jeudi 11 décembre 2014

Etymaginaire (5)

Suave - (adj.) - Propre et douci par le savon d'avoine. Net de tout poil.

Cisailles - (n.f.p.) - Devrait s' écrire avec un "X".

Sinus - (n.m.p.) - Seins nus.

Fontainebleau - (n.m.) - Sexe en forme de jet d'eau assis sur deux très lourdes balustrines, deux belles rondeurs sombres d'où jaillit la lumière.

Forez - (n.m.) - Trou noir creusé dans la sylve arpitane d'où jaillit pourtant la lumière Astrée.

Dicodrome (13)

Désamorfler - (v.) - 1) Neutraliser la machine à cabosser, rompre l'engrenage des coups du sort.
                                  2) Entrer dans un processus de dégonflement des orages physiques, psychologiques ou matériels, de désinflation destinale.

Andouillettement -(adv.) - Bêtement et confortablement, à la manière de l'imbécile heureux. (Trouvaille de Roger Guillemin, prix Nobel de médecine et de physiologie).

Blandingue - (adj.) - Atone, exsangue et creux. Sujet aux divagations mollassonnes.

Exquisitorial - (adj.) - D'une curiosité fluctuante et délicieuse.

jeudi 20 novembre 2014

Dicodrome (12)

Pipolarité - (n.f.) - Popularité jet set, paillettes et galipettes.

Eburné(en) - (adj) - Blanc castré.

Futilitaire - (adj.) - D'une utilité superficielle.
                     (n.m.) - Gadget.

Vagitateur - (n.m.) - Bébé militant et factieux.

Accidence et Enigmation - (n.f.) - "Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme. (Lewis Carrol, Sylvie et Bruno).

Etymaginaire (4)

Relance - (n.f.) - Relent rance.

Tuteur - (n.m.) - Téteur de legs.

Atrides - (n.p.pl.) - Nom propre de la haine (hatred, en anglais), laquelle lui confère une surdétermination grigneuse, une surdent symbolique acérée, férine, une broche de férocité. ( Le mot se prononce en deux temps, deux mouvements: la gueule s'ouvre largement pour engloutir [ha], puis la mâchoire se remeule pour broyer [tred] ).

Scandinave - (n.m. ou f.) - Grande rave nordique dont la peau cristallise et mordore au soleil du Midi.

Nuance - (n.f.) - 1) Vase grec à poignée.
                            2) Baie lisse et charnue née du croisement d'un coeur sagace et d'un esprit crémeux.
                            3) Pastellisation de la pensée.

lundi 10 novembre 2014

Et rien d'autre (James Salter)

  Il y a des voix, des tons, des démarches qui s'imposent sans esbroufe ni fausses précautions. Le dernier roman de James Salter, Et rien d'autre (Editions de l'Olivier) , embrasse son sujet avec une concision, un ramassement des faits, un sens de la synthèse rendu vivant par le choix parlant des métaphores. Pour résumer le nécessité des batailles de 44 où les Américains devaient reprendre chaque île que les Japonais occupaient, l'auteur écrit: "L'étreinte de la main de fer qui s'était refermée sur le Pacifique allait devoir être desserrée, en brisant avec fracas un os après l'autre."(p.10)
  Et la vista de l'écrivain est manifeste, lors de la description d'une attaque kamikaze, par exemple: "Tout semblait à deux vitesses: le tumulte et la précipitation désespérée des gestes à accomplir, mais aussi, infiniment plus lent, le tempo du destin, avec ses taches noires dans le ciel qui défiaient les canons." (p.17)
  Comment faire sentir plus vivement, plus"existentiellement" cette densité d'ombre et de lumière que contient chaque vie particulière, chaque "destinée", emportée dans le grand maelström du "Destin"?
  La difficulté va être de tenir la note jusqu'au bout du chant.
  Les yeux grand ouverts, chacun se doit de lire sa partition, tout en sachant le monde aveugle. La question ne se pose plus de savoir si la vie est une chose sérieuse ou un jeu. Il faut y naviguer à vue en tâchant d'éviter les écueils. C'est alors que les détails importent, ils forment un maillage humain solide et réalisent à chaque page un travail d'approfondissement du champ d'existence des personnages, qui donne à l'histoire qu'ils vivent une épaisseur que peu à peu elle leur rend, chargée des irisations du temps, cette quatrième dimension sans laquelle l'époque évoquée n'aurait pas plus de consistance que sur les doigts de l'amateur la poudre d'une aile de papillon.
  Ce roman n'exalte rien. Salter nous communique, à travers quelques figures mélancoliquement déçues par le caractère sinueux de leur chemin - déçues et ironiquement décevantes elles-mêmes, parce que la vie ordinaire est déceptive - , il nous communique un désespoir sans éclat, nous fait sentir la perte de substance d'êtres sans perspective, aspirés par le poisseux entonnoir du temps, l'écoeurante et douce fatalité de la pente. Vivre est une illusion caressante qui finit par écorcher, qui fait mal. Et de ce mal on ne voit pas le remède, sauf continuer à vivre, "et rien d'autre".

jeudi 6 novembre 2014

Magic in the moonlight (Woody Allen, 2014)

Ce film est d'un savoir-faire consommé. Tout y est parfait, léché, mesuré. C'est une comédie romantique classique éclairée. Trois siècles de raffinement s'y fondent, avec une préférence pour le siècle de Marivaux. Car c'est du théâtre, et c'est la dialectique seule qui fait avancer l'action, ce sont les dialogues qui débrouillent les idées et embrouillent les sentiments (et vice-versa). C'est frais pour l'âme et délicat pour l'esprit.
Comment une histoire d'amour improbable et pourtant nécessaire parvient-elle à se tricoter sans accrocs tels que l'inhibitoire deviendrait rédhibitoire? En poussant la sophistique jusqu'à l'absurde et le procès des sentiments jusqu'à l'usure du raisonnement. Le marivaudage, en son essence, est la neutralisation l'un par l'autre du raisonnement et de son extravagance. C'est quand l'illusion et la vérité coïncident, quand le sentiment, faufilé dans la ruse, finit par la dépasser et l'abandonner comme une vieille peau, quand il s'accorde avec le jugement et fait entrer deux coeurs dans un même élan spontané. Depuis trois siècles, le marivaudage essaie de nous dire qu'il n'a d'utilité que dans son effacement. Son rôle est fonctionnel: il adoucit par des mots la douleur d'aimer, il enrobe dans la chanson de son discours l'à-vif des sentiments. Il habille et peint le grand dévoilement des êtres, leur mue violente, leur nudité.

