L'effroyable vieillard Clemenceau, qui d'ailleurs a les yeux bridés...
Thomas Mann, Journal, 1918-1923.
jeudi 30 novembre 2023
Figures (2880)
Beauté (81)
C'était si beau, qu'il comprit qu'il ne fallait en parler à personne.
Valery Larbaud, Enfantines, La grande époque.
Écriturisme (1)
Il y a les écrivains et il y a les écrituriens (cf les "écrivants" de Barthes), dont beaucoup d'écrituriennes, qui ne font pas la différence entre le roman ou le récit qu'ils sont censés écrire, et leur journal intime. C'est peut-être de l'art brut... (?)
mercredi 29 novembre 2023
Figures (2879)
... sa tête de mort sculptée dans un calcul biliaire...
Léon Daudet, à propos de Clemenceau...
Beauté (80)
La beauté est le fondement de toutes les valeurs.
Mikel Dufrenne, L'inventaire des a priori.
Écriture physique (13)
Courte réponse au long article de Régine Detambel paru dans Le Monde des Livres du 11/01/08. (cf ici dans Écriture physique 1 à 12).
Qu'un texte soit "martelé" doit-il être la condition qui régit sa réception? Et Proust? Et Joë Bousquet? Et Leopardi? Le couché, le paralytique, le recroquevillé? Et tous les incarcérés, les sans membres, les Bauby*? N'écrivent-ils pas avec leur corps souffrant? Ils écrivent sans souffle (Constance Debré), sans muscles, et parfois sans nerfs. Ils écrivent du plus profond d'eux-mêmes. L'écriture, disait Antoine Arnauld (dans sa Grammaire de Port- Royal) est "verba intransitiva", et ne peut se réduire à une quelconque activité kinésique ou kinésthésique, ou simplement rythmique. Car écrire est faire parler son être, par le truchement de son esprit. D'abord.
*Jean-Dominique Bauby dicta Le scaphandre et le papillon avec ses yeux...
L'âme et l'esprit (2)
J'ai passé mon existence dans la certitude qu'une âme vaut toujours une autre âme, mais aussi qu'un esprit ne vaut pas toujours un autre esprit: je suis certain de l'inégalité des esprits.
Jean Guehenno
mardi 28 novembre 2023
Figures (2878)
Il méprise l'espèce autant que les préjugés.
Maurice Martin du Gard, à propos de Clemenceau, in Les Mémorables, I.
Beauté (79)
On peut atteindre à la perfection sans nuire à la fraîcheur de l'expression. C'est simplement la définition de la beauté. 19. 58
Écriture physique (12)
[Suite du 11 et fin] - Un texte est sans assise. Il n'a jamais de base stable. Un texte n'aurait d'existence que sous trois formes, et toutes mobiles: à l'état de composition quand on le rumine et le fabrique; à l'état de diction ou de lecture; à l'état martelé, par la course ou par le battoir des femmes, c'est du pareil au même.
Régine Detambel, in Le Monde des livres du 11/01/08. (Demain, ma réponse à ce texte).
lundi 27 novembre 2023
Figures (2877)
Un des secrets de mon habileté, c'est que je n'inquiéterai[s] pas les gens, c'est que je suis un faux fou. Je me souviens d'une femme qui m'avait dit [...]: "Oui, toi tu es un poète qui sait l'heure du train..."
Maurice Clavel; 55.98-99.
Beauté (78)
[Suite du 27 et fin] - Ainsi de l'esprit de ressource contre la duperie et la paralysie: et du plaisir, de la joie, et de l'amour: et l'être humain qui est privé de ces dons, et de cet état de conscience, est privé presque de l'existence elle-même.
James Agee, Louons maintenant les grands hommes.
Écriture physique (11)
[Suite du 10] - Le mot est une foulée. Malherbe recommandait d'aller écouter les crocheteurs. Ces gens parlaient leur travail athlétique, ils lançaient et attrapaient et portaient les mots, ils fabriquaient leurs phrases au cours d'un effort musculaire, pendant que le rythme des battoirs, dans les lavoirs, scandait la rumeur des femmes, leur mémoire et leur imaginaire. (À suivre)
Id, ib.
