre ou un exploit. Elle parle une langue de sucre, fragile, qu'il faut en permanence dorer pour affermir les messages chaptalisés qu'elle adresse à la malpensance.
Constater un simple fait, sans en tirer aucune conclusion, est répréhensible parce que potentiellement "dangereux". Et si une femme un jour courait le 100 m en moins de 10 secondes, serait-on taxé de sexisme en le constatant? Un sujet qui eût réjoui Muray.

mercredi 13 juillet 2011

Une séparation

Comment ce film de l'Iranien Asghar Farhadi a-t-il pu traverser les filets de la censure islamiste? Est-ce parce qu'il se présente comme un film psychologique, moral et social, et tient la balance entre ses acteurs et ses parties? Mais, dès les premières minutes, l'angoisse qui s'empare du spectateur à la vision accusatrice (relevée) de cette mise en scène tendue comme un fil d'acier ne laisse aucun doute: le stress des personnages est une métaphore et un symbole politiques.
L'Iran est un pays qui vit sous tension, qui contient ses propres menaces et ne peut s'épanouir en paix.
Le film n'est pas manichéen. Il fait s'affronter deux classes sociales mais la vérité n'y est jamais embrigadée par la bien-pensance ou la vertu. Les pauvres n'ont pas le monopole de l'honneur, mais les riches ne sont pas plus justifiés. Les uns et les autres doivent passer sous les fourches caudines d'une justice opaque, s'y humilier même pour être reconnus.
Les femmes ne sont pas plus fiables ni plus courageuses que les hommes, même si elles sont matériellement plus impliquées, c'est-à-dire plus profondément inscrites dans tous les plis de la vie.
Une seule catégorie de personnages semble apporter un peu d'espoir dans cette société amère et discordante: les enfants. Deux fillettes, l'une pauvre, l'autre aisée, aussi malheureuses que peuvent l'être deux enfants funambules malgré elles, dont les chemins étroits et mouvants se rencontrent, comme leurs regards, chargés à la fois d'une même vitalité, d'une même détresse et d'une même incompréhension. Mais ce regard est peut-être un signe, le signe d'une possible paix et harmonie entre les êtres futurs.
Il y a du Tchekhov dans ce jeune cinéaste. Ses personnages ne sont pas transparents, et ce ne sont pas ceux qui parlent qui disent le plus. Les plus grands ne sont pas les plus sublimes. Rien n'est clair. Rien n'est anodin. Nul n'est libre, nul n'est en prison. Mais tout est dans les coeurs et dans les têtes, toutes les consciences ont voix au chapitre de la vérité mais n'y parviennent qu'au prix d'une longue lutte conre la débâcle des mensonges qu'ils rencontrent sur le fleuve qui les emporte.

mercredi 6 juillet 2011

mots-manie(52)

Faites sauter le "c" de "scolaire", réséquez le crochet, le grappin, la menotte, le cadenas, le pendoir, la broquette, et le noir Diafoirus éclate, et Phébus apparaît, le bel astre, le jour blond...

jeudi 16 juin 2011

2 days in Paris

Encore une fois la critique s'est enflammée pour un film qui n'en valait pas la peine. Logorrhéique, grossier, caricatural et complaisant d'un bout à l'autre. Hystérique et hystérologique (dans la mesure où la réalisatrice commence par allumer son feu avant d'aller chercher du bois, comme dirait Jarry. En fait elle cherche pendant tout son film ce qu'elle a trouvé dès les premières images -et surtout paroles: l'incompétence amoureuse et l'enfoirement artistique.) la seule révélation de ce film est un dévoilement: Julie Delpy est une femme vulgaire.