P.-S. On dit que Woody Allen n'apparaît plus dans ses films. Ici on croit le reconnaître à moitié dans deux demi-sosies: le magicien comparse et le beau-frère psychanalyste! Un demi-Woody plus  un demi-Woody égalent  un Woody.

lundi 13 octobre 2014

Modiano

Modiano est un marin perdu dans la purée de pois du temps. Il croit vaguement à l'existence d'un port terrestre, même s'il désespère d'y toucher jamais. En attendant, comme aucun phare ne balaie la fumée de mer, c'est lui qui allume ses pharillons pour attirer les poissons noctiluques et les sirènes nyctalopes... "Dans ce brouillard, j'ai besoin de mots précis et je consulte le dictionnaire", écrit-il dans L'Herbe des nuits.

mardi 7 octobre 2014

Elena (Andreï Zviaguintsev, 2011)

  Un premier plan qui dure deux minutes: l'appartement où va se dérouler l'essentiel de l'action du film, vu de l'extérieur, dans un gris qui peu à peu s'éclaircit puis se colore de jaune. Ce n'est pas long, c'est intrigant, et c'est intimidant. Que nous annonce l'ouverture d'Elena? Un drame? Une tragédie?
  La scène suivante nous introduit dans un intérieur vaste, lumineux, assombri par un luxe glacé et glaçant.On comprend, avant qu'ils n'aient lieu, que les propos et les échanges seront sans chaleur. Ici l'amour n'est pas un gros mot, il n'est même pas un mot. Une femme, la cinquantaine passée, se lève, prépare le petit déjeuner, va réveiller un homme (quinze ans de plus), sans grimace ni sourire, mécaniquement. On sait alors qu'ils vivent ensemble, on apprendra qu'ils sont mariés depuis deux ans, qu'il l'a rencontrée à l'hôpital où elle était infirmière. Elle le soigne toujours, elle est aussi sa domestique, il la convoque parfois, quand il a pris son viagra. C'est un riche. Il n'est pas odieux, il est seulement du côté du manche doré, il commande.
  Mais la situation que vivent ces deux étrangers appariés est complexe. Il a une fille, qui n'en a rien à foutre de son père, à part dépenser le fric qu'il ne lui épargne pas. Elle a un fils qui vit en H.L.M avec femme et enfants, sans travail, sans volonté, sans questionnement autre que: il a ce que nous n'avons pas, pourquoi ne nous en donne-t-il que des miettes?
  On s'aperçoit alors que le seul personnage debout, c'est Elena, la mère, la grand-mère. Elle est le pivot du film, et le destin des autres personnages dépend d'elle.
  L'atmosphère de tristesse sans fond, de désespoir essentiel et quasi métaphysique de cette histoire est accentuée par les mesures d'une musique angoissante, menaçante (signée Philipp Glass), qui creuse les moments les plus apparemment ordinaires de l'absurde vie de ces gens. Grâce à ces quelques accords, la vacuité de leurs destins nous étreint, leur drame se mue en tragédie universelle, leur existence en est fatalisée. Par quels dieux, dans quel Ciel tari? C'est toute la question et la réponse.
  Dans un monde où règne désormais, comme disait Kafka, "le silence des sirènes",  des hommes et des femmes sont contraints d'habiter une maison vide, et on leur réclame le prix des meubles. Solitude et déréliction.

lundi 6 octobre 2014

Léviathan (Andreï Zviaguintsev, 2014)

  Même les comédies doivent inquiéter. Un cinéaste qui n'inquiète pas omet un des aspects principaux de son art. Ce n'est pas le cas de Zviaguintsev. Le premier plan d'Elena durait le temps qu'on s'approche lentement du lieu de l'action, un appartement qui peu à peu sortait du gris et pâlissait en s'éclairant. Léviathan obéit au même rite introductif: le décor intimidant des vagues et des carcasses de bateaux, une maison dans la pénombre au milieu de ces prémices bibliques, une musique pétrifiante (du même Philip Glass). Voilà pour les trois coups.
  Puis le lieu de l'action s'éclaire insensiblement: une maison solitairement dressée dans ce paysage prédiluvien et, dans cette maison dont les lumières s'allument, un homme seul, et la musique cesse.
  Les scènes suivantes sont sans paroles. C'est dans le silence de ce qu'il filme que l'art du réalisateur est le plus palpable. Ou ces silences sont vides ou ils sont pleins. Les silences de Léviathan seront tour à tour tendus ou intenses. Ils suivront ou précéderont les scènes fortes, qu'elles soient chaleureuses ou violentes.
  Le sujet du film? La corruption, la déréliction, l'amour massacré. La Russie noire où psychologie et métaphysique ne font qu'une. Hypocrisie et christianisme colluvionnent leurs mensonges et transforment les âmes fragiles en boue des marais. Le réalisme vieux-chrétien imprègne encore la représentation des classes: les apparatchiks ont remplacé les grands bourgeois mais l'esprit du patriarcat demeure. Les petits n'existent pas, ils ne sont, comme il est dit dans le film, qu'un moyen ou un  obstacle.
 J'ai repensé à ce qu'en écrit Auerbach dans Mimesis (un des grands livres de la critique philosophique du XXème siècle, sous-titré La représentation de la réalité dans la littérature occidentale): "Il semble que les Russes aient conservé une immédiateté de l'expérience devenue rare dans la civilisation occidentale du XIXème siècle. un choc violent qui les atteint dans leur vie morale ou intellectuelle les bouleverse aussitôt jusque dans leurs instincts les plus profonds, et en un instant ils tombent d'une existence régulière et tranquille quelquefois presque végétative, dans les plus monstrueux excès, sur le plan pratique et intellectuel à la fois. L'oscillation pendulaire de leur être, de leurs actes, de leurs pensées, de leurs sentiments, semble beaucoup plus ample que dans le reste de l'Europe, ce trait aussi rappelle le réalisme chrétien." (Erich Auerbach, essayiste allemand, 1892-1957)
  Pendulaire et titubante la Russie où la pulsion et le sentiment, trempés dans la vodka, règlent, si l'on peut dire la (dé)marche des personnages. Et s'ils ont en plus Dieu dans le ventre, c'est pour mieux en avorter tous les jours. Ou le cracher, dans cette langue pleine de soif qu'on dirait endolorie par les clous qu'elle mâche. Et c'est dans cette même langue torturée que s'avouent l'amour et le cynisme, le déplorable et l'odieux. Les quatre principaux personnages du film, le spolié, l'ami-amant de la compagne, la compagne désespérée, le magouilleur localement puissant, sont comme les extrémités d'une croix où le pays serait symboliquement cloué. la Russie est un pays écrasant qui cherche vainement à soulager le poids du monde, mais Dieu n'y peut rien. Et la fin revient au début: carcasses de baleine, de bateaux, vagues violentes, charriant des bidons et claquant contre les rochers ces signes dérisoires de l'impuissance humaine.