L'âme et le corps (29)
Pendant cette période de profond épuisement, tout devint clair: c'était l'âme qui se coltinait le corps. L'automatisme des mouvements, les réflexes conditionnés, leur corrélation normale avec les impulsions mentales, tout cela avait disparu. Il apparut ainsi que la station verticale n'était pas inhérente au corps humain: il fallait que la volonté consciente contrôlât ce corps, car autrement il dégringolait comme du haut d'une falaise. La volonté devait le soulever, l'asseoir, le déplacer. Certains jours, il devenait extrêmement difficile de gravir un escalier, et même de marcher en terrain plat. La volonté devait désormais s'occuper de choses qui, depuis la naissance, semblaient aller de soi.
Lidiya Ginzburg, Journal du siège de Leningrad, éd. Christian Bourgois, p. 28.
dimanche 26 novembre 2023
Figures (2876)
Croyant Dieu d'autant plus irréfutable qu'il est absolument indémontrable, c'est sur les ruines de sa preuve, là où bredouillent les langues et défaillent toutes les sciences qu'il en avait fiché l'impossible Nom vivant.
Bernard-Henri Lévy, article sur Maurice Clavel, in N.O. 807 du 28/04/80.
Beauté (77)
{Suite du 26 et fin] - Ainsi de l'esprit de ressource contre la duperie et la paralysie: et du plaisir, de la joie, et de l'amour: et l'être humain qui est privé de ces dons, et de cet état de conscience, est privé presque de l'existence elle-même.
James Agee, Louons maintenant les grands hommes.
Écriture physique (10)
[Suite du 9] - Julien Gracq aussi fut un adepte de la marche comme adjuvant à un traitement mécanique de la phrase, "une espèce de blutage": "La phrase (...) à la fin de la promenade - tournée et retournée le long du chemin - s'est débarrassée souvent de son poids mort. En la comparant au retour avec celle que j'ai laissée écrite, je m'aperçois quelquefois qu'il s'est produit des élisions heureuses, un tassement, une sorte de nettoyage." (À suivre)
Id., ib.
L'âme et le corps (28)
La force de l'âge n'est plus l'âge de la force. La force des choses remplace les choses de la force. Si ce déclin n'est pas embrassé par une transcendance, si le corps - qui autrefois tenait l'âme par la main - n'accepte pas à son tour d'être porté par elle, alors on peut dire qu'on est vieux.
On est vieux quand on ne souffre plus son corps. On est vieux quand l'âme est impuissante. 91.77
samedi 25 novembre 2023
Figures (2875)
Tout était physique chez Maurice Clavel. Mais tout était aussi métaphysique.
Claude Mauriac, in Le Monde du 25/04/79.
Beauté (76)
[Suite du 25] - Il est très possible, et je croirais probable, que bien des animaux éprouvent la beauté, dans l'exultation ou la peur ou quand ils font la cour ou l'amour; beaucoup d'entre eux, à cet égard étant d'évidents Narcisse. Dans ce domaine, je croirais les animaux mieux pourvus que les humains. Je croirais aussi qu'il y a une pureté de cette existence dans la beauté, et participant à elle, qui ne peut guère prendre conscience d'elle-même et de son monde, lequel inévitablement n'est pas perçu par l'état conscient, et ceci est une perte sérieuse. (À suivre)
Id, ib.