samedi 28 mai 2011

Sartre, Gide et Flaubert

Sartre est risible quand il veut donner des leçons d'écriture à Flaubert. Exemple: Flaubert écrit "Un vent léger soufflait". Sartre corrige en "Il y avait un vent léger", sous prétexte que le mot le plus important doit ponctuer la phrase. Du coup il alourdit et martèle: 1,2,3,4,/1,2,3,4, au lieu de 1,2,/ 1,2,/ 1,2, et cet "il y avait" si lourd, si baveux, qui enkyste la moitié de la proposition! Et l'incline comme un escargot sur une feuille! Ce que Sartre ne voit pas et qui est essentiel c'est que la légèreté n'est pas dans le vent (ce serait monotone et statique) mais dans le souffle. "Soufflait" est un mot plus léger que "léger", qui est un mot neutre, et"soufflait" lui donne précisément son mouvement de légèreté. A la fois il l'accentue et l'enlève. Le verbe de Flaubert se termine par une voyelle ouverte (è) et l'adjectif de Sartre par une voyelle fermée (é). L 'erreur du philosophe, quoi qu'il en dise, est d'être plus sensible au sens des mots qu'à leur musique. Ce qu'il n'aime pas dans Flaubert, c'est son trop fidèle miroir. Miroir figé dans les lourdeurs d'un style qui sent l'effort et l'haleine embarrassée. Il l'avoue dans Carnets de la Drôle de Guerre: son modèle inaccessible, c'est le style de Gide (!) .

vendredi 27 mai 2011

Néologisme

Il manque au français le verbe induquer. Eduquer étant mener vers le monde, induquer serait mener du monde vers soi. Eduquer pour habiliter au monde, induquer pour habiliter à soi.

mercredi 25 mai 2011

mots-manie(51)

L'avaricieux n'est pas l'avare. Il est pire. Avaricieux rime avec vicieux. Dire avaricieux pour avare, c'est ajouter le vice au péché, c'est donner un tour de vis supplémentaire à l'avarice.

La voix des mots

Comment peut-on dire "au quotidien", alors qu'il existe une expression si simple et si belle: "chaque jour"?

dimanche 22 mai 2011

Aporie de l'amour

Comment une passion aussi exigeante me porterait à aimer quelqu'un qui se contenterait de moi? Pour sortir de cette impasse, il faut inventer ou découvrir à l'être aimé un mystère qui le dépasse et dont on ne feindra jamais d'être l'organisateur.

samedi 7 mai 2011

Kitsch

A chacun son kitsch (celui des snobs et des dandies s'appelle le camp). Qu'est-ce qui éclope le moins mon petit amour-propre? Mon kitsch latent ou mon kitsch patent? La honte ou l'assomption d'un goût où le spécieux le dispute au spécial? L'affirmant, je me dédouble, je ne suis pas dupe des marches douteuses où se risque ma bête; l'ignorant, je suis tranquille, en toute subjectivité, comme est tranquille l'imbécile dont le bonheur dépend de l'obtusion. Bref, faut-il préférer être un peu plaint ou un peu blâmé? J'y pense en écoutant certaines "blandices dulcisonnantes", rien moins qu'admirables, mais qui remuent quelque chose de mes obscurités ou clartés passées.

samedi 16 avril 2011

Mots-manie (51)

Ce n'est pas la même chose de dire la fugacité et de dire l'impermanence. Dans l'impermanence, il y a la permanence et le sentiment de sa perte. Donc le caractère précieux de ce qu'on va perdre. L'impermanence est une négation positive, comme une arche de vie naviguant sur un océan de mort.