  P.S. Comme dans Elena, Léviathan ménage une lueur, portée par le personnage féminin, mais cette lueur éclaire à peine et s'éteint sous l'entassement noir des sédiments de l'action. Ce qui sauve le film du mélo naturaliste, c'est la maîtrise poétique et paradoxalement aérienne de la mise en scène.

  P.-P.-S. Certains pays ou semi-continents, certains peuples en tout cas semblent prédestinés à osciller entre le fatalitaire (comme dirait Arletty) et le totalitaire, dans une même soumission à l'impermanence ou au destin.

jeudi 25 septembre 2014

Le Caïman (Nanni Moretti)

D'avoir vu successivement Transamerica, de Duncan Tucker, et Le Caïman, de Moretti, permet de faire la différence entre un bon film classique sur un sujet osé (la transsexualité) et un grand film d'auteur. Le premier raconte une belle histoire, le second nous met face au monde. Le Caïman est d'une densité telle qu'il est impossible à résumer autrement que par son argument: le protagoniste est un personnage a priori médiocre et ridicule, dont la vie privée est un foutoir et la vie professionnelle une ruine. Et pourtant ce loser(1) (interprété par le formidable Silvio Orlando) va se voir promu au rang d'homme universel, comme dans la grande comédie italienne, ou la grande comédie tout court.
Le pamphlet anti-Berlusconi n'est finalement qu'un prétexte ou un piment à ce film fascinant, fascinant parce qu'il est le miroir tragi-comique du monde dans lequel nous vivons. Et palpitons, à l'image de ce personnage à bille de clown qui assume sa propre dérision puisqu'elle est le prix à payer pour accéder à une sorte de rédemption et parvenir à la reconnaissance (et dans "reconnaissance" il y a "naissance").
(1) Métaphore de l'Italie?

mercredi 24 septembre 2014

3h10 pour Yuma

Pas trop attiré par le remake de 3h10 pour yuma ( quelle idée!) , mais, la critique étant plutôt bonne, j'y vais. L'admiration pousse à imiter, en même temps que l'amour propre tire pour se démarquer, ce qui déséquilibre toujours le projet de réinterpréter une histoire. Ce n'est donc jamais une bonne idée de vouloir refaire un chef-d'oeuvre. Au mieux, on fait aussi bien, c'est-à-dire moins bien puisqu'on vient après et qu'on n'a pas la prime(ur) (la fraîcheur) de l'originalité. Bref, le Mangold n'est pas un mauvais film, mais quel manque de légèreté, de finesse, de poésie, comparé à l'épure davesienne.
D'un côté les lourdeurs et les invraisemblances d'un "réalisme" appliqué et, paradoxalement, formaliste, la violence surlignée; de l'autre la coupure du noir et blanc, l'accablement symbolique de la lumière, la rigueur quintessenciée des plans, l'humanité de tous les personnages. D'un côté de bons acteurs au service d'un scénario efficace quoiqu'un peu surchargé; de l'autre, tout simplement la grâce.
Le chef-d'oeuvre de Daves est en réalité un anti-western, qui délaisse le souffle des cavalcades pour celui plus délicat de l'émotion qui fait trembler les âmes, rosir les joues, battre les coeurs. Le seul manichéisme du film vient du contraste violent entre soleil et ombre; pour le reste, c'est l'amour qui tend les hommes et les femmes vers une sublimité et une transcendance humaine (sans oxymore) totalement absentes du remake dont la fin, ineptement changée, dénote une grave incompréhension (ou, pire, un mépris) des intentions de l'original. Mangold a gaspillé son or, et le cochon souillé sa confiture.
Quand un édifice est parfait, à quoi bon chercher à lui ajouter sa mousse?

jeudi 7 août 2014

Under the skin (Jonathan Glazer, 2014)

 L'étrangeté la plus étrange est celle de l'autre qui prend l'apparence du même. Plus grande encore, c'est-à-dire plus effrayante, quand ce même a les traits de la séduction.
 Dans ce film, le body-snatcher a pris l'apparence irrésistiblement attirante (sans provocation inutile: elle n'a pas la blondeur factice des bimbos) de Scarlett Johansson. Que fait-elle des hommes qui, comme des mouches, collent à ses appas? C'est étrange, c'est mystérieux, et l'absence de clartés explicatives, ajoutée aux sons bizarres qui composent la musique du film, lui donnent un tropisme, voire une gravitation supplémentaires. Mais le plus fort est le point de vue choisi par le réalisateur: l'étrangeté est réversible et c'est avec les yeux de l'alien que nous voyons s'agiter les humains au milieu desquels elle débarque. Par le regard persan de l'extra-(ou intra-) terrestre, nous nous voyons nous-mêmes étranges et étrangers; notre étrangeté nous apparaît sous la surface de nos gestes et de nos mots. Et c'est la grande originalité de ce film le plus original qu'on ait vu depuis longtemps.
 Cette étrangeté n'est pas conjoncturelle mais essentielle. Dans Choses tues, Paul Valéry écrit: "Toute vue des choses qui n'est pas étrange est fausse. Si quelque chose est réelle, elle ne peut que perdre de sa réalité en devenant familière. Méditer en philosophe c'est revenir du familier à l'étrange, et dans l'étrange affronter le réel."
 Dans le néant sans lumière d'où sort la "créature" et où probablement elle retournera, rien n'existe que cette vérité: le sens des choses est si impénétrable que peut-être il n'existe pas. Dans ce néant infini, l'émotion ni les sentiments jamais ne sont apparus. Alors, qu'arrive-t-il à l'incarnation (attention à ce mot) qui soudain vient mimer les habitants de notre monde pour mieux les engluer? On ne sait ni comment ni pourquoi, mais on sait quand l'humanité la contamine: elle piège un specimen dont l'apparence n'est pas commune et l'étrangeté, pourrait-on dire, inversée. Ce specimen n'est pas humain dehors mais dedans. Elephant Man intrigue par l'évidence de sa différence: son humanité attire l'alien parce qu'elle n'est pas de façade: à partir de ce moment, le ver du doute va progresser dans le "cerveau" de notre créature, qui finira par tellement ressembler à ses proies qu'elle deviendra elle-même l'objet d'une chasse. Naguère, elle n'eût fait qu'une bouchée de son prédateur...
Ce retournement, loin d'être une conclusion, ouvre à la réflexion: qui sommes-nous? Que sommes-nous? Mon semblable est un autre, un autre est mon semblable. Détruisant l'autre je me détruis moi-même. Et la profonde angoisse provoquée par l'autre sous l'aspect du même n'est-elle pas l'envers du racisme? Dans L'Invasion des profanateurs de sépultures, Don Siegel nous faisait trembler en nous montrant que notre voisin, un blond aux yeux bleus comme nous, était peut-être en réalité un extra-terrestre. Under the skin montre à la fois la même chose et l'inverse: il n'y a pas d'être sans autre ni d'autre sans être. Vision judéo-lévinassienne d'une humanité qui n'exclut aucune créature, fût-elle animale ou sidérale.

