Quel plaisir de revoir cette comédie tellement grave que j'avais oublié que c'en était une!
Le poison de la publicité (à la radio) y est dénoncé avec une violence si bien cousue dans une réplique de Kirk Douglas (dans le rôle d'un professeur de lettres mal payé) qu'aujourd'hui encore, paraît-il, lorsque passe le film sur certaines chaînes américaines, cette réplique est censurée! A l'époque, la publicité a encore le "charme" paradoxal de la néophilie et forme une sauce avec l'inculture revendiquée et triomphante, liée par un snobisme aux soubassements dorés et argentés. Depuis, la sauce a perdu son piquant mais a gagné en divulsion au point de finir par avaler nos "parts de cerveau disponibles". L'outrance caricaturale du personnage de la publicitaire, moche, autoritaire et bornée, ne prêterait qu'à un rire superficiel si la tirade de Kirk Douglas ne mettait fin à la pochade comme une douche glacée vient couper brutalement une pluie tiède: la satire serait peu de chose sans le verbe et le verbe bien vain sans le sentiment de fragilité et le besoin d'amour qu'il manifeste.
Ce verbe et cet amour s'incarnent ici d'une manière si subtile (pour employer une métaphore "licière" ) que non seulement les personnages nous touchent mais qu'ils nous donnent le sentiment que nous les touchons nous-mêmes, que nous entrons dans leur décor, le paysage physique et psychologique de leur vie et que, silencieusement, nous les écoutons vivre, respirons leurs fleurs et ressentons la douce chaleur provinciale et nostalgique qui émane de l'americana, cette vision de tranquillité illusionnelle que donnent de leur pays la plupart des réalisateurs hollywoodiens. Avec Chaînes conjugales, l'americana demeure dans le cadre mais s'évapore par le moyen d'une mise en scène qui fuit le tressage spécieux du feuilleton et de la légende. Grand film psychologique sans psychologisme, Chaînes conjugales se départ de l'habituelle contrefaçon historiale du réel: c'est d'l'histoire, pas d'la" stoire"!
Le charme un peu hypnotique qu'exhale pourtant ce film où la parole agit comme un filet "engeôleur", naît essentiellement de la présence invisible d'un personnage ("deus ex machina" inversé) qui ne tient ni ne tire les ficelles de marionnettes, mais déclenche l'engrènement d'humaines pensées (Désirs humains, qui sera pris cinq ans plus tard, aurait pu être un meilleur titre en français, plus onirique et moins entravant), des pensées qui n'ont plus qu'à se dévider: le présent pâlit et le passé le recouvre peu à peu comme la voix de la mystérieuse Addie Ross encharme, inquiète, et vient troubler le miroir trop calme de l'eau du temps. Le langage est notre plus belle aventure, la parole son incarnation insaisissable, la voix sa chair spirituelle, la voix féminine son extase. Même ici ralentie, adoucie, ironique voire facécieuse, la voix soyeuse et pleine de la femme invisible est la plus sensuelle des invitations à être.
lundi 22 décembre 2008
jeudi 18 décembre 2008
"Où est le becquet?
_ Bé! à Chelles!"
A propos de Houellebecq, romancier du qu'on-s'en-suce, et de B.H.L., philosophe d'idées générales: la célébrité n'est qu'une question de (dis)proportion.
"Fame and Fortune" sont réversibles dans les deux sens! Noter que:
1. Art et vedettariat sont antinomiques.
2. Intelligence et succès relèvent au mieux de l'équivoque, au pis de la méprise (ou inversement).
3. L'arx Tarpeia est aussi injuste que la dulie capitoline.
Houellebecq et B.H.L. n'ont de génie ni l'un ni l'autre, mais ils ne sont pas dépourvus du talent d'intégrer le fatras pétaudier de la vie "culturelle". Comment en ont-ils émergé? L'un par la provocation, l'autre par le toupet. Deux moyens factices mais efficaces de se singulariser. Cette facticité provoque inséparablement le trop-d'amour et le trop-de-haine. Pour pouvoir se plaindre de l'une, il faudrait renoncer à l'autre, donc à son agent: le carottage intellectuel. Un écrivain sincère est quelquefois moqué, il n'est jamais vilipendé. Pourtant quoi de plus sincère que de vouloir être aimé? Oui. Mais le vouloir à tout prix est importun. Certains diront gluant. Voyez Sarko, ce turlutan, ce charlapin, qui nous colle aux doigts comme une vieille tarlatane!