lundi 28 mars 2011

Complètement là



Le "non-sense" est un produit du"sense", son écho inversé dont l'effet s'apparente à une électrocution. Le satiriste met les doigts dans la prise pour faire disjoncter le sens. Faute de courant, les machines s'arrêtent, et alors on peut regarder le monde et entendre son prochain. Quelle poésie dans cette phrase -apparemment insensée- de Lewis Carroll: "Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident, et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme." (Sylvie et Bruno)
Le rôle du non- sens théâtral, donc spectaculaire, tel que celui que nous font éprouver Alice, Hervé et Marie, dans la charade intitulée Complètement là, n'est pas de redresser les explications, mais il est au moins de pointer du doigt les énigmes. Dont la première et la dernière nous crèvent les yeux: pourquoi vivons-nous ainsi et, tout bêtement, pourquoi vivons-nous? La première proposition est la plus modeste, et se contente de la charge dérisoire. La seconde est d'une ambition à la mesure de notre énigme: métaphysique. Complètement là, à la manière britannique, nous plonge dans les deux. On a cru et on croit encore à tellement de choses, alors pourquoi serait-il absurde de prétendre que la TSF existait déjà à l'époque romaine? Des preuves? Un archéologue a fait des fouilles à Rome et sur la plupart des sites romains, et jamais il n'a trouvé de fils! L'absurde n'est-il pas une loi fondamentale de l'univers? En réalité, il n'y a pas un mais deux absurdes: l'hypothèse de l'infinitude de l'espace et du temps n'est ni plus ni moins absurde que celle de leur finitude. Comme disait une punaise de comptoir à l'oreille de Jean-Marie Gourio: "Je vois pas pourquoi ils ont construit la tour Eiffel à Paris, y a pas un Parisien qui la visite!"
La philosophie cartésiano-kantienne voudrait charitablement nous faire croire qu'il n'y a pas de signes sans significations, MAIS nous sommes nous-mêmes ces signes. Tchekhov l'avait déjà compris, c'est pourquoi il évitait de distinguer le comique du tragique. Aucune autre vision de la vie n'est envisageable. Une fleur ne se cueille pas toute seule, ou alors c'est un suicide. Un moyen parmi d'autres de faire la révolution (ou à l'inverse de démontrer son absurdité) serait par exemple d'expédier des oranges au Paraguay.
Les univers concentrationnaires sont particulièrement friands du non- sens. Ils ont été institués par de grands sages qui nous enseignent que "l'homme dérisoire" est un pléonasme. Ainsi Amalrik, déjà au Goulag, fut condamné à une nouvelle peine de camp pour avoir ( selon la lettre même de l'acte d'accusation) "prétendu calomnieusement que la liberté d'expression était inexistante en URSS."
Les grands administrateurs du monde finiront bien par trouver la fameuse machine dont rêvait Prévert: la machine à peser les balances.
Le plus réfléchi est encore Gombrowicz qui s'étonne qu'on éprouve le besoin, en entrant dans ce monde, de donner des explications. Il fait toujours assez clair pour qu'on voie qu'il fait sombre, et inversement.
Qu'est-ce qui symboliserait le mieux à la fois l'activité humaine et sa futilité? Ce serait, selon John Donne, de fixer un cadran solaire sur le fond d'un tombeau.
Personne n'inspire autant de confiance qu'un Ambrose Bierce qui annonce d'emblée la couleur de son honnêteté: "Ma parole vaut son pesant d'or".
Soloviev est le plus radical de tous: "L'homme descend du singe, donc aimons-nous les uns les autres." Autrement dit: l'absurde ne doit pas nous disperser comme dans une explosion du sens, mais au contraire nous rassembler comme après une catastrophe. Il faut chatouiller l'absurde pour le faire rire, mais savoir aussi le faire crier, lui faire sentir dans sa chair que si notre existence ne s'explique pas, au moins elle se justifie, s'acquitte, s'absout.
Etymologiquement, l'absurde est ce qui reste sourd à la raison mais non pas invulnérable à la sensibilité. La discordance est humaine.
Complètement là, à la masse, sans doute, à la ramasse, peut-être, mais vraiment de ce monde!

vendredi 18 mars 2011

Mots-manie (50)

Dans la transition directe, "toucher" marque le respect ou l'attirance, sauf exception (toucher d'une balle ou d'un obus). Dans la transition indirecte, il marque l'irrespect ou l'agressivité. Dans le premier cas il y a soumission ou sacralisation: je touche le manteau du roi, je touche les cheveux du rocker, la relique du saint, etc. (Le roi lui-même "touchait" autrefois pour guérir). Dans le second cas, il y a une action vandalisante, modificatrice (dans le sens presque exclusif d'une dégradation) : si je touche à ton pote, ce n'est pas pour te le rendre en bon état. Si je touche ma femme, je lui fais du bien, si je touche à ma femme, je lui fais du mal. Pour les objets, le transitif est aussi positif et l'intransitif négatif. "Je touche ma bille" s'oppose à "je touche à la dope", et quand "je touche le fond", c'est pour remonter."Toucher" c'est agir sur l'objet, "toucher à" c'est permettre à l'objet d'agir sur soi, en être contaminé ou atteint.Mais ça peut être aussi "entamer" et le négatif s'inverse alors en positif selon les conséquences de l'action: si je touche à la dope, je suis "mangé" par elle; si je touche à la nourriture, je la mange...

