Le "non-sense" est un produit du"sense", son écho inversé dont l'effet s'apparente à une électrocution. Le satiriste met les doigts dans la prise pour faire disjoncter le sens. Faute de courant, les machines s'arrêtent, et alors on peut regarder le monde et entendre son prochain. Quelle poésie dans cette phrase -apparemment insensée- de Lewis Carroll: "Il était une fois une coïncidence qui partit se promener avec un petit accident, et ils rencontrèrent une explication, si vieille qu'elle était toute de travers et ressemblait davantage à une énigme." (Sylvie et Bruno)
Le rôle du non- sens théâtral, donc spectaculaire, tel que celui que nous font éprouver Alice, Hervé et Marie, dans la charade intitulée Complètement là, n'est pas de redresser les explications, mais il est au moins de pointer du doigt les énigmes. Dont la première et la dernière nous crèvent les yeux: pourquoi vivons-nous ainsi et, tout bêtement, pourquoi vivons-nous? La première proposition est la plus modeste, et se contente de la charge dérisoire. La seconde est d'une ambition à la mesure de notre énigme: métaphysique. Complètement là, à la manière britannique, nous plonge dans les deux. On a cru et on croit encore à tellement de choses, alors pourquoi serait-il absurde de prétendre que la TSF existait déjà à l'époque romaine? Des preuves? Un archéologue a fait des fouilles à Rome et sur la plupart des sites romains, et jamais il n'a trouvé de fils! L'absurde n'est-il pas une loi fondamentale de l'univers? En réalité, il n'y a pas un mais deux absurdes: l'hypothèse de l'infinitude de l'espace et du temps n'est ni plus ni moins absurde que celle de leur finitude. Comme disait une punaise de comptoir à l'oreille de Jean-Marie Gourio: "Je vois pas pourquoi ils ont construit la tour Eiffel à Paris, y a pas un Parisien qui la visite!"
La philosophie cartésiano-kantienne voudrait charitablement nous faire croire qu'il n'y a pas de signes sans significations, MAIS nous sommes nous-mêmes ces signes. Tchekhov l'avait déjà compris, c'est pourquoi il évitait de distinguer le comique du tragique. Aucune autre vision de la vie n'est envisageable. Une fleur ne se cueille pas toute seule, ou alors c'est un suicide. Un moyen parmi d'autres de faire la révolution (ou à l'inverse de démontrer son absurdité) serait par exemple d'expédier des oranges au Paraguay.
Les univers concentrationnaires sont particulièrement friands du non- sens. Ils ont été institués par de grands sages qui nous enseignent que "l'homme dérisoire" est un pléonasme. Ainsi Amalrik, déjà au Goulag, fut condamné à une nouvelle peine de camp pour avoir ( selon la lettre même de l'acte d'accusation) "prétendu calomnieusement que la liberté d'expression était inexistante en URSS."
Les grands administrateurs du monde finiront bien par trouver la fameuse machine dont rêvait Prévert: la machine à peser les balances.
Le plus réfléchi est encore Gombrowicz qui s'étonne qu'on éprouve le besoin, en entrant dans ce monde, de donner des explications. Il fait toujours assez clair pour qu'on voie qu'il fait sombre, et inversement.
Qu'est-ce qui symboliserait le mieux à la fois l'activité humaine et sa futilité? Ce serait, selon John Donne, de fixer un cadran solaire sur le fond d'un tombeau.
Personne n'inspire autant de confiance qu'un Ambrose Bierce qui annonce d'emblée la couleur de son honnêteté: "Ma parole vaut son pesant d'or".
Soloviev est le plus radical de tous: "L'homme descend du singe, donc aimons-nous les uns les autres." Autrement dit: l'absurde ne doit pas nous disperser comme dans une explosion du sens, mais au contraire nous rassembler comme après une catastrophe. Il faut chatouiller l'absurde pour le faire rire, mais savoir aussi le faire crier, lui faire sentir dans sa chair que si notre existence ne s'explique pas, au moins elle se justifie, s'acquitte, s'absout.
Etymologiquement, l'absurde est ce qui reste sourd à la raison mais non pas invulnérable à la sensibilité. La discordance est humaine.
Complètement là, à la masse, sans doute, à la ramasse, peut-être, mais vraiment de ce monde!