Le succès, pas seulement chez un artiste, est forcément une preuve de vulgarité, au moins partielle.
A propos de Houellebecq, romancier du qu'on-s'en-suce, et de B.H.L., philosophe d'idées générales: la célébrité n'est qu'une question de (dis)proportion.
"Fame and Fortune" sont réversibles dans les deux sens! Noter que:
1. Art et vedettariat sont antinomiques.
2. Intelligence et succès relèvent au mieux de l'équivoque, au pis de la méprise (ou inversement).
3. L'arx Tarpeia est aussi injuste que la dulie capitoline.
Houellebecq et B.H.L. n'ont de génie ni l'un ni l'autre, mais ils ne sont pas dépourvus du talent d'intégrer le fatras pétaudier de la vie "culturelle". Comment en ont-ils émergé? L'un par la provocation, l'autre par le toupet. Deux moyens factices mais efficaces de se singulariser. Cette facticité provoque inséparablement le trop-d'amour et le trop-de-haine. Pour pouvoir se plaindre de l'une, il faudrait renoncer à l'autre, donc à son agent: le carottage intellectuel. Un écrivain sincère est quelquefois moqué, il n'est jamais vilipendé. Pourtant quoi de plus sincère que de vouloir être aimé? Oui. Mais le vouloir à tout prix est importun. Certains diront gluant. Voyez Sarko, ce turlutan, ce charlapin, qui nous colle aux doigts comme une vieille tarlatane!
Le succès, pas seulement chez un artiste, est forcément une preuve de vulgarité, au moins partielle.
L'alouette Lulu
Il était une fois un loup féroce et très méchant qui poursuivait un mouton dans la prairie. Mais un paysan l'aperçut et lui courut après avec sa fourche. Le loup s'enfuit et dans sa fuite il piétina le nid d'une alouette à l'orée du bois. Cette alouette s'appelait Lulu, parce qu'elle chantait toujours ainsi: lu-lu, lu-lu...Elle avait rassemblé un par un les brins de paille, les plumettes et le duvet qui lui avaient permis de confectionner son nid, et voilà que d'un coup tout était chamboulé et dispersé. Lulu fut très en colère et décida d'aller donner une leçon à ce loup grossier et malpoli. Mais comment s'y prendre (car souviens-toi qu'il était féroce et très méchant)?
De son côté, ce loup avait faim. Il n'avait pas l'habitude de pourchasser les moutons et les agneaux pour s'amuser, mais parce qu'il fallait bien qu'il remplisse sa panse avec autre chose que des laitues de chien et des pissenlits! Donc le loup continuait à rôder en se demandant s'il allait trouver à manger, et Lulu l'alouette commençait à réparer son nid en méditant un moyen de faire regretter au loup d'avoir foulé de sa vilaine patte le petit séjour douillet qu'elle avait bâti pour ses futurs petits.
Quant au mouton, que le loup n'avait pas réussi à rattraper, il avait encore le coeur qui battait très fort d'avoir couru et d'avoir eu peur. Mais il se rasséréna et se sentit bientôt tranquille parce que, non loin de lui, le paysan avec sa fourche le surveillait. "Le loup, se disait Tiretaine (c'était le nom du mouton) , n'osera plus revenir, il aura trop peur que le paysan l'empale et le transperce avec sa fourche!" Mai le loup avait faim et il revint. Il se cachait derrière un arbre, et, quand il vit que le paysan entrait dans sa grange et son fenil pour y chercher un outil, il bondit sur le pauvre Tiretaine et l'emporta loin dans le bois. Le paysan entendit le mouton crier: "A l'aide! au secours!" Mais il était trop tard. Il eut beau courir, la fourche en avant, ses grosses bottes de caoutchouc s'alourdissaient de terre à chaque enjambée et il ne put jamais rattraper le fugitif affamé.
Arrivé dans le bois, le loup déposa le mouton tout tremblant qui le suppliait de l'épargner. "Que t'ai-je fait? disait Tiretaine. Je n'ai jamais causé de tort à quiconque ni jamais croqué le moindre criquet. Pourquoi veux-tu me faire mourir?
-Te faire mourir n'est pas pour moi un jeu, dit le loup. Mais j'ai grand faim, et si je ne veux pas mourir de cette faim, il faut bien que de temps en temps je croque un mouton.
-Ne peux-tu rien manger d'autre?
