mardi 6 décembre 2011
Le secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005)
lundi 24 octobre 2011
Drive
samedi 22 octobre 2011
La guerre est déclarée
lundi 17 octobre 2011
Vicky Cristina Barcelona
mots-manie(53)
dimanche 16 octobre 2011
Les rugbymen français
mardi 4 octobre 2011
In Vitrine (par le collectif Rien de Spécial)
Alice, Marie, Hervé,
Je n’ai pas franchement ri, ou plutôt je n’ai pas ri franchement au spectacle d’In Vitrine. Ne vous alarmez pas, cela ne signifie pas que je ne l’ai pas aimé, au contraire. Mais il m’a mis mal à l’aise, comme il mettra plus ou moins mal à l’aise tous ceux qui le verront, même au premier degré (car on ne peut pas le voir intégralement au premier degré). Et le malaise qu’on éprouve forcément décontenance, voire dérange. Vous aurez deux sortes de réactions : la première sorte (la plus rare j’espère) sera celle des gens qui n’aiment pas qu’on leur gâche la « fête » (enfin, les amusements, plaisirs et conforts qui ne satisfont que les aspirations superficielles), qui n’aiment pas qu’on les inquiète. La conscience est un tourment. Faire prendre conscience aux gens du vide qui les habite (et qui est proportionnel au trop-plein dont ils sont entourés –dont ils s’entourent comme des mouches qui s’enrouleraient elles-mêmes dans les soies de l’araignée) n’est pas forcément une action gratifiante : vous savez bien qu’autrefois on sacrifiait les messagers porteurs de mauvaises nouvelles. Donc soyez préparés à ça (vous avez d’ailleurs essuyé quelques crachats symboliques…) mais sachez n’y voir qu’une écume ou qu’un relent. Votre spectacle est un loukoum géant qu’il est impossible de digérer : ne vous étonnez pas des éructations qu’il provoque.
Mais ce loukoum contient son antidote. Il est tellement écoeurant qu’il ne peut pas faire envie. Et la plupart des intelligences et sensibilités seront affectées de manière critique, c'est-à-dire au sens propre que leur jugement sera sollicité. Je crains quand même un peu que ces derniers ( que j’espère nombreux) ne soient déjà des consciences alertées. Mais, pour alerté qu’on soit, il n’est pas mauvais d’être rappelé aux facteurs de l’alarme, aux motifs du malaise qui, au fond, n’est provoqué par votre spectacle que parce qu’il est déjà inscrit en nous. Le malaise est latent, et le mérite d’In Vitrine est de le rendre patent. La « vraie vie » (pauvre Rimbaud !) serait-elle toujours ailleurs ? C’est la question que vous nous posez dans un style délibérément formulaire : cliché, photo, tic-tac, voilà figée la vie, comme un bol alimentaire soudain gelé, qu’aucun estomac humain ne transformera jamais en sucs, en sève, en substances vitalisantes.
Attendez-vous à quelques grincements. Mais soyez rassurés malgré tout : vous avez mis le doigt sur la plaie de nos sociétés, mais pas seulement. Même si les conditions idéales d’une vie en commun étaient miraculeusement réunies, il resterait…quoi ? Eh bien, il resterait la métaphysique. C’est peut-être un concept philosophique, ça n’en reste pas moins une notion commune. Et la métaphysique, c’est lourd à porter, enfin, disons plutôt que ce n’est pas la métaphysique qui pèse, mais la métaphysique sans Dieu, sans la consolation d’une vraie croix sur l’épaule. Car la croix invisible est bien plus…métaphysique : c’est le mystère accablant de la vie en général et de chaque existence en particulier.
Mais n’est-ce pas ce qui nous fait humain ? Nous qui existons, « que serions-nous (disait Valéry) sans le secours de ce qui n’existe pas ? »
In Vitrine nous rappelle que la métaphysique est plus érotique que le Quick Lunch !