Écriture physique (9)
[Suite du 8] - Dans Plaisir poétique et plaisir musculaire, André Spire étudia l'écrivain qui marche sa pensée, dans sa chambre ou dans la campagne: le "verbo-moteur". Gesticulateur et mime, il se frotte les mains, se promène de long en large, bat la mesure, grommelle. Et peu à peu, sous cette impulsion régulière, le flot des paroles et des idées commence à jaillir. Pas de spiritualité sans la fête des muscles. (À suivre)
Id, ib.
vendredi 24 novembre 2023
Figures (2874)
Le chagrin des Belges, à travers le regard et sous la plume d'Hugo Claus* est un chagrin vulgaire et profond. Il est mat. Il ne reflète aucune tristesse et ne brille d'aucune mélancolie. Ce n'est pas un chagrin pour artiste mais un chagrin physique, un désespoir sans écho. On ne devient pas soi-même avec un tel chagrin, on s'annule. C'est un chagrin plus objectif que subjectif et plus vide que métaphysique. Le rire n'y change rien. 89.27
*L'auteur du Chagrin des Belges est une sorte de Belge universel.
Beauté (75)
[Suite du 24] - Il est vrai, ces familles de métayers respectent les délicates pourritures des classes "favorisées", et si peu qu'ils peuvent se les procurer, ils y ont recours, et si naïvement qu'ils y acquièrent une sorte de beauté: mais d'une manière générale, il semble assez exact de dire qu'étant si profondément des entités de la nature, entre des constructions de mains d'hommes à peine plus compliquées, au niveau humain, que celles de nature même, ces gens n'ont guère plus de sens de la "beauté", ou de leur propre beauté, que d'autres entités de la nature, les animaux en tout cas. ( À suivre)
Id. ib.
Écriture physique (8)
[Suite du 7] - Le corps de l'auteur: les poumons, le diaphragme, la gorge, la cavité buccale, les muscles de la langue, certes, mais aussi les cuisses et le périnée et les triceps et toute la clique athlétique. (À suivre)
Id, ib.
jeudi 23 novembre 2023
Figures (2873)
Un écrivain a peu d'armes à sa disposition. Le rire est une arme vitale et physique. Shakespeare et Beckett n'existeraient pas sans le rire. Il n'y a que la jubilation du rire qui puisse donner une dimension au malheur.
Hugo Claus, répondant à Patrick Rœgiers, in Le Matin des livres du 16/10/85 ( à propos du Chagrin des Belges).
Beauté (74)
[Suite du 23] - Qui plus est, les "beautés" les plus profondes et ordinaires, celles qui sont de l'ordre des étoiles et de la solitude dans l'obscurité et de la terre à elle-même vide, proviennent au moins en partie d'un respect mêlé de crainte qui chez un être simple n'est pas plus qu'indicible effroi. (À suivre)
Id, ib.
Écriture physique (7)
[Suite du 6] - Au commencement étaient les pleureuses: balancements du corps, manœuvres articulatoires des gémissements. Au commencement étaient les poèmes confiés à la mémoire musculaire des lèvres, des palais, des gorges, des diaphragmes. On se balançait, les mouvements du corps soutenant les tours de la langue. (À suivre)
Id, ib.
L'âme et le corps (25)
La tête ne marche pas sans le corps puisque la tête est du corps. Et l'âme ne marche pas sans le sexe puisque l'âme est du sexe. Caudex, vertex*.
*Du caudex au vertex, un seul homme.
mercredi 22 novembre 2023
Figures (2872)
Description de la voix de Claudel
On ne peut la comparer qu'à l'action de manger. Elle se repaît des mots, elle les mâche, elle en éprouve le goût et en assimile la substance: elle ne les savoure point avec longueur mais elle s'en délecte avec force; elle y trouve moins des plaisirs subtilement accordés à l'intelligence que des satisfactions profondément organiques; elle écrase les voyelles et broie les consonnes; elle est comme la dévoration d'un lion. il n'y a rien de fluent dans le discours; toutes les eaux de la salive sont absorbées par le pain du verbe et le dissolvent moins qu'elles ne s'incorporent à sa solidité.
Cependant, elle ne donne le sentiment ni de la grossièreté ni même de la matière. Par une transsubstantiation immédiate l'aliment des sons prend la qualité de l'atmosphère; c'est une évaporation qui opère sur des corps plus épais et plus organisés que l'eau et qui produit de l'air, des brumes, des milices de nuages, d'étonnants cumulus.