mercredi 30 juillet 2014

Xenia (Panos H.Koutras, 2014)

Si on aime les sucreries survoltées de Patty Bravo, il faut vite aller voir ce film qu'il serait pourtant injuste d'enfermer dans sa kitscherie revendiquée. Le titre ironique (une antiphrase qui signifie "hospitalité") augure d'une réflexion musclée sur l'état de tolérance d'une Grèce en crise qui se raccroche à son hellénité! Les deux frères adolescents de l'histoire étant albanais et, pour l'un, homosexuel, on imagine leur inconfort! Si on ajoute qu'ils sont orphelins de mère et abandonnés depuis longtemps par un père -grec- qui ne les a jamais reconnus, on a dépassé les confins du mélo. A cela se greffe que malgré leur petit écart d'âge (16 et 18 ans) l'un est infantile(doudou et sucette) et l'autre fortement virilisé : on voit bien le tandem. Pourtant ça marche, bien que la première partie soit trop lourde, trop grasse, d'un mauvais goût généreux mais indigeste. Les cucuteries disneyennes qui voudraient coller à l'univers bébé du jeune Dany n'empêchent pas l'émotion, parfois. La beauté même soudain surgit dans un bois où se sont réfugiés les deux frères: tout à l'opposé  de la musique vulgaire et  bruyante sur laquelle ils ont dansé, sourdent quelques notes fluides et merveilleuses crées par Delaney Blue (guitariste et compositeur de Daniel Darc). La vérité de ces marginaux malgré eux est là, dans cette musique d'une tristesse gracieuse et bienveillante qui accueille et recueille les oisillons dont les tempêtes de l'histoire dévastent parfois le nid. L'amour des frères trouve, sans le savoir, dans l'universelle sérénité mélancolique de quelques accords, sa source et sa course. Xenia, sans cette musique -métaphore de la beauté apaisée- est un film que j'aurais pu ne pas aimer. Le compositeur Delaney Blue est grec, il s'appelle George Betzounis.

samedi 26 juillet 2014

Le Gamin au vélo (Dardenne, 2011)

 Une jeune coiffeuse, sans qualification matérielle particulière, recueille un gamin agité, d'abord à sa demande, pour les week-ends, ensuite totalement, peut-être, avec une sorte de sainteté naturelle car l'enfant se révèle très vite proprement intenable. Même la caméra des frères Dardenne a du mal à suivre le petit Cyril.
 Le vélo est presque un personnage. Il fait le lien entre les autres et le quasi orphelin : vendu par le père, racheté par  la coiffeuse, il est volé à l'enfant qui s'affirme en le reprenant; on le lui "vole" à nouveau, etc.
Il faut dire que Cyril n'a plus personne au monde qu'un père qui finit par lui avouer qu'il ne veut plus le voir, car, comme il le dit, avec lui, il ne pourra pas se "recaser".
Cécile de France, qui joue Samantha, la coiffeuse, a un beau visage fatigué que je n'ai pas reconnu tout de suite: elle est cette coiffeuse de province déjà lasse d'espérer mais non pas résignée à l'indifférence. Son coeur n'a pas de rides. Elle ne sait pas pourquoi mais elle doit devenir pour cet oiseau blessé une infirmière, une nounou, une amie, grande soeur, "mère" si l'on veut. Leurs destins semblent pour toujours noués.
 A leur manière sèche, mobile, dépourvue de lyrisme apparent, les réalisateurs nous happent, balayant tout psychologisme, nous saisissant par les yeux, les oreilles, le chamboulement émotionnel.
Mais "émotionnel" ne suffit pas, car l'habileté dont ils font preuve est toujours au service de leur art; la musique, par exemple, est une chose nouvelle (ou presque) dans leur oeuvre, mais ils n'en abusent pas: quelques mesures d'un concerto de Beethoven, à quatre reprises d'une vingtaine de secondes, toujours les mêmes, et qui, tellement courtes, creusent le manque. (1) La vie de cet enfant est une vie sans musique, pleine du bruit de son malheur. Sans musique, pas d'amour. Sans musique, le temps qui passe est disharmonieux, chaotique, angoissant. Sans musique on ne peut appréhender sa vie présente ni la nouer au passé et à l'avenir. Comment se sentir vraiment vivant sans la musique? Il n'y a peut-être pas de musique au paradis, mais il y a du paradis dans la musique. Et alors? Que se passe-t-il à la fin de ce film poignant? Les mêmes accords sur les dernières images et ... la suite du concerto accompagne enfin le générique de fin.