mercredi 9 mars 2011

Bombon el perro

Annoncé sur Arte en VO, ce film est finalement passé en VF. Sans vouloir revenir sur la déperdition (voire la trahison) , il faut bien constater que la volonté de discrétion du doublage a étouffé un peu l'atmosphère du film : les voix y sont neutralisées, comme dans une traduction simultanée. Au point qu'au premier abord on se demande si le personnage principal est aussi vitreux et falot que le suggère la voix doublante ( la réponse est non).
Nous n'avons pas vu le film que nous pensions voir. Nous étions en grande disponibilité d'émotion et aurions bien aisément supporté d'être creusés davantage, allégés, enlevés par une poésie dont on grappille quand même quelques copeaux et brisures arrachés à la vie cassée et aux espoirs rabotés du modeste sculpteur de couteaux, tout fraîchement chômeur et déjà embarrassé de lui-même, hère plus que héros, esseulé et touchant interprète "non-acteur" d'un film sensible, lequel film, s'attachant davantage à la relation de l'homme et du chien, aurait pu "chapliner" et viser à une sorte de "sur-universalité" esthétique englobant l'animal!
Mais ne reprochons pas à Carlos Sorin de ne pas avoir fait ce choix, c'eût été un autre film. Dans la vision de l'humanité qu'il nous donne, l'émotion elle-même doit se réserver, et l'ambition se ravaler ( il se moque de l'ambition par l'ambition-même, aurait dit La Bruyère). Les personnages du film sont des personnes choisies pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles doivent représenter. Certes, il s'agit d'une fiction, mais non d'un jeu. Quant au chien, il n'a au fond que le rôle d'un révélateur. Lui joue, les autres sont.(1)
Le chien accuse la solitude poignante de l'homme, d'un vaincu injustement exclu de la famille humaine, d'un être sociable et généreux, dont la bonté s'exerce toujours sans piaffer, dont la malice naïve qu'il garde dans le regard et le sourire voudrait convaincre et s'employer. Un frère mineur qui ne prêcherait aucune parole, un brin d'homme un peu jauni, arraché à sa terre par le vent des pampas économiques, et dont l'errance n'est pas une aventure mais un destin souffert, plein de pauvreté et riche seulement de cet éclat terni par la mélancolie qu'on appelle la pitié, c'est-à-dire l'amour qu'un Dieu aurait pour ses créatures, s'il existait. En cela au moins le film a atteint la double ambition qui se moque de l'ambition : miséricorde et modestie. L'humanité dans sa simple et belle expression.

(1) Dans une interview qu'il donne au Nouvel Observateur en 2005, Carlos Sorin dit : "... les chiens ne m'intéressent pas particulièrement. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'ils signifient pour les personnages. Dans Historias minimas, le chien symbolisait la culpabilité, ou le regard de Dieu sur le vieil homme. Cette fois, il représente l'avenir de ce chômeur, une possibilité de repartir à zéro dans un pays qui offre rarement une seconde chance." (Propos recueillis par Elodie Lepage).
Post-scriptum- Bombon est le seul personnage qui ne porte pas le nom de son interprète. "Il s'est comporté comme un professionnel. Peut-être le seul sur le plateau." (Carlos Sorin)

