mercredi 29 avril 2015

Traduction

Bien traduire, c'est rendre familier l'étrange. Mieux traduire, c'est rendre étrange le familier. Mieux traduire c'est retraduire.

"Gavagaï". Le terme fut inventé par le logicien américain Quine (1908-2000), en 1960, dans Word and object. L'histoire est simple: un anthropologue accompagne, dans la forêt, des Indiens dont personne ne parle la langue. Un lapin passe en courant. Les Indiens disent: "Gavagaï" ! Que peut en conclure l'anthropologue? Sûrement pas que "gavagaï" signifie "lapin", car ce pourrait être aussi bien "merde, il a filé!" ou bien "voilà un signe de tempête", si ces gens sont superstitieux, ou encore "n'y touchez pas, c'est un animal maudit!" à moins que ce ne soit "vous devriez en goûter!", ou simplement "ciel;", et...quantité d'autres possibilités.

Dans Toute une vie, Jan Zabrana s'amuse au passage de l'absurdité des traductions mécaniques ( du genre "j'ai un moustique sur la façade" pour "j'ai un cousin sur le Front") : "Nous avons de l'alcool mais la viande est avariée", ainsi l'ordinateur traduisit-il la phrase biblique "L'esprit est résolu mais la chair est faible", de l'anglais en russe. Mais ici l'absurdité est signifiante, ce qui n'est pas le cas de cette phrase lue sur un panneau routier: " En raison de travaux sur la voie de déviation, la route nationale est momentanément réouverte."

Ecrire c'est traduire en même temps qu'inventer (ses pensées, ses sentiments, ses "visions", etc.), c'est donc déjà trahir. Alors traduire un texte dans une autre langue, c'est faire un peu la même chose, sauf que le texte n'est plus traduit à chaud et à vif et à l'état naissant, mais tout cuit, tout verni: c'est une traduction qui est traduite. C'est une fois de plus, est-ce une fois de trop? Ou la tentative d'accomplir le chemin inverse; c'est-à-dire de retourner vers le chaud et le vif?

lundi 27 avril 2015

Horizons (17)

Vivre sans penser à autre chose est impossible. Ce serait être de l'en-soi pur,une pierre, une machine morte, c'est-à-dire un objet agi, englouti dans le Néant totalisé. L'horizon nous sauve.

dimanche 19 avril 2015

Etymaginaire (9)

Vachier! -  Rabrouement glaiseux (un peu vert ) qu'on adresse en son patois à un cow-boy morvandiau.

Consensualité -  Jouissance haso-asinienne (1) à se coucher bijectivement (2) le poil (3).

Consensualisme - Philosophie de la consensualité.

Furoncle -  Avuncolère.

Hémorroïdes -  Emeraudes rouges (ou saphirs).

Exorbitant -  Qui fait jaillir l'oeil sous l'arcade, comme un coucou!

(1) La hase est la femelle du lièvre, cousin du lapin, appelé autrefois "conil" ou "conin". Asinus asinum fricat : l'àne frotte (flatte) l'àne.
(2) Réciproquement.  (3) "Coucher le poil" : flatter (Gide).

samedi 18 avril 2015

Horizons (16)

C'est une chose étrange que les sensibilités que donne l'amour, soit pour la joie ou pour la douleur; et ceux qui ont vécu sans les ressentir peuvent être accusés avec raison d'être morts stupides. Ce feu subtil et vivifiant éveille les âmes les plus assoupies et subtilise facilement les sentiments les plus grossiers; dès que l'esprit en est embrasé, il prend une certaine activité qui n'est naturelle qu'à la flamme, mais dans cette délicatesse, que l'âme acquiert pour tout ce qui concerne la chose aimée, si l'on est sensible aux moindres faveurs, on n'est insensible aux moindres injures, et ce commerce est un agréable champ, où les épines sont en plus grand nombre que les roses. Comme un regard favorable, un petit sourire, un mot indulgent ravissent de joie en de certaines occasions : aussi ne faut-il en quelques rencontres qu'un petit refus, qu'un coup d'oeil altier, et même qu'une légère froideur pour faire mourir de déplaisir. Amour est un tyran désordonné qui fait connaître sa grandeur sans aucune modération; quand il donne, ce sont des profusions étranges, mais quand il exige, il n'ôte pas seulement la franchise et le repos à ses sujets; il les dépouille de toute sorte de bien et ne leur laisse pas même l'espérance de voir diminuer leurs maux.
 Tristan L'Hermite, Le Page disgracié, P.U.G., p. 83.