(1) Remarque de Françoise: "Les quelques mesures du concerto dit l'Empereur, choisies par les frères Dardenne pour ponctuer trois moments forts de leur film - après un cut au noir- à chaque fois, me semble-t-il, l'on été savamment. Elles constituent une montée puissante des instruments, une sorte de pression, annonçant le déferlement des mesures suivantes, apaisées, pleines, épanouies, juste avant l'entrée quasi divine des notes de piano. Avoir arrêté ce mouvement d'attente, presque insupportable, à ce moment-là, est une idée de génie. Cyril, avant chaque intervention musicale, EST cette tension. "

samedi 7 juin 2014

La marche de Radetzky (Joseph Roth)

Ce chef-d'oeuvre ne fait pas partie de ceux devant lesquels il faudrait se mettre au garde-à-vous, mais de ceux, au contraire, qu'il serait triste de n'avoir jamais lus. Depuis trente ans me hante ce livre qu'on peut situer dans les parages de L'Homme sans qualités (1) - mais en plus romanesque, et sans arrêts philosophiques - et du Roi des Deux-Siciles (2) - mais sans trace de baroquisme, avec des personnages cernés de très près, nets, tracés au pochoir d'un trait fin. A travers trois hommes (du grand-père au petit-fils), on y suit le déclin et la chute de l'empire des Habsbourg. Le roman paraît en 1932; son auteur, réfugié à Paris, y mourra d'alcoolisme en 1939. A l'âge de 43 ans.
La vie dont Joseph Roth anime ses personnages (entre Solferino et Sarajevo) semble lointaine, plate, linéamentaire; elle est traversée de moments doux, d'évocations délicates, de notations de couleurs, d'odeurs simples, déliées. Les propos y sont rares, mélancoliques, assourdis. Dignes, ou pudiques parfois. Il y a là quelque chose de bloqué, d'étouffant. Les hommes y semblent évoluer dans une apparence d'univers à la fois précis et ouaté - d'une précision tenue à distance par un dispositif de vitrification. Et cet univers arrêté peu à peu se délite, comme le personnage principal de l'histoire, le sous-lieutenant Von Trotta, petit-fils du héros de Sarajevo (qui sauva la vie de l'empereur) et pourtant indifférent à l'armée. Le calme inquiétant du début ne fait que précéder un grand fracas : l'engloutissement d'un état du monde.(3)

(1) de Robert Musil (1880-1942).
(2) d'Andrzej Kusniewicz (1904-1993).
(3) En 1989, Axel Corti a fait une adaptation fidèle aux événements et à l'état d'esprit des personnages de ce roman. Ce qu'il manque malheureusement à son long téléfilm, c'est l'atmosphère de délicatesse fanée et de déliquescence progressive qui baigne le livre.

jeudi 29 mai 2014

Le Pont (Bernhard Wicki, 1959)

   Vu pour la première fois en août 1976, ce film m'avait paru un chef-d'oeuvre. Aujourd'hui il garde toute sa force tragique. Tragique dans la mesure où, dès l'entrée en scène des acteurs, on devine quelle sera leur fin, et toute l'action s'apparente à un engrenage; mais dans les grandes tragédies deux "raisons" s'opposent "en droit". Si l'on considère que la défense absurde d'un pont, dans un pays totalement envahi par un ennemi en voie de vaincre, est une raison recevable, alors il s'agit bien d'une tragédie classique, avec l'arrachement des personnages à leur vie présente et future. On se dit, les voyant happés par une fatalité qui dépasse leur idéalisme enfantin, qu'ils sont comme dans un inéluctable présent éternel, épinglés vifs sur le suaire d'une histoire qu'ils n'auraient jamais dû vivre. Comme un Sophocle ou un Eschyle, Bernhard Wicki nous montre que les humains ont beau tenter des échappements (envoyer leurs enfants à la campagne, les éloigner des lieux de combat, faire sauter le pont qu'ils sont censés défendre, etc.), rien ne coince la mâchoire du Moloch. La Mort en marche écrase ou détord tout obstacle. La "machine infernale" est en mouvement et rythme le film de son implacable tic-tac. Chacun avait une destinée possible et singulière mais, d'une violente étreinte, un seul et même Destin les a cueillis dans une brassée sanglante.

   D'un autre côté, les adolescents qui sont sacrifiés en croyant choisir leur sacrifice portent, à tous les sens du terme, un vêtement trop grand pour eux. Ils n'ont pas la stature requise. Dans le tragique entre une part de responsabilité humaine, et la tragédie classique affronte de grands caractères, Antigone et Créon, Oedipe et Jocaste, mais, quand le fatum ne souffre aucune résistance, quand il écrase un être ou des êtres dont les épaules ne peuvent supporter son poids, on entre dans le pathétique. La mort des héros est tragique, celle des enfants et des vieillards est pathétique.
   Il y a une transcendance du personnage tragique à laquelle les adolescents du Pont - quelque héroïque que soit leur conduite insensée - n'ont pas accès. Même si leur comportement dépasse l'instinct naturel de la préservation de soi, ce dépassement ne se déduit pas d'une profession de foi originelle: les circonstances ont façonné leur détermination. Tragiques et pathétiques à la fois, les sept camarades du Pont sont, avant d'être les proies du destin, les "victimes succédanées" - c'est-à-dire immolées par défaut - du délire de leurs pères.
  Le film est en ce sens une algèbre, un raccourci à la fois sensible et suffocant d'un phénomène confusionnel et insensé qu'on a coutume d'appeler la guerre, et dont la pratique, irrationnelle, marque à la fois l'humanité (ou plutôt l'humanitude) et l'inhumanité (l'homme confronté à sa propre négation). Ce mystère aporétique est mémorablement illustré par Le Pont.

samedi 5 avril 2014

Nebraska (A. Payne)

L'americana en prend un coup avec cette balade affligeante au fond du désespoir. C'est la fin de toute sa géosophie : le territoire négligé, couturé, sali, voit sa sagesse transformée en grimace d'abandon. Ce n'est plus toute l'immensité d'un pays qui s'inscrit dans la plus infime partie de ses beaux paysages, c'est la tristesse et la laideur - matérielle et morale - qui nous accable et nous saute au visage. Une sorte de déréliction générale, comme si le grand Dieu protestant avait ouvert une main lasse pour en laisser rouler ses créatures. Comme si le grand Dieu catholique avait relâché son étreinte en soufflant : "Je ne peux plus".
Alors solitude et promiscuité sont un même étouffement, la seconde aggravant la première. Lévi-Strauss rappelle, dans Tristes Tropiques , que l'Amérique est passée de la barbarie à la décadence; mais, la décadence, c'est la barbarie individualisée, ce qui s'illustre ici (si on ose dire) dans le catalogue de trognes jeunes ou vieilles qu'on feuillette ad nauseam. Les villes du Nouveau Monde en déshérence n'ont pas eu le temps de se patiner, c'est-à-dire de se civiliser; elles sont passées - obsolescence non programmée - de la fraîcheur au délabrement.
Le personnage objectif du vieux rebut de la guerre de Corée, qui voudrait, avant de mourir, s'offrir une camionnette et un compresseur (qu'il n'utilisera jamais) et laisser un héritage à ses fils, est pathétique, mais la conscience du film, c'est-à-dire le personnage subjectif, est le fils qui, sans illusion, accepte de soutenir et supporter ce père depuis longtemps défaillant. L'ironique happy end (clin d'oeil à l'americana ?) n'y change rien. S'il n'est pas d'ironie il est de concession, parce que ce film est triste jusqu'au trognon, triste jusqu'au plus petit grain de sa pellicule, et sa musique est triste, elle, jusqu'à la beauté, lucide jusqu'à la sérénité. C'est la musique qui porte l'âme, quand le corps n'en a plus la force.

mercredi 2 avril 2014

Smoking / No smoking (2) ou le QCM de l'amour...