Adrienne Monnier, Les gazettes.
iation immédiate
Beauté (73)
[Suite du 22] - La terre est là pour la nourriture qu'on en tire; des maisons, des lieux où vivre, sans confort; pour le ciel, c'est imprévisiblement l'ami ou l'ennemi; et toute la nature, tout ce qui est construit dessus, tout ce qu'on porte, tout ce qu'on fait et partout où on regarde se conçoit en termes puissants et simples de besoin et d'espoir, peur et chance, et de fonction. (À suivre)
J. Agee, ib.
Écriture physique (6)
[Suite du 5] - Je veux penser à Pierre Guyotat:"Quand je faisais encore de la "littérature", je n'utilisais pas mes fonctions organiques, cœur, poumons, gorge, etc. (...) il faut, pour lancer la machine à verbe, solliciter le cœur, il faut l'entendre, entendre son battement." Une tachycardie d'effort, c'est un tremplin furieusement vivant pour contraindre l'esprit, pour obliger l'inspiration à venir! une mécanique de l'enthousiasme! une dynamogénie! (À suivre)
R. Detambel, ib.
L'âme et le corps (24)
Comme le suggère l'indication d'Aristote plusieurs fois citée par Roustang: il ne faut pas dire que l'âme est matérielle ou qu'elle est immatérielle, car elle ne peut exister ni comme corps, ni sans le corps, pour la bonne raison qu'elle est "quelque chose du corps", autrement dit ni une partie du corps ni le tout du corps, mais la forme par laquelle le corps est le tout de ses parties."
Vincent Descombes, parlant de La fin de la plainte, de François Roustang, in Q.L. 783 du 16/04/2000.
mardi 21 novembre 2023
Figures (2871)
Au cours d'un gala de la Résistance, à la Comédie-Française, est lu un poème de Claudel à la gloire du général de Gaulle... Mais le lendemain de méchantes langues révèlent que le même académicien, poète, ambassadeur, et business-man, écrivit en 1942 le même poème - à quelques mots près - à la gloire du Maréchal:
Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras et qui n'a que vous et qui ressuscite à voix basse.
France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père.
Jean-Galtier-Boissière, Mon journal depuis la Libération, p. 53, 08/11/45.
Beauté (72)
[Pourquoi les pauvres paysans blancs de l'Amérique en récession des années 30 n'ont-ils pas le "sens de la beauté"?] - (Suite du 21) - L'habitude. L'absence de comparaison. Et de "sophistication" (le mot est recevable d'un sens positif). Le fait de ne pas avoir de raison, d'ombre d'une raison, de regarder quoi que ce soit autrement que selon le besoin et l'usage. (À suivre)
J. Agee, ib.
Écriture physique (6)
[Suite du 5] - Jamais un poète ne parle de ses pieds, il ne parle que de ses ailes. Mes cothurnes à catadioptres me replacent sur orbite et, mue par une famine de griffer, de grapher, dans le vide pour commencer, je reprends mon périple, ma circumnavigation, les bras collés au corps. Je n'ai pas de bureau. Je prends mon essor grâce au petit moteur à transcendance qui bat maintenant son plein. J'écris depuis mon tapis roulant, volant. Je cavale. L'ordinateur ou la page blanche m'attendent au bord de la piste. Tout à coup, je saute en marche. Je me penche sur une feuille et je griffonne. J'en profite pour m'étirer les muscles ischio-jambiers. Puis je me redresse. C'est comme au cirque, oui, le numéro de l'écuyère, qui saute de sa monture au galop, puis remonte, quand ça lui plaît, tandis que la bête sans elle a continué de courir en rond, autour de son invisible noria. (À suivre)