jeudi 24 février 2011

Paludes

Je croyais que Paludes était le meilleur livre de Gide, mais, venant de le relire, je ne le crois plus.(1) Son meilleur, jusqu'à nouvelle lecture, c'est Si le grain ne meurt. Mais Paludes est son livre le plus singulier. C'est un cri muet de la révolte que chacun devrait éprouver devant l'absurdité répétitive de sa vie et, en même temps, un regard ironiquement paisible sur l'absurdité de toute révolte. Partir ne fait jamais que déplacer le pion sur l'échiquier du néant. La ferveur n'est qu'une autre forme de la stupeur. Les mots "vertu" et "acceptation" jurent-ils? C'est alors qu'il faut en faire un couple de boeufs à tirer la même charrette: "Il appelle souvent vertu l'acceptation, parce que cela la permet aux pauvres."(Poche, p. 30).
L'écrivain fait-il partie lui aussi de ces pauvres résignés? Non, parce qu'il écrit Paludes, et qu'écrivant Paludes il donne un nom aux miasmes de l'ennui. Oui, parce que son activité "transcendante" ne le sauve pas de sa misère conditionnelle. Mais non quand même parce qu'il transforme cette misère en contemplation de la misère et en matière sensible, en émotion, "l'émotion que j'ai devant les délicates choses grises." (p.40)
Les humbles sont paradoxalement moins misérables en ce qu'ils incarnent physiquement leur métaphysique misère. Comment être heureux positivement? Négativement, c'est facile (encore qu'aléatoire) : on "ne se souvient pas toujours de sa misère." (p.67) Comment alors entendre cette définition de Paludes? "Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché."? (p.70) L'homme soumis ou l'homme détendu? Ou un mélange des deux comme "l'homme résigné dans la décontraction"? Qui garde cependant un trou de serrure à portée de vue car, classiquement, il faut songer "à tout l'énorme paysage qui passe à travers le trou d'une serrure dès que l'oeil se rapproche suffisamment de la porte." (p.72) La curiosité désintéressée, l'inquiétude excitante. Le secret de l'éveil dans l'universel assoupissement des consciences? La libido de l'âme: "S'éprendre de son inquiétude". (p.87)
(1) a) Je n'aurais pas dû relire Paludes.
b) J'ai bien fait de relire Paludes.

Post-scriptum : Drôle. J'avais gardé de Paludes un seul souvenir: le mot "filipendule". Il ne s'y trouve pas.

jeudi 17 février 2011

La Leçon d'allemand

Ce livre est considéré comme le meilleur roman de Siegfried Lenz. Le drame ( la tragédie, peut-être) qu'il nous raconte, par le biais d'un narrateur qui se souvient (alter ego de Lenz lui-même?), s'incarne dans un pays rude (le Schleswig) où les sentiments ont l'opiniâtreté maussade des intempéries (pages 245-246, éd. R. Laffont, coll. Pavillons) : "Dans les prés, il n'y avait que des vaches et des moutons. Les vaches, les moutons, cela va de soi et, pourtant, je ne puis omettre de mentionner, à l'arrière-plan, leurs formes tachées de blanc et de noir, leurs silhouettes grises et ébouriffées - se confondant les unes avec les autres au point qu'on ne savait jamais exactement où finissait une bête et où commençait l'autre -, impossible de les omettre car je veux donner une image fidèle de ma plaine. Je ne parle pas de n'importe quel pays mais de mon pays; je ne relate pas n'importe quel malheur mais mon propre malheur; d'une façon générale, je ne parle pas à la légère. Ce qui ne vous tient pas à coeur ne vous engage à rien.
Et c'est pourquoi il me faut un ciel bas, une atmosphère brumeuse, un soleil voilé. Je nous laisse travailler à la cadence d'un ressac paisible; les roseaux bruissent, un vol d'oiseaux passe dans le ciel, le marais mijote à gros bouillons. Le marais, la vase, la vase élémentaire..."
A la frontière indistincte de la terre et de l'eau, l'enracinement des hommes est à la fois lointain et flottant. C'est un pays qui ne flatte pas la vie et n'adoucit guère les moeurs de ses habitants, plus acclimatés à la rage des tempêtes qu'à la musique des coeurs.
Centrales, à tout point de vue, sont les pages 265-270 : des avions anglais viennent mitrailler le village, blessant le frère du narrateur et une vache. Celle-ci doit être abattue. C'est une scène forte et métaphorique, trop longue pour être citée, mais où l'on retrouve le triangle lenzien: la nature, la sensibilité ( induisant la pitié et la conscience - développée ou balbutiante) et l'aveuglement jugulaire. Dans cette scène où l'innocence doit être sacrifiée, le triangle est instable parce que la période est instable. La guerre est faite pour caviarder les consciences, aliéner la conscience collective pour que la cécité disciplinante triomphe (momentanément).
Le devoir d'obéissance, sous un régime totalitaire, amène à réduire l'intelligence du monde et l'expression de la vie. Interdire à un peintre de peindre, c'est interdire aux poumons de respirer. Le policier psychorigide ne pense plus, il obéit. Son humanité est mise sous l'étouffoir d'une conception fallacieuse du devoir. Celui qu'il opprime était son ami, qui l'avait même sauvé de la noyade quand il était enfant. Mais la machine nazie comprime à merveille les poitrines et les cervelles. Le roman de Lenz décrit cette oppression et la résistance active ou passive que lui oppose le libre arbitre des quelques consciences inquiètes (pléonasme) que l'intelligence continue d'irriguer.
Deux fléaux menacent le monde: l'obéissance et le commandement. Exacerbées en période de conflit, ces attitudes ont l'avantage de simplifier tous les rapports puisqu'elles ne font appel qu'au cerveau reptilien. Mais c'est une chiennerie "indécroc-table", même en temps de paix, que ce goût pour le coup de gueule et la queue basse. Le tropisme de l'autorité est tautologique; l'autorité s'autorise elle-même, fabrique les fascismes, rouges, noirs, bruns, et demeure, par-delà les crises, modelant la mentalité des petits chefs, des gardiens et autres mangeurs de jeunes, de curés, de pédés, de "bicots", etc. C'est la dent de chien du chauvinisme, du poujadisme, de l'autodéfense. La rechigne. La "peste émotionnelle", comme disait Reich. Et ceux qui obéissent le font d'autant plus facilement qu'ils rêvent de commander, puisque obéir et commander sont en définitive la même chose, le même fléau, né de la conception pseudo-civilisatrice de la hiérarchie, de l'ordre, de l'encadrement gradué de la vie.
Une telle vision du monde humain est-elle majoritaire? Variable selon les époques? L'occasion de l'avènement du fascisme, du nazisme, du bolchevisme la fait évidemment flamber. Mais décréter le mal irrémédiable, c'est-à-dire naturellement inhérent? Une étude du psychanalyste anglais Money-Kirle ( Psychanalyse et horizons politiques) tendrait à établir que ceux qu'on pourrait appeler les "humanistes" ont été élevés dans un climat tolérant, affectueux, dans une grande liberté de corps et d'esprit; qu'on les rencontre, devenus adultes, dans les professions à caractère artistique ou scientifique. Les "autoritaires", au contraire, occupant la plupart des postes administratifs, ont été élevés strictement dans un carcan psychologique impliquant discipline et obéissance. Les premiers étaient appelés à comprendre, les seconds à se soumettre.
En Allemagne, trois reichs successifs ont accumulé une masse hiérarchique au service de l'Etat, plus lourde qu'un million de marteaux-pilons.