Resnais dit que quel que soit l'ordre dans lequel on regarde ces films, c'est toujours le dernier qu'on a vu qu'on préfère. Ce n'est pas mon cas. Cette double réflexion démultipliée sur les aléas du destin finit par montrer la corde de son arbitraire. S'il n'y a pas de nécessité, pourquoi s'arrêter dans les combinaisons de couples? C'est une infinité de films qu'il fallait faire.
le hasard n'a jamais été si bien nommé que par Musil : " principe de raison insuffisante." (1) C'est ce "principe" qui "régit" les hasards de la vie!
Mais c'est un discours qui s'adresse aux spectateurs. Les personnages, quant à eux, sont englués dans une espèce d'en-soi à choix multiple. Si bien qu'ils sont plus près des marionnettes que des consciences kafkaïennes. Kafka écrit dans son journal une phrase qui peut paraître énigmatique et paradoxale : "Dans  le duel entre le monde et toi, assiste le monde." Masochisme? A moins que le moi, étant Nécessaire, désire se confronter à un monde qui ne soit plus fortuité pure, mais "hasard en voie de nécessité", puisqu'épaulé par un moi nécessaire.
Le monde de Resnais n'est pas kafkaïen, il n'est qu'illogique et incohérent, mais dans cette "incho-errance", il est magnifiquement animé par deux acteurs pénétrés, quant à eux, d'un savoir malicieux, "musilien", pourrait-on dire. C'est grâce à eux qu'on a quand même plaisir à (re)voir ces films.

(1) Expression humoristique destinée à battre en brèche le "principe de raison suffisante" de Leibniz.

mercredi 26 mars 2014

Dicodrome (11)

Durosoir - (n.p.) - Etant petit, je passais presque tous les jours devant une maison appartenant à un certain monsieur Durosoir. Cette maison était souvent fermée, et la grille de l'enceinte bordée d'arbres qui entourait la propriété donnait sur un chemin continuellement ombragé par des frondaisons qui constituaient une véritable nef de feuillages. C'était fraîcheur, ombre et mystère, et quand j'ai lu plus tard le texte où Baudelaire imagine un petit garçon lassé de ses jouets de riche, et enviant le jouet vivant -un rat- du petit pauvre, je me suis représenté ces deux enfants de part et d'autre de la grille de monsieur Durosoir. Ce nom m'évoquait un jardinier : je voyais un homme âgé, en chapeau de paille et en sabots, un tablier bleu à poche sur le ventre, tantôt poussant la brouette, tantôt taillant ses fleurs ou ses haies, tantôt arrosant ses parterres. Je sentais sans le penser alors que Durosoir est un nom composé de "rose" et d' "arrosoir" et que celui qui le portait ne pouvait être que jardinier.

Etymaginaire (3)

Collimateur - (n.m.) - Voyeur péruvien à la peau huileuse et au cou démanché.

Plagiaire - (n.m.) - Baigneur frileux qui aime mieux épouser le sable qu'affronter la mer. N'en sort pas lisse.

Bijouterie - (n.f.) - Jeux sexuels sous forme de luttes attoucheuses et velvétiques, de lutineries, de ris et de cris enjoués. Tout y soie, rien n'y grince. (voir artillerie).

Artillerie -(n.f.) - C'est le nom qui conviendrait le mieux à ce que très improprement on appelle depuis toujours bijouterie. Il en a l'art et la pacotille, les feux et le clinquant. C'est un mot qui épluche l'oeil en tirant sur sa vision coutumière, et l'expose aux beautés de la manufacture mirifique et somptuaire. C'est un lustre à pendeloques ou un petit ouvrage très discret qu'on admire dans son secret. (voir bijouterie).

Retraité - (n.) - Rebut du monde laborieux recyclé comme unité de seconde main.

Mémoire - (n.f.) - Etoffe chatoyante aux origines obscures.

mardi 25 mars 2014

My Childhood, My Ain Folk, My Way Home (Bill Douglas)

On a beau être prévenu, on est quand même très éprouvé par la vision de la trilogie de Bill Douglas sur son enfance et son adolescence de bâtard orphelin et misérable dans l'Ecosse de l'après-guerre. A peine éclairé ici ou là par un petit lumignon d'humanité, le tableau de sa vie a la couleur du charbon qu'il grappille dans les terrils pour ne pas mourir de froid. Dans les premiers panneaux du triptyque, c'est la glace de l'hiver et la dureté des coeurs qui dominent. Dans le troisième, et l'épisode du service militaire (en Egypte?) c'est l'accablement de la chaleur et de l'ennui, d'abord.
Le réalisateur rejoue et filme sa vie, il ne se soucie pas du confort du spectateur, ou, plutôt, il se soucie de son inconfort : il l'installe entre deux chaises, celle de la complaisance (faire du mélo avec son malheur) et celle de la séduction (faire de "l'art" avec sa souffrance). C'est pourquoi son film est si âpre et si acéré : il se regarde debout.
Ce qui donne un si grand prix à l'enfance ordinaire, à sa primitivité, à sa folie parfois, c'est qu'on n'y est pas obligé d'être sérieux. Les belles enfances sont graves et joyeuses, les enfances malheureuses, comme celle du petit Jamie, sont trop sérieuses, travaillées par l'unique souci de la survie physique et psychologique. Le sérieux c'est l'hiver de la vie, une glace opaque qui nous sépare des mille attraits de l'univers.
Ses années d'enfance et d'orphelinat ont enserré le futur Bill Douglas, peintre et cinéaste insoupçonné, dans cette gangue faite de détresse, de disgrâce, de deuil que seule une force presque surhumaine pouvait faire craquer. Malgré l'ennui accablant du service militaire, le jeune homme désespéré mais espérant malgré tout (il désire peindre) a la chance (la seule grande chance de sa vie, ou au moins la première) de rencontrer une jeune humanité (1) accordée à la sienne, mais douée d'une qualité rare : l'amour de la vie et, non pas l'optimisme béat mais la confiance en ses forces et la force de transfuser peu à peu cette confiance à l'ancien enfant dont l'humanité fut bafouée.
Ainsi My Way Home nous enlève un poids du coeur. La méchanceté du monde et sa misère n'ont pas tué l'enfance. Ce petit Mozart-là au moins n'aura pas été assassiné. Cette petite lumière n'aura pas été soufflée et cette conscience longtemps obscure et affolée va pouvoir voler hors des murs de sa prison.
Comme celle de Proust, malgré l'abîme qui les sépare, la vie de Bill Douglas sera finalement sauvée par l'art.
  (1) Qui aurait pu faire sien ce proverbe arabe : "Dans la nuit noire, sur la pierre noire, la fourmi noire, Dieu la voit." 