Je vous salue cordialement.
mardi 20 septembre 2011
Morriconisme
L'éclat des mots
dimanche 4 septembre 2011
Caca de conscience (ou Le courage des argenteux)
dimanche 31 juillet 2011
daltonisme
mercredi 13 juillet 2011
Une séparation
mercredi 6 juillet 2011
mots-manie(52)
jeudi 16 juin 2011
2 days in Paris
samedi 28 mai 2011
Sartre, Gide et Flaubert
vendredi 27 mai 2011
Néologisme
mercredi 25 mai 2011
mots-manie(51)
La voix des mots
dimanche 22 mai 2011
Aporie de l'amour
samedi 7 mai 2011
Kitsch
samedi 16 avril 2011
Mots-manie (51)
lundi 28 mars 2011
Complètement là
Le "non-sense" est un produit du"sense", son écho inversé dont l'effet s'apparente à une électrocution. Le satiriste met les doigts dans la prise pour faire disjoncter le sens. Faute de courant, les machines s'arrêtent, et alors on peut regarder le monde et entendre son prochain. Quelle poésie dans cette phrase -apparemment insensée- de Lewis Carroll: "Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident, et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme." (Sylvie et Bruno)
Le rôle du non- sens théâtral, donc spectaculaire, tel que celui que nous font éprouver Alice, Hervé et Marie, dans la charade intitulée Complètement là, n'est pas de redresser les explications, mais il est au moins de pointer du doigt les énigmes. Dont la première et la dernière nous crèvent les yeux: pourquoi vivons-nous ainsi et, tout bêtement, pourquoi vivons-nous? La première proposition est la plus modeste, et se contente de la charge dérisoire. La seconde est d'une ambition à la mesure de notre énigme: métaphysique. Complètement là, à la manière britannique, nous plonge dans les deux. On a cru et on croit encore à tellement de choses, alors pourquoi serait-il absurde de prétendre que la TSF existait déjà à l'époque romaine? Des preuves? Un archéologue a fait des fouilles à Rome et sur la plupart des sites romains, et jamais il n'a trouvé de fils! L'absurde n'est-il pas une loi fondamentale de l'univers? En réalité, il n'y a pas un mais deux absurdes: l'hypothèse de l'infinitude de l'espace et du temps n'est ni plus ni moins absurde que celle de leur finitude. Comme disait une punaise de comptoir à l'oreille de Jean-Marie Gourio: "Je vois pas pourquoi ils ont construit la tour Eiffel à Paris, y a pas un Parisien qui la visite!"
La philosophie cartésiano-kantienne voudrait charitablement nous faire croire qu'il n'y a pas de signes sans significations, MAIS nous sommes nous-mêmes ces signes. Tchekhov l'avait déjà compris, c'est pourquoi il évitait de distinguer le comique du tragique. Aucune autre vision de la vie n'est envisageable. Une fleur ne se cueille pas toute seule, ou alors c'est un suicide. Un moyen parmi d'autres de faire la révolution (ou à l'inverse de démontrer son absurdité) serait par exemple d'expédier des oranges au Paraguay.
Les univers concentrationnaires sont particulièrement friands du non- sens. Ils ont été institués par de grands sages qui nous enseignent que "l'homme dérisoire" est un pléonasme. Ainsi Amalrik, déjà au Goulag, fut condamné à une nouvelle peine de camp pour avoir ( selon la lettre même de l'acte d'accusation) "prétendu calomnieusement que la liberté d'expression était inexistante en URSS."
Les grands administrateurs du monde finiront bien par trouver la fameuse machine dont rêvait Prévert: la machine à peser les balances.
Le plus réfléchi est encore Gombrowicz qui s'étonne qu'on éprouve le besoin, en entrant dans ce monde, de donner des explications. Il fait toujours assez clair pour qu'on voie qu'il fait sombre, et inversement.
Qu'est-ce qui symboliserait le mieux à la fois l'activité humaine et sa futilité? Ce serait, selon John Donne, de fixer un cadran solaire sur le fond d'un tombeau.
Personne n'inspire autant de confiance qu'un Ambrose Bierce qui annonce d'emblée la couleur de son honnêteté: "Ma parole vaut son pesant d'or".