-Si, un poulet ou un lapin. Mai les lapins se cachent dans leurs terriers, et, la dernière fois que j'ai essayé de goupiner et larronner une poule dans la basse-cour, ce vilain manant de fermier a failli me couper les pattes avec sa faux. Alors, que veux-tu! tu n'as pas de chance, je dois te manger, mouton."
Et ce disant le loup ouvrit toute grande sa gueule remplie de longs crocs effilés et pointus et ...
Mais que faisait pendant ce temps l'alouette Lulu? elle avait trouvé, je crois, le moyen de punir le loup: avisant et repérant un vieux mur dont les briques branlantes ne tenaient que par un peu de ciment effrité, elle sentit ses forces grandir et décupler (la colère rend parfois un chétif oiseau aussi vigoureux qu'un aigle) : elle saisit entre ses petites pattes une brique mille fois plus lourde qu'elle, et s'envola en direction du bois. Elle avait vu que le loup avait emporté le mouton, et elle volait à tire-d'aile pour arriver avant que le féroce animal n'ait eu le temps de mettre dans son ventre le malheureux Tiretaine...
Le loup avait donc ouvert l'immense gueule qu'il s'apprêtait à refermer et reclaquer sur le pauvre mouton: ses babines étaient noires et luisantes et son interminable langue rouge dégoulinait de salive. Quel bon repas il allait faire! C'est alors que jaillit du ciel, traversant tout à coup les feuillages, Lulu, l'alouette pleine de courage et de courroux, les yeux brillant du feu de la vengeance, petit oiseau que la rage avait rendu si fort qu'il pouvait voler avec une brique entre les pattes, Lulu, qui fondit et s'abattit si lourdement sur le loup qu'elle put laisser tomber la brique dans sa grande gueule ouverte et permettre ainsi au mouton Tiretaine de s'échapper et d'aller enfin se mettre à l'abri dans l'enclos de la ferme pour y brouter paisiblement herbes et pâquerettes.
Le loup referma ses grosses mâchoires sur quoi? sur le mouton? Que nenni, mon petit! Il les referma sur une nourriture bien dure et bien cruelle, et qu'il ne pourrait jamais digérer.
Il croyait s'en lécher la langue, il s'en croqua les dents.
De son côté, ce loup avait faim. Il n'avait pas l'habitude de pourchasser les moutons et les agneaux pour s'amuser, mais parce qu'il fallait bien qu'il remplisse sa panse avec autre chose que des laitues de chien et des pissenlits! Donc le loup continuait à rôder en se demandant s'il allait trouver à manger, et Lulu l'alouette commençait à réparer son nid en méditant un moyen de faire regretter au loup d'avoir foulé de sa vilaine patte le petit séjour douillet qu'elle avait bâti pour ses futurs petits.
Quant au mouton, que le loup n'avait pas réussi à rattraper, il avait encore le coeur qui battait très fort d'avoir couru et d'avoir eu peur. Mais il se rasséréna et se sentit bientôt tranquille parce que, non loin de lui, le paysan avec sa fourche le surveillait. "Le loup, se disait Tiretaine (c'était le nom du mouton) , n'osera plus revenir, il aura trop peur que le paysan l'empale et le transperce avec sa fourche!" Mai le loup avait faim et il revint. Il se cachait derrière un arbre, et, quand il vit que le paysan entrait dans sa grange et son fenil pour y chercher un outil, il bondit sur le pauvre Tiretaine et l'emporta loin dans le bois. Le paysan entendit le mouton crier: "A l'aide! au secours!" Mais il était trop tard. Il eut beau courir, la fourche en avant, ses grosses bottes de caoutchouc s'alourdissaient de terre à chaque enjambée et il ne put jamais rattraper le fugitif affamé.
Arrivé dans le bois, le loup déposa le mouton tout tremblant qui le suppliait de l'épargner. "Que t'ai-je fait? disait Tiretaine. Je n'ai jamais causé de tort à quiconque ni jamais croqué le moindre criquet. Pourquoi veux-tu me faire mourir?
-Te faire mourir n'est pas pour moi un jeu, dit le loup. Mais j'ai grand faim, et si je ne veux pas mourir de cette faim, il faut bien que de temps en temps je croque un mouton.
-Ne peux-tu rien manger d'autre?
-Si, un poulet ou un lapin. Mai les lapins se cachent dans leurs terriers, et, la dernière fois que j'ai essayé de goupiner et larronner une poule dans la basse-cour, ce vilain manant de fermier a failli me couper les pattes avec sa faux. Alors, que veux-tu! tu n'as pas de chance, je dois te manger, mouton."