vendredi 21 mars 2014

On connaît la chanson (A. Resnais)

 Resnais a fait des films qui, pour moi, sont des énigmes ou des pensums(1), et d'autres qui sont tout à fait exaltants. On connaît la chanson fait partie de ces derniers , qu' une troisième vision, loin d'émousser, rebulbe et regonfle. Chaque chanson (chaque bribe) y coule comme une injection d'euphorie dans une réalité médusée(2) d'angoisse. Quand le kitsch se suce comme un bonbon, il agit à la manière des vertus surnaturelles que Dieu nous infuse dans le dynamisme de sa grâce!
(1) Un exploitant marseillais, qui projetait L'Année dernière à Marienbad, rencontrant son réalisateur, lui dit : " C'est très beau, monsieur Resnais, très beau... mais ce serait quand même terrible si demain tous les films étaient comme celui-là..."
(2) On voit à plusieurs reprises des méduses se promener sur l'écran!

Mélo (A. Resnais)

Revu vingt ans après, Mélo me plaît toujours. C'est du Bernstein universalisé, ennobli, sublimé, sauvé du ridicule, sauvé tout court. L'artifice est au service du "naturel"; du théâtre est transcrit (comme une partition) en cinéma. La caméra entre à l'intérieur des âmes, comme si les acteurs avaient le pouvoir de se faire transparents (ils sont habités par les sentiments qu'ils expriment). Resnais est un fou d'amour fou, d'un amour dont l'objet est idéal, c'est-à-dire l'étalon d'une valeur unique, finalement idolâtre. Inaccessible  donc, et l'héroïne de Mélo pourrait dire, comme Mademoiselle de Lespinasse : "Je vous aime comme il faut aimer, dans le désespoir."

Smoking/ No smoking (1) (A. Resnais)

No smoking ne dépasse guère l'exercice de style et la performance d'acteurs. En revanche, Smoking est une réussite quasi parfaite: les personnages y sont plus intéressants, les possibilités mieux exploitées. On s'attache à leur destin, on s'émeut, on est touché. Une demi-mesure bien pleine pour Resnais, et un film entier quand même.

dimanche 16 mars 2014

The Lunchbox (Ritesh Batra, 2013)

   La plus grande aventure de la vie, la plus singulière et la plus universelle, est le vieillissement. C'est le sujet de ce film d'une grande douceur, d'une grande délicatesse; en apparence une histoire de rencontre virtuelle, d'amour par quiproquo, en réalité le constat de notre décrépito-finitude.
   Un homme qui s'acheminait doucement vers la sortie s'aperçoit par accident qu'il n'a pas utilisé tous ses possibles. Peu à peu dessillé, il fera le choix de ne pas se rendre sans combattre.
   Vieillir c'est se défaire, mais se parfaire aussi, s'ouvrir un peu plus sur l'humain, regarder les enfants jouer, écouter celui qui vous caresse pour être caressé et vous questionne pour être écouté. Vieillir c'est construire des châteaux de sable, mais avec des chemins d'or, même si la marée monte. Mais vivre, c'est ça aussi.
   Vieillir, c'est prendre une direction irréversible, mais rien n'empêche le vagabondage, l'amour, les retrouvailles avec l'enfance. Bien vieillir c'est mettre le temps en espace, la vie en perspective, en relief les existences, les objets, la nature elle-même. On peut apprendre avec l'âge que l'écho n'est pas un phénomène spatial mais temporel.
   Bien vieillir c'est comprendre que plus que le passé qui n'est plus et plus que le futur qui ne sera peu-être pas, ce qui compte est le présent. C'est éprouver moins abstraitement ses attentes. On n'a plus de désirs vagues, mais des désirs opportuns et concrets, définis et précisés dans les rencontres qu'on en fait.
   Jeune, je n'aurais jamais goûté le bruit que fait la langue du chat qui lape à petits coups légers et rebondis le lait de sa jatte, je n'aurais pas été ému - je ne me serais pas senti plus vivant - en le voyant gommer à petits coups de pattes décidés sa démangeaison, jusqu'à en sentir disparaître les signes comme autant de traits importuns sur la page muette de son corps.
   Dire finalement de Ritesh Batra qu'il est une personne délicate est presque un pléonasme. S'il manquait de délicatesse, il ne serait qu'un individu. Son film a les apparences lointaines d'une "comédie sentimentale", comme l'appellent tels des moutons tous les critiques. Ce n'est pas une comédie ni un drame mais le prétexte à une réflexion sur la précarité précieuse de la vie, et ce n'est pas sentimental, c'est sincère et vrai.
 

jeudi 6 mars 2014

Oslo, 31 août (Joachim Trier, 2011)

Cette adaptation du Feu follet ne fait pas oublier celle de Louis Malle mais s'y compare sans honte.
L'homme clos, vivant et mort au monde, erre dans sa ville comme un étrange chez une étrangère. En attente d'un dernier signe (l'appel d'une femme qu'il croit aimer) il s'enfonce dans une sorte de désespoir froid, presque neutre, souriant à l'occasion. La beauté du monde et la douceur d'une rencontre ne peuvent plus rien pour celui qui, malgré les apparences, est déjà de l'autre côté.
Il ne respire plus aucun air parfumé mais seulement la stérilité du vide. Au cours d'un coma éveillé, il revisite les lieux qu'il hantait autrefois, et ne s'y voit plus, ne s'y reconnaît plus. Somnambulant les yeux grand ouverts, il sourit d'avance au non être. Il ne perçoit plus les gestes et les paroles que comme des fumées. Le sens de l'existence? Aucune réponse ne peut satisfaire un être à l'espoir fêlé. La paille est dans le mur de verre qui le sépare du monde, il s'y est faufilé, éprouvant sa fragilité et son défaut : tout finira dans un fracas ou une béance.
Aux mille regards de la communion humaine, le héros préfère malgré lui le néant sans yeux. Il ne souhaite ni n'aspire; "le destin bouffe les prières comme le crapaud bouffe les mouches", dit Céline. Stupide. A suspendre. A effacer. Il n'éprouve que le douloureux désir mangé du horsain. Il traîne son désespoir comme une saleté, une souillure dont seule la mort peut le débarrasser.
Mal du moi, selon Kierkegaard, le désespoir ne se défait qu'avec la vie du désespéré. C'est ce qu'a compris Anders ("l'autre") : mourir pour ne plus souffrir.
Un très beau film, qui fait ressentir que la vie peut être un chant auquel on renonce, parce que la musique de la voix fait pleurer.