Soloviev est le plus radical de tous: "L'homme descend du singe, donc aimons-nous les uns les autres." Autrement dit: l'absurde ne doit pas nous disperser comme dans une explosion du sens, mais au contraire nous rassembler comme après une catastrophe. Il faut chatouiller l'absurde pour le faire rire, mais savoir aussi le faire crier, lui faire sentir dans sa chair que si notre existence ne s'explique pas, au moins elle se justifie, s'acquitte, s'absout.
Etymologiquement, l'absurde est ce qui reste sourd à la raison mais non pas invulnérable à la sensibilité. La discordance est humaine.
vendredi 18 mars 2011
Mots-manie (50)
mercredi 9 mars 2011
Bombon el perro
Nous n'avons pas vu le film que nous pensions voir. Nous étions en grande disponibilité d'émotion et aurions bien aisément supporté d'être creusés davantage, allégés, enlevés par une poésie dont on grappille quand même quelques copeaux et brisures arrachés à la vie cassée et aux espoirs rabotés du modeste sculpteur de couteaux, tout fraîchement chômeur et déjà embarrassé de lui-même, hère plus que héros, esseulé et touchant interprète "non-acteur" d'un film sensible, lequel film, s'attachant davantage à la relation de l'homme et du chien, aurait pu "chapliner" et viser à une sorte de "sur-universalité" esthétique englobant l'animal!
Mais ne reprochons pas à Carlos Sorin de ne pas avoir fait ce choix, c'eût été un autre film. Dans la vision de l'humanité qu'il nous donne, l'émotion elle-même doit se réserver, et l'ambition se ravaler ( il se moque de l'ambition par l'ambition-même, aurait dit La Bruyère). Les personnages du film sont des personnes choisies pour ce qu'elles sont et non pour ce qu'elles doivent représenter. Certes, il s'agit d'une fiction, mais non d'un jeu. Quant au chien, il n'a au fond que le rôle d'un révélateur. Lui joue, les autres sont.(1)
Le chien accuse la solitude poignante de l'homme, d'un vaincu injustement exclu de la famille humaine, d'un être sociable et généreux, dont la bonté s'exerce toujours sans piaffer, dont la malice naïve qu'il garde dans le regard et le sourire voudrait convaincre et s'employer. Un frère mineur qui ne prêcherait aucune parole, un brin d'homme un peu jauni, arraché à sa terre par le vent des pampas économiques, et dont l'errance n'est pas une aventure mais un destin souffert, plein de pauvreté et riche seulement de cet éclat terni par la mélancolie qu'on appelle la pitié, c'est-à-dire l'amour qu'un Dieu aurait pour ses créatures, s'il existait. En cela au moins le film a atteint la double ambition qui se moque de l'ambition : miséricorde et modestie. L'humanité dans sa simple et belle expression.
(1) Dans une interview qu'il donne au Nouvel Observateur en 2005, Carlos Sorin dit : "... les chiens ne m'intéressent pas particulièrement. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'ils signifient pour les personnages. Dans Historias minimas, le chien symbolisait la culpabilité, ou le regard de Dieu sur le vieil homme. Cette fois, il représente l'avenir de ce chômeur, une possibilité de repartir à zéro dans un pays qui offre rarement une seconde chance." (Propos recueillis par Elodie Lepage).