Et ce disant le loup ouvrit toute grande sa gueule remplie de longs crocs effilés et pointus et ...
Mais que faisait pendant ce temps l'alouette Lulu? elle avait trouvé, je crois, le moyen de punir le loup: avisant et repérant un vieux mur dont les briques branlantes ne tenaient que par un peu de ciment effrité, elle sentit ses forces grandir et décupler (la colère rend parfois un chétif oiseau aussi vigoureux qu'un aigle) : elle saisit entre ses petites pattes une brique mille fois plus lourde qu'elle, et s'envola en direction du bois. Elle avait vu que le loup avait emporté le mouton, et elle volait à tire-d'aile pour arriver avant que le féroce animal n'ait eu le temps de mettre dans son ventre le malheureux Tiretaine...
Le loup avait donc ouvert l'immense gueule qu'il s'apprêtait à refermer et reclaquer sur le pauvre mouton: ses babines étaient noires et luisantes et son interminable langue rouge dégoulinait de salive. Quel bon repas il allait faire! C'est alors que jaillit du ciel, traversant tout à coup les feuillages, Lulu, l'alouette pleine de courage et de courroux, les yeux brillant du feu de la vengeance, petit oiseau que la rage avait rendu si fort qu'il pouvait voler avec une brique entre les pattes, Lulu, qui fondit et s'abattit si lourdement sur le loup qu'elle put laisser tomber la brique dans sa grande gueule ouverte et permettre ainsi au mouton Tiretaine de s'échapper et d'aller enfin se mettre à l'abri dans l'enclos de la ferme pour y brouter paisiblement herbes et pâquerettes.
Le loup referma ses grosses mâchoires sur quoi? sur le mouton? Que nenni, mon petit! Il les referma sur une nourriture bien dure et bien cruelle, et qu'il ne pourrait jamais digérer.
Il croyait s'en lécher la langue, il s'en croqua les dents.
Force et faiblesse
"Je suis bouddhiste parce que je suis conscient de mes faiblesses, je suis chrétien parce que j'avoue ma faiblesse, je suis juif parce que je me moque de ma faiblesse, je suis musulman parce que je combats ma faiblesse, et je suis athée si Dieu est tout- puissant." Atik Rahimi
vendredi 12 décembre 2008
Valse avec Bachir
Ce film, de l'Israélien Ari Folman, m'a scotché sur mon fauteuil comme un sparadrap sur une plaie. Loin d'être une idée scabreuse, branchée ou provocatrice, l'idée d'animer des dessins (non pour montrer mais) pour évoquer l'horreur d'un massacre délibéré d'innocents, s'est avéré un procédé modeste et grave: faire connaître la réalité d'un fait monstrueux sans entrer dans l'exhibition ou le pathos. Ce qui s'est passé a été vécu de tout près par le narrateur, mais l'abomination fut telle que sa mémoire l'a scotomisé. Ce film a donc une fonction reconstructrice. Il (re)dessine ce que le souvenir n'a pu assumer. Ainsi, la violence ne surgit pas brutalement, elle renaît de linéaments anamnésiques recueillis dans une enquête auprès des témoins de sa perpétration. La réalité, de cette façon, n'est pas soumise au réalisme spectaculaire d'une reconstitution scénarisée, actée, figurée, pyrotechnisée, elle est libre d'exprimer sa nature sidérante et cauchemardesque, trait après trait, propos après propos, qui s'ajoutent, se complètent, s'affinent et nous donnent à voir et à sentir ce que fut la guerre du Liban de 1982. Et on sort de la projection secoué par une émotion rien moins que passagère.
Faire une fiction de cette histoire aurait été obscène. Mais pourquoi pas un documentaire? Parce qu'alors le film aurait été d'une nature différente: il lui aurait manqué cette prégnance d'onirisme noir qui fait son originalité: le dessin opère pour ainsi dire une tranfusion d'imaginaire, celui du narrateur venant imprégner le nôtre, et l'enrichir d'un fantasme obsédant, et chimérique au sens propre, fait à la fois de l'étoffe tourmentée de l'irrémédiable et de ses projections larvaires et flottantes dans nos psychés. Le monstre hallucinant de la cruauté animale des hommes nous hante par la simple (!) magie d'un art lui-même hybride qui doit son chef-d'oeuvre à la perfection de son mélange (ir)réalisé. "Pour moi, dit Ari Folman, l'animation, c'est la liberté totale".
Dans l' entretien qu'il accorde à Télérama le 10/12/08, Jacques Rancière nous demande de nous souvenir "de la phrase un peu provocatrice de Godard, qui disait que l'épopée est réservée à Israël et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard? Que la fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux victimes, c'est de montrer leur réalité, de témoigner de leur misère. Le véritable art critique doit déplacer ce type de partage fondamental. Certains artistes s'appliquent d'ailleurs à le faire. Le dessin animé Valse avec Bachir, par exemple, subvertit la forme documentaire."
Faire une fiction de cette histoire aurait été obscène. Mais pourquoi pas un documentaire? Parce qu'alors le film aurait été d'une nature différente: il lui aurait manqué cette prégnance d'onirisme noir qui fait son originalité: le dessin opère pour ainsi dire une tranfusion d'imaginaire, celui du narrateur venant imprégner le nôtre, et l'enrichir d'un fantasme obsédant, et chimérique au sens propre, fait à la fois de l'étoffe tourmentée de l'irrémédiable et de ses projections larvaires et flottantes dans nos psychés. Le monstre hallucinant de la cruauté animale des hommes nous hante par la simple (!) magie d'un art lui-même hybride qui doit son chef-d'oeuvre à la perfection de son mélange (ir)réalisé. "Pour moi, dit Ari Folman, l'animation, c'est la liberté totale".
Dans l' entretien qu'il accorde à Télérama le 10/12/08, Jacques Rancière nous demande de nous souvenir "de la phrase un peu provocatrice de Godard, qui disait que l'épopée est réservée à Israël et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard? Que la fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux victimes, c'est de montrer leur réalité, de témoigner de leur misère. Le véritable art critique doit déplacer ce type de partage fondamental. Certains artistes s'appliquent d'ailleurs à le faire. Le dessin animé Valse avec Bachir, par exemple, subvertit la forme documentaire."
Art & culture
" Koons à Versailles, c'est la grosse entreprise artistique accueillie par la grosse entreprise culturelle de l'Etat, l'art "critique" devenu officiel, deux entreprises qui traitent de puissance à puissance." Jacques Rancière, in TELERAMA n°3074 (10/12/08), p. 18.
jeudi 11 décembre 2008
La vie philosophique
L'absurde honte de toute existence n'est pas consolable. Alors, inutile de pleurer, affilons plutôt nos regards et rendons la pénétration riante.
mercredi 10 décembre 2008
Réductionnisme
C'est une théorie qui prétendrait expliquer, par exemple, la concupiscence impérialiste de Napoléon, Hitler et similes, comme un comportement compensatoire, un "retour de lot" du ressentiment, une soulte démesurée censée les indemniser de deux iniquités ou deux injures du surmoi social: premièrement, la petitesse de leur taille; deuxièmement, la dimension réduite de leur pénis. A cet aunage (je n'ose dire "sous cette verge") Mimi Mathy aurait déjà dû envahir les galaxies. Sauf que lui font défaut deux moteurs zob-ligatoirement compulsifs: la masculinité et la paranoïa.
mardi 9 décembre 2008
L'eau en poudre
On ne pourrait jamais l'inventer, croyait-on. Eh bien, c'est fait. Une équipe de l'Université de technologie de Compiègne a sublimé le " principe d'incompossibilité dirimante"(appelons-le comme ça). Eau sèche, poudre liquide, selon le moment. L'astuce réside dans le fait qu'il s'agit d'une transformation non pas intégrale mais "seulement" hautement proportionnelle:98%.Il reste deux défis pour nos cerveaux post-modernes: transmuter le plomb en or, et créer le mouvement perpétuel. Mouvement perpétuel de première espèce: une machine qui fonctionnerait sans énergie, en contradiction avec le premier principe de la thermodynamique. Ou mouvement perpétuel de seconde espèce: une machine qui ferait fi de l'entropie et fonctionnerait au contact d'une seule source de chaleur, contredisant le second principe de la thermodynamique. C'est probablement pour demain, pour après-demain ou après-après-demain. Reste à trouver l'astuce...
vendredi 5 décembre 2008
unique
Si j'étais condamné à ne garder qu'un mot, j'hésiterais entre "plaisir" et"vivant". Je choisirais finalement "vivant", participe PRESENT taillé assez grand dans l'universelle finitude à laquelle nous avons une fois et pour toujours accès.
Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Françoise Delrue
L'auteur (1958-1993) s'inscrit dans la veine autrichienne de la dénonciation de cette petite bourgeoisie racornie qui s'est couchée sous le nazisme et ne s'en est jamais relevée ni désinfectée.
La mise en scène prend le parti de la caricature, en soulignant l'obscène et le sordide.
La première partie, totalement statique, m'a paru interminable: du sous-Beckett ionescoïsé, fétide et latrinier. Mais elle installe peut-être un malaise nécessaire.
La seconde est vivante et forte: l'étroitesse du réel dans lequel évoluent les personnages (trois femmes, dont l'une, pour ajouter à l'inconfort, est interprétée par un homme) les oblige à fantasmer. Et, même si leurs fantasmes sont aussi scato et ringards que leurs préoccupations fonctionnelles ordinaires, ils ont une aura onirique et forment une projection mentale quasi cinématographique. Nous en sommes animés, nous les partageons presque.
C'est alors qu'explose la "Petite Marie": seule éclairée en scène, elle est la bouche d'où sort enfin la vérité qui va ruiner les échafaudages tocards des molles cervelles (qu'elles appellent "la viande à l'intérieur") des mégères - l'une pute et l'autre rombière- dont elle est la souillon. La déboucheuse de cabinets devient une impitoyable Pythie, qui dirait l' hic et nunc rédhibitoire et le dit avec une violence d'autant plus implacable que sa bouche est le lucernaire de l'Innocence, le puits même de la lumière de "Dieu". Marie (l'actrice et son personnage) nous fait vivre un MOMENT sublime. Sa beauté, ombrée et mâchurée jusqu'alors par un grimage expressionniste, éclate soudain. Elle semble portée par la Vérité qui jaillit de ses lèvres ensoleillées et fait léviter son corps en gloire. Ce nettoyage ingénu des écuries d'Augias de leur intelligence (l'avers du "propre en ordre") est insupportable aux deux carognes et provoque dialectiquement l'égorgement grand-guignolesque de la petite Marie. Tout est fini? Tout recommence à l'infini, en hachis, c'est à dire en farce. L'impression qu'on a en sortant d'un tel spectacle est que la langue de l'écrivain est l'organe magique qui métamorphose le dégoût d'exister en appétit d'être, et l'"étronifiant"(comme dirait Flaubert) en friandise spirituelle.
La mise en scène prend le parti de la caricature, en soulignant l'obscène et le sordide.
La première partie, totalement statique, m'a paru interminable: du sous-Beckett ionescoïsé, fétide et latrinier. Mais elle installe peut-être un malaise nécessaire.
La seconde est vivante et forte: l'étroitesse du réel dans lequel évoluent les personnages (trois femmes, dont l'une, pour ajouter à l'inconfort, est interprétée par un homme) les oblige à fantasmer. Et, même si leurs fantasmes sont aussi scato et ringards que leurs préoccupations fonctionnelles ordinaires, ils ont une aura onirique et forment une projection mentale quasi cinématographique. Nous en sommes animés, nous les partageons presque.
C'est alors qu'explose la "Petite Marie": seule éclairée en scène, elle est la bouche d'où sort enfin la vérité qui va ruiner les échafaudages tocards des molles cervelles (qu'elles appellent "la viande à l'intérieur") des mégères - l'une pute et l'autre rombière- dont elle est la souillon. La déboucheuse de cabinets devient une impitoyable Pythie, qui dirait l' hic et nunc rédhibitoire et le dit avec une violence d'autant plus implacable que sa bouche est le lucernaire de l'Innocence, le puits même de la lumière de "Dieu". Marie (l'actrice et son personnage) nous fait vivre un MOMENT sublime. Sa beauté, ombrée et mâchurée jusqu'alors par un grimage expressionniste, éclate soudain. Elle semble portée par la Vérité qui jaillit de ses lèvres ensoleillées et fait léviter son corps en gloire. Ce nettoyage ingénu des écuries d'Augias de leur intelligence (l'avers du "propre en ordre") est insupportable aux deux carognes et provoque dialectiquement l'égorgement grand-guignolesque de la petite Marie. Tout est fini? Tout recommence à l'infini, en hachis, c'est à dire en farce. L'impression qu'on a en sortant d'un tel spectacle est que la langue de l'écrivain est l'organe magique qui métamorphose le dégoût d'exister en appétit d'être, et l'"étronifiant"(comme dirait Flaubert) en friandise spirituelle.
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