mercredi 16 février 2011

Une minute de silence

C'est le titre d'un court récit romanesque de Siegfried Lenz. Il nous fait entrer dans l'intimité d'un adolescent qui vient de perdre son premier amour, son professeur d'anglais, une jeune femme morte au cours d'un accident en mer. La narration est d'une délicatesse dont on avait oublié l'existence et les effets. C'est un chant de deuil et d'amour. C'est une lumière, forcément voilée. La vie, la jeunesse, l'appétit des sens, la clarté des rêves d'avenir, anéantis. Mort, où est ta victoire?
La forme choisie par Lenz est d'un tel classicisme qu'on n'en voit pas l'art. On le ressent seulement, et de plus en plus. Si bien qu'on ferme le livre avec les larmes au bord des yeux. Lenz a compris ce qu'ont en commun l'art suprême et sa retenue. L'art et la pudeur ont une parenté et une responsabilité essentielles: faire que l'humanité et le monde ne soient pas que ce qu'ils sont. L'art est la pudeur des choses, et la pudeur est l'art d'accommoder son coeur, de le mettre en harmonie avec la douceur et la dureté du monde.
J'ai reçu ce récit comme un aérolithe: le temps n'a pas griffé le message éternel des coeurs sensibles qui sont, pour l'amour, les proies les plus faciles. Il m'a fait songer aux préromantiques, Senancour, Fromentin , Joubert. Joubert est celui qui a donné de la pudeur, justement, une des plus belles définitions: " A quoi se connaît la pudeur? Elle est sensible à notre oeil-même. Par un lointain inétendu et un magique enfoncement qu'elle prête à toutes nos formes." Georges Poulet explique, dans sa préface aux Pensées de Joubert, que "la pudeur est un embellissement de l'être par le retrait de ce dernier et par l'agrandissement de l'espace qui le sépare du contemplateur. Ainsi, ce qui est plus beau qu'un son, c'est l'écho, dans le lointain, de ce son. Ce qui est plus beau qu'une forme, c'est l'espèce de rondeur qu'elle prend en usant ses angles le long des plaines du temps et de l'espace; et plus belle qu'une liqueur est la transparence qu'elle acquiert en déposant sa lie."
C'est le premier livre de Siegfried Lenz que je lis. Il y en aura d'autres.