Post-scriptum- Bombon est le seul personnage qui ne porte pas le nom de son interprète. "Il s'est comporté comme un professionnel. Peut-être le seul sur le plateau." (Carlos Sorin)
jeudi 24 février 2011
Paludes
L'écrivain fait-il partie lui aussi de ces pauvres résignés? Non, parce qu'il écrit Paludes, et qu'écrivant Paludes il donne un nom aux miasmes de l'ennui. Oui, parce que son activité "transcendante" ne le sauve pas de sa misère conditionnelle. Mais non quand même parce qu'il transforme cette misère en contemplation de la misère et en matière sensible, en émotion, "l'émotion que j'ai devant les délicates choses grises." (p.40)
Les humbles sont paradoxalement moins misérables en ce qu'ils incarnent physiquement leur métaphysique misère. Comment être heureux positivement? Négativement, c'est facile (encore qu'aléatoire) : on "ne se souvient pas toujours de sa misère." (p.67) Comment alors entendre cette définition de Paludes? "Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché."? (p.70) L'homme soumis ou l'homme détendu? Ou un mélange des deux comme "l'homme résigné dans la décontraction"? Qui garde cependant un trou de serrure à portée de vue car, classiquement, il faut songer "à tout l'énorme paysage qui passe à travers le trou d'une serrure dès que l'oeil se rapproche suffisamment de la porte." (p.72) La curiosité désintéressée, l'inquiétude excitante. Le secret de l'éveil dans l'universel assoupissement des consciences? La libido de l'âme: "S'éprendre de son inquiétude". (p.87)
(1) a) Je n'aurais pas dû relire Paludes.
b) J'ai bien fait de relire Paludes.
Post-scriptum : Drôle. J'avais gardé de Paludes un seul souvenir: le mot "filipendule". Il ne s'y trouve pas.
jeudi 17 février 2011
La Leçon d'allemand
Et c'est pourquoi il me faut un ciel bas, une atmosphère brumeuse, un soleil voilé. Je nous laisse travailler à la cadence d'un ressac paisible; les roseaux bruissent, un vol d'oiseaux passe dans le ciel, le marais mijote à gros bouillons. Le marais, la vase, la vase élémentaire..."
A la frontière indistincte de la terre et de l'eau, l'enracinement des hommes est à la fois lointain et flottant. C'est un pays qui ne flatte pas la vie et n'adoucit guère les moeurs de ses habitants, plus acclimatés à la rage des tempêtes qu'à la musique des coeurs.
Centrales, à tout point de vue, sont les pages 265-270 : des avions anglais viennent mitrailler le village, blessant le frère du narrateur et une vache. Celle-ci doit être abattue. C'est une scène forte et métaphorique, trop longue pour être citée, mais où l'on retrouve le triangle lenzien: la nature, la sensibilité ( induisant la pitié et la conscience - développée ou balbutiante) et l'aveuglement jugulaire. Dans cette scène où l'innocence doit être sacrifiée, le triangle est instable parce que la période est instable. La guerre est faite pour caviarder les consciences, aliéner la conscience collective pour que la cécité disciplinante triomphe (momentanément).
Le devoir d'obéissance, sous un régime totalitaire, amène à réduire l'intelligence du monde et l'expression de la vie. Interdire à un peintre de peindre, c'est interdire aux poumons de respirer. Le policier psychorigide ne pense plus, il obéit. Son humanité est mise sous l'étouffoir d'une conception fallacieuse du devoir. Celui qu'il opprime était son ami, qui l'avait même sauvé de la noyade quand il était enfant. Mais la machine nazie comprime à merveille les poitrines et les cervelles. Le roman de Lenz décrit cette oppression et la résistance active ou passive que lui oppose le libre arbitre des quelques consciences inquiètes (pléonasme) que l'intelligence continue d'irriguer.
Deux fléaux menacent le monde: l'obéissance et le commandement. Exacerbées en période de conflit, ces attitudes ont l'avantage de simplifier tous les rapports puisqu'elles ne font appel qu'au cerveau reptilien. Mais c'est une chiennerie "indécroc-table", même en temps de paix, que ce goût pour le coup de gueule et la queue basse. Le tropisme de l'autorité est tautologique; l'autorité s'autorise elle-même, fabrique les fascismes, rouges, noirs, bruns, et demeure, par-delà les crises, modelant la mentalité des petits chefs, des gardiens et autres mangeurs de jeunes, de curés, de pédés, de "bicots", etc. C'est la dent de chien du chauvinisme, du poujadisme, de l'autodéfense. La rechigne. La "peste émotionnelle", comme disait Reich. Et ceux qui obéissent le font d'autant plus facilement qu'ils rêvent de commander, puisque obéir et commander sont en définitive la même chose, le même fléau, né de la conception pseudo-civilisatrice de la hiérarchie, de l'ordre, de l'encadrement gradué de la vie.