lundi 24 février 2014

Horizon(s) (14)

   Quittant le balcon où défilait le Monde, quand il faut rentrer sans arcades dans la gueule froide de la journée grignoteuse, devant les centaines de boîtes qu'il faut remplir précipitamment, quand il faut quitter le grand vide admirable où l'on avait séjour...
   Tristesse du réveil!
   Il s'agit de redescendre, de s'humilier.

   L'homme retrouve sa défaite: le quotidien.
   Ayant perdu les témoins de sa splendeur, il ne sait que dire. Il peut même passer pour un imbécile, un médiocre, un homme de rien, cependant qu'il y a peu d'instants encore, il se trouvait entre les Majestés, lui-même sur un trône, parmi les souverains masqués et en grande pompe le suivaient ses gens, tandis que s'élevant toujours plus haut, plus haut encore, il abordait à la plate-forme suprême, où, seul, le son des grandes trompettes de la victoire pouvait le rejoindre.
   Henri Michaux, Lointain intérieur, L'Insoumis.

samedi 1 février 2014

Seul dans Berlin (Hans Fallada)

De ce livre publié en 1947, Primo Levi disait : "C'est l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie". Ce roman en majorité dialogué (on imagine le magnifique feuilleton qu'on pourrait en faire pour la télé) nous fait entrer dans l'intimité souffrante, veule ou héroïque d'une douzaine de personnages (dont très peu survivront) entre mai 40 (on fête la défaite de la France) et la (presque) fin de la guerre. Un tableau de l'horreur et du courage, d'un réalisme presque tactile. Le titre français est beau, mais beaucoup moins fort, moins glaçant, que le titre original: Jeder stirbt für sich allein (Chacun meurt [pour soi] seul). Le livre est écrit en trois semaines par un homme épuisé de drogue et d'alcool, et c'est un chef-d'oeuvre (un bon livre peut avoir la poitrine étroite, un grand livre nous donne à respirer l'univers). Il faudrait traduire en français [mais c'est fait je crois] son roman le plus connu  : Et maintenant petit homme? La banale histoire d'un couple de chômeurs dans l'Allemagne pré-hitlérienne, et que Georges-Arthur Goldchsmidt qualifie de "terrible".
Hans Fallada est le pseudo de Rudolf Ditzen (1893-1947), emprunté à un conte de Grimm; Fallada est le nom d'un cheval qu'on tue parce qu'il dit toujours la vérité.

mercredi 8 janvier 2014

Mots-manie (68)

The Secret Life of words (2005), un très beau film d'Isabel Coixet, met en scène la rencontre de deux êtres blessés qui vont panser leurs plaies en soignant celles de l'autre. La cicatrisation des plaies psychiques étant lente et aléatoire, les images ne nous les montrent pas (à quoi bon montrer ce qu'on ne peut voir?), elles nous les disent par le biais souverain des mots. Il y a autant d'amour dans les mots que de mots dans l'amour, et peut-être plus. les mots vivent secrètement, non pour eux-mêmes, mais au sein des consciences blessées, où ils agissent aussi mystérieusement, certains creusant la douleur, d'autres y mettant du sucre ou du miel. "Words" et "palabras" ne sont pas totalement synonymes: les paroles sont des mots incarnés, passés par le filtre de la voix humaine, d'une certaine voix dont le grain est unique. Comme si les mots les plus beaux, les plus forts, n'étaient que des fleurs japonaises qui ont besoin de l'eau de la com-passion amoureuse pour s'épanouir. Mes paroles passent par les grottes humides de ma gorge et de ma bouche avant de quitter mes lèvres et de faire vibrer l'air jusqu'aux tympans de leur destinataire. Alors elles se métamorphosent, se désagrègent et se prolongent en fins réseaux jusqu'aux fibres les plus sensibles qui mènent à la cible du coeur.
  Nomina numina. Le sens des mots naît de leurs résonances. Ils ne se disent qu'en faisant trembler les ondes qui nous entourent. Les mots ont toujours la forme que leur donne la parole, et la finesse et le velours de leur farine sont commandés par la voix. Un certain accord d'humeurs fait le charme des voix harmonieuses, même celles qui disent la souffrance. Une voix belle est une voix juste, qui n'abuse pas de sa séduction mais au contraire la soumet au soin de l'autre. Le beau souci d'une voix belle est de caresser l'autre et de le soulager une à une des pellicules de sa douleur.
   Liquida Vox. C'est la voix mélodieuse qui m'ôte les épines du coeur. Elle est une image sonore de la compassion. L'homme et la femme ont deux épiphanies: leur visage et leur voix. Ce film nous enseigne que le premier ne précède pas toujours la seconde. Et si le visage n'appelle pas la voix, la voix appelle toujours le visage.  

lundi 6 janvier 2014

The Immigrant (James Gray, 2013)

Je suis d'autant plus déçu par ce film que j'avais beaucoup aimé Two Lovers (cf mon blog). Ce n'est pas que ce mélo charbonné manque de chair - mais la chair est opaque - ni même d'âme - mais c'est une âme au tombeau. Ce n'est pas non plus que le thème en soit usé, ce n'est pas que les acteurs soient mauvais (Joachim Phoenix en rajoute quand même un peu, surtout vers la fin ), c'est tout simplement que la mise en scène n'est pas charpentée ou, plutôt, que sa charpente soit si molle qu'elle se déforme sous le poids de la panade bilieuse qu'elle devrait in-former et soutenir. Quand la chair n'est pas du muscle mais du plomb, aucune charpente ne peut l'armer ni l'animer.