Post-scriptum- Un jour du mois d'août 1962, j'avais 19 ans et marchais en levant le pouce à la sortie de Hambourg. Avec mon sac et ma tente sur le dos, j'allais passer mes vacances en Suède. Une voiture s'arrêta, occupée par un homme et une femme. La femme fut la première à parler, à me demander d'où je venais, où j'allais, etc. Je lui évoquai l'attrait romantiquement littéraire de la Scandinavie. Elle me répondit qu'elle et son mari écrivain allaient passer quelques jours dans une île du Danemark, où il écrirait [peut-être un chapitre ou deux de La Leçon d'allemand?]
Au bout d'un certain temps, on s'arrête pour déjeuner. L'écrivain, c'était Siegfried Lenz, insiste pour m'inviter. Nous avons beaucoup parlé de littérature, de cinéma (il aimait bien Orfeu negro, le dernier film que j'avais vu) , puis nous repartîmes et ils me laissèrent poursuivre ma route. Lenz m'avait donné son adresse et, à mon retour de Suède je lui écrivis une carte qui commençait par ces vers de Baudelaire: "Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,/ Aux yeux du souvenir que le monde est petit."

dimanche 6 février 2011

Mots-manie (49)

Préférée à l'affirmation, la négation de son contraire est euphémisante, et permet d'adoucir la réalité en la corrigeant spéculairement. "Il n'est plus (vivant) " est moins cru(el) qu' "il est mort". "Il n'est pas beau" laisse du jeu, un espace qu'anéantirait "il est laid".
Ce qui s'introduit dans l'esprit n'est pas la notion absente mais celle que la phrase présente, même en la niant. Le signifiant est plus fort que le signifié.
De même au cinéma: il est utopique, par exemple, de croire ou vouloir faire un film antimilitariste en montrant la guerre et ses horreurs. C'est la guerre alors, même niée, qui impressionne l'imaginaire.
C'est pourquoi, poussant cette observation à sa limite, on dira que le politiquement correct n'est pas une simple édulcoration du réel, mais son escamotage.

jeudi 27 janvier 2011

Mots-manie (48)

G.L. Roux: " [ René Char] n'aimait pas son prénom, qui lui faisait penser à un oeuf écrasé. Il n'ignorait pas qu'étymologiquement Alexandre [son nom dans la Résistance] signifie "le guerrier qui repousse l'ennemi".

mercredi 26 janvier 2011

La carte et le territoire

Le succès de Houellebecq est pour moi un mystère. On dit son dernier roman supérieur aux précédents; je tente de le lire et m'y force jusqu'à la page 144. Il paraît que le meilleur va venir. Mais c'est trop pénible. Platitude du sujet, style dépressif, progression lymphatique. Rien de moins excitant ou sereinant. A chaque page on s'agace et on se demande quand la machine va s'animer.
En plus, c'est plein de fautes de français. C'est chic d'écrire aujourd'hui sans savoir parler sa propre langue (ou proprement sa langue). Exemples: "Il n'y a qu'à l'automne où Paris soit agréable". Plusieurs fois "sans que...ne". Encore "terminer de", "l'aube pointait", "ceci dit", etc.
Comment ce "Balzac asséché d'un siècle neurasthénique"(David Caviglioli, N.O. du 4/11/2011) peut-il plaire à tant de gens? Masochisme?(1)
Sur les photos récentes, Houellebecq est méconnaissable tellement il a maigri. Il ressemble à Céline. Est-ce ce qu'il souhaitait? Mais Céline était un écrivain d'une autre trempe, qui ne serait pas mort d'ennui en se relisant.
Est-ce que Houellebecq connaît et aime la littérature? Il l'a frôlée (elle l'a frôlé?) avec son premier livre (Extension du domaine de la lutte). Par la suite il a voulu théoriser, en radicalisant l'écriture pauvre, post et néo-naturaliste, en accord avec son projet entropique (anthropique): style indifférencié pour humanité post-prométhéenne. Ce faisant, il s'empoisse sur le ruban tue-mouches qu'il a complaisamment déroulé.
Alors? Est-ce qu'il est pitoyable parce qu'il nous apitoie? Houellebecq ou l'emmerdeur adulé.
P.-S. J'abuse des parenthèses? C'est que l'écrivain dont je parle n'est pas une étape dans notre littérature, mais une parenthèse lui-même.
(1) Maurice Nadeau parle du "dégoût satisfait" que ses lecteurs ont à le lire.