Une telle vision du monde humain est-elle majoritaire? Variable selon les époques? L'occasion de l'avènement du fascisme, du nazisme, du bolchevisme la fait évidemment flamber. Mais décréter le mal irrémédiable, c'est-à-dire naturellement inhérent? Une étude du psychanalyste anglais Money-Kirle ( Psychanalyse et horizons politiques) tendrait à établir que ceux qu'on pourrait appeler les "humanistes" ont été élevés dans un climat tolérant, affectueux, dans une grande liberté de corps et d'esprit; qu'on les rencontre, devenus adultes, dans les professions à caractère artistique ou scientifique. Les "autoritaires", au contraire, occupant la plupart des postes administratifs, ont été élevés strictement dans un carcan psychologique impliquant discipline et obéissance. Les premiers étaient appelés à comprendre, les seconds à se soumettre.
En Allemagne, trois reichs successifs ont accumulé une masse hiérarchique au service de l'Etat, plus lourde qu'un million de marteaux-pilons.
mercredi 16 février 2011
Une minute de silence
La forme choisie par Lenz est d'un tel classicisme qu'on n'en voit pas l'art. On le ressent seulement, et de plus en plus. Si bien qu'on ferme le livre avec les larmes au bord des yeux. Lenz a compris ce qu'ont en commun l'art suprême et sa retenue. L'art et la pudeur ont une parenté et une responsabilité essentielles: faire que l'humanité et le monde ne soient pas que ce qu'ils sont. L'art est la pudeur des choses, et la pudeur est l'art d'accommoder son coeur, de le mettre en harmonie avec la douceur et la dureté du monde.
J'ai reçu ce récit comme un aérolithe: le temps n'a pas griffé le message éternel des coeurs sensibles qui sont, pour l'amour, les proies les plus faciles. Il m'a fait songer aux préromantiques, Senancour, Fromentin , Joubert. Joubert est celui qui a donné de la pudeur, justement, une des plus belles définitions: " A quoi se connaît la pudeur? Elle est sensible à notre oeil-même. Par un lointain inétendu et un magique enfoncement qu'elle prête à toutes nos formes." Georges Poulet explique, dans sa préface aux Pensées de Joubert, que "la pudeur est un embellissement de l'être par le retrait de ce dernier et par l'agrandissement de l'espace qui le sépare du contemplateur. Ainsi, ce qui est plus beau qu'un son, c'est l'écho, dans le lointain, de ce son. Ce qui est plus beau qu'une forme, c'est l'espèce de rondeur qu'elle prend en usant ses angles le long des plaines du temps et de l'espace; et plus belle qu'une liqueur est la transparence qu'elle acquiert en déposant sa lie."
C'est le premier livre de Siegfried Lenz que je lis. Il y en aura d'autres.
Post-scriptum- Un jour du mois d'août 1962, j'avais 19 ans et marchais en levant le pouce à la sortie de Hambourg. Avec mon sac et ma tente sur le dos, j'allais passer mes vacances en Suède. Une voiture s'arrêta, occupée par un homme et une femme. La femme fut la première à parler, à me demander d'où je venais, où j'allais, etc. Je lui évoquai l'attrait romantiquement littéraire de la Scandinavie. Elle me répondit qu'elle et son mari écrivain allaient passer quelques jours dans une île du Danemark, où il écrirait [peut-être un chapitre ou deux de La Leçon d'allemand?]