R. Detambel, ib.
lundi 20 novembre 2023
Figures (2870)
Solidement planté sur sa foi, animé d'une véritable fureur d'y convertir les autres, Claudel est à la fois un grand artiste et un dogmatique borné: une contradiction vivante; Gide est fasciné. La lecture de Tête d'or lui a provoqué "un ébranlement de tout l'être". Il résiste: "Claudel souffle sur moi une espèce de typhon religieux qui me secoue du faîte à la base, mais me fatigue plus qu'il ne me convainc". N'empêche; Gide évalue justement la puissance de séduction du verbe claudélien, en exacte symétrie du sien: l'unité contre la diversité, la certitude contre l'inquiétude, la loi contre l'hérésie, l'obéissance contre l'invention, une morale de l'acceptation contre une morale de la conquête. Les deux écrivains s'estiment, comme on se mesure, avant d'entamer, ensemble, le grand combat spirituel qui va dominer leur époque.
Pierre Lepape, Le pays de la littérature, p.588.
Beauté (71)
[Suite du 20] - Ils vivent sur une terre, et dans des maisons, et sous des ciels, et à travers des saisons, qui me semblent beaux par-delà toute autre chose que je connaisse, et eux-mêmes, et les habits qu'ils portent, et leurs mouvements, et leur mode de discours, sont beaux de la même intense et ultime pureté, et généralité: mais par quelle chance ou quel accident suis-je doué de cette "opinion" ou "perception" ou, si je peux le dire, de cette "connaissance"? Et d'un autre côté, ou parallèlement, pourquoi en semblent-ils, eux, si entièrement dépourvus? À cette dernière question, il semble qu'on puisse trouver quelques bonnes réponses. (À suivre)
J. Agee, ib.
Écriture physique (5)
[Suite du 4] - Pour mon confort articulaire, j'évite le macadam et les chemins creux. Le point de vue élevé d'où, chaque matin, je prends mon vol vient probablement de chez Décathlon. Le petit moteur Solex qui entraîne le tapis sent l'ozone, comme les vieux batteurs à œufs. (À suivre)
R. Detambel, ib.
dimanche 19 novembre 2023
Figures (2869)
Quand je pense à Claudel, quelquefois m'apparaît le visage de Charles Vanel: il aurait pu l'interpréter au cinéma... 109.134
Beauté (70)
[Suite du 19] - Je suis sûr en tout cas que les "termes"* en diffèrent selon les classes, et qu'il s'agit, dans la classe des fermiers blancs, d'une chose si limitée et indistincte qu'elle en défie la description. (Ceci, indépendamment du fait que dans les autres classes, où il est moins limité, le sens de la beauté est aussi presque entièrement corrompu). À suivre
J. Agee, ib.
*qui définissent la beauté.
Écriture physique (4)
[Suite du 3] - Pourtant Nietzsche et Giono étaient des marcheurs et non des attablés. Ils entretenaient un foyer de mouvement dans la région des jambes. Pascal Quignard écrit dans son lit; René Depestre se tient debout face à son lutrin; quant à moi, je galope sur mon tapis de course qui sent le caoutchouc brûlé. Je jogge comme un hamster sur cette piste noire qui tourne sous moi. L'écrivain ne va nulle part, certes. Mais il y court. Il vit sur l'aile. Dans l'écriture comme dans le footing, le moi brûlant est la matière. (À suivre)
R. Detambel, ib.
samedi 18 novembre 2023
Figures (2868)
Et je marche, je marche, je marche! Chacun renferme en soi le principe autonome de son déplacement par quoi l'homme se rend vers sa nourriture et son travail. Pour moi, le mouvement égal de mes jambes me sert à mesurer la force de plus subtils appels. L'attrait de toutes choses, je le ressens dans le silence de mon âme.
Je comprends l'harmonie du monde; quand en surprendrai-je la mélodie?
Claudel, Connaissance de l'Est, p. 99 (juin 1898).
Beauté (69)
[Suite du 18] - Dans un cas comme dans l'autre, il semble bien qu'il n'y ait rien de tel