dimanche 9 janvier 2011

Le silence de Lorna

Le silence de Lorna est à inscrire parmi les meilleurs films des frères Dardenne. "Conscience, instinct divin", aurait dit Rousseau. Pourquoi "la tendresse de pitié" l'emporte-t-elle parfois sur l'intérêt, voire sur l'instinct de conservation? C'est un des fascinants mystères de l'humanité.
Cette conscience que Lorna pensait avoir mise non pas au rebut mais au moins en sommeil, voici qu'elle revient inopinément, pour peser ses actes et leurs conséquences. Qu'est-ce qui pourrait contrebalancer la conscience? La conscience est l'être, comment imaginer son contraire? Rien sans la conscience sinon la vie animale dans sa caricature, la vie brute et féroce.
La conscience est une perception du second degré, là où existe autre chose que soi-même, là où l'autre s'impose comme une conscience à son tour. La conscience est ce miroir où chaque matin Lorna socratement s'examine. Elle n'est pas qu'un pendant intérieur de sa vanité, elle est sa vanité sous son éclairage le plus scandaleux. Elle est sa liberté, une liberté imposée, qui l'oblige, sa noblesse en somme. Son bonheur aussi, car elle naît d'une excitabilité au malheur plus grande, qui vient peut-être de ce qu'il lui restait un peu d'âme, juste assez pour pouvoir réclamer l'âme tout entière, car l'âme ne se mesure pas et la moindre de ses étincelles la contient toute.
Le film aurait pu s'intituler aussi bien La folie de Lorna que La sagesse de Lorna, c'est-à-dire nous alerter au premier ou au second degré. Pour ce qui est des réalisateurs et de leurs caméras, ils ont choisi cette fois la sagesse.

commerce

Il y a plus malin qu'un commerçant malin, c'est un commerçant intelligent. Ou: l'intelligence est la forme la plus subtile que peut prendre la malignité mercantile. Allons plus loin dans le sophisme ou le paradoxe. Le plus subtil des commerçants est celui qui n'a pas l'air de l'être. Mais, par là, c'est le plus flagrant, parce qu'il ajoute à la "ruse" naïve et convenue de son négoce, la ruse esthétique de son charme. Donc, au regard avisé, c'est le plus grossier.
Quid du commerçant poète ou du commerçant philosophe? Ils ne sont plus des commerçants.

jeudi 6 janvier 2011

Patois

Mes grands-parents parlaient berckois par coutume et par nécessité, mes parents le parlaient par pragmatisme (familiarité) et par raccroc, je le parle par hasard et par jeu, mes enfants le parlent par curiosité et par exotisme, mes petits-enfants et leurs enfants le découvriront s'ils s'intéressent au folklore.Il s'effiloche chaque jour mais quelques fondus locaux le retricotent pour le musée des dictionnaires. Ceux qui les feuilletteront retarderont l'oubli, mais ils ne connaîtront pas le charme d'entendre une musique d'enfance, de l'entendre comme il était parlé par ceux que nous avons connus, ceux qui le parlaient comme leur première langue, leur langue tout court. Ce charme, qui agit quand nous l'entendons, et même quand nous "l'entendons" en le lisant, c'est l'accent, le décor, les vêtements, les objets qui faisaient le quotidien, les travaux, les habitudes, les moeurs, la pêche, l'odeur des mareyages, celle des "caudières"; ce sont les dictons, les plaisirs, les corvées,etc. Nous l'avons connu vivant, et c'est ainsi que nous le retrouvons quand nous le pratiquons. Chét' i' point vrè, Adjite?