Au bout d'un certain temps, on s'arrête pour déjeuner. L'écrivain, c'était Siegfried Lenz, insiste pour m'inviter. Nous avons beaucoup parlé de littérature, de cinéma (il aimait bien Orfeu negro, le dernier film que j'avais vu) , puis nous repartîmes et ils me laissèrent poursuivre ma route. Lenz m'avait donné son adresse et, à mon retour de Suède je lui écrivis une carte qui commençait par ces vers de Baudelaire: "Ah que le monde est grand à la clarté des lampes,/ Aux yeux du souvenir que le monde est petit."
dimanche 6 février 2011
Mots-manie (49)
Ce qui s'introduit dans l'esprit n'est pas la notion absente mais celle que la phrase présente, même en la niant. Le signifiant est plus fort que le signifié.
De même au cinéma: il est utopique, par exemple, de croire ou vouloir faire un film antimilitariste en montrant la guerre et ses horreurs. C'est la guerre alors, même niée, qui impressionne l'imaginaire.
C'est pourquoi, poussant cette observation à sa limite, on dira que le politiquement correct n'est pas une simple édulcoration du réel, mais son escamotage.
jeudi 27 janvier 2011
Mots-manie (48)
mercredi 26 janvier 2011
La carte et le territoire
En plus, c'est plein de fautes de français. C'est chic d'écrire aujourd'hui sans savoir parler sa propre langue (ou proprement sa langue). Exemples: "Il n'y a qu'à l'automne où Paris soit agréable". Plusieurs fois "sans que...ne". Encore "terminer de", "l'aube pointait", "ceci dit", etc.
Comment ce "Balzac asséché d'un siècle neurasthénique"(David Caviglioli, N.O. du 4/11/2011) peut-il plaire à tant de gens? Masochisme?(1)
Sur les photos récentes, Houellebecq est méconnaissable tellement il a maigri. Il ressemble à Céline. Est-ce ce qu'il souhaitait? Mais Céline était un écrivain d'une autre trempe, qui ne serait pas mort d'ennui en se relisant.
Est-ce que Houellebecq connaît et aime la littérature? Il l'a frôlée (elle l'a frôlé?) avec son premier livre (Extension du domaine de la lutte). Par la suite il a voulu théoriser, en radicalisant l'écriture pauvre, post et néo-naturaliste, en accord avec son projet entropique (anthropique): style indifférencié pour humanité post-prométhéenne. Ce faisant, il s'empoisse sur le ruban tue-mouches qu'il a complaisamment déroulé.
Alors? Est-ce qu'il est pitoyable parce qu'il nous apitoie? Houellebecq ou l'emmerdeur adulé.
P.-S. J'abuse des parenthèses? C'est que l'écrivain dont je parle n'est pas une étape dans notre littérature, mais une parenthèse lui-même.
(1) Maurice Nadeau parle du "dégoût satisfait" que ses lecteurs ont à le lire.
dimanche 9 janvier 2011
Le silence de Lorna
Cette conscience que Lorna pensait avoir mise non pas au rebut mais au moins en sommeil, voici qu'elle revient inopinément, pour peser ses actes et leurs conséquences. Qu'est-ce qui pourrait contrebalancer la conscience? La conscience est l'être, comment imaginer son contraire? Rien sans la conscience sinon la vie animale dans sa caricature, la vie brute et féroce.
La conscience est une perception du second degré, là où existe autre chose que soi-même, là où l'autre s'impose comme une conscience à son tour. La conscience est ce miroir où chaque matin Lorna socratement s'examine. Elle n'est pas qu'un pendant intérieur de sa vanité, elle est sa vanité sous son éclairage le plus scandaleux. Elle est sa liberté, une liberté imposée, qui l'oblige, sa noblesse en somme. Son bonheur aussi, car elle naît d'une excitabilité au malheur plus grande, qui vient peut-être de ce qu'il lui restait un peu d'âme, juste assez pour pouvoir réclamer l'âme tout entière, car l'âme ne se mesure pas et la moindre de ses étincelles la contient toute.
Le film aurait pu s'intituler aussi bien La folie de Lorna que La sagesse de Lorna, c'est-à-dire nous alerter au premier ou au second degré. Pour ce qui est des réalisateurs et de leurs caméras, ils ont choisi cette fois la sagesse.
commerce
Quid du commerçant poète ou du commerçant philosophe? Ils ne sont plus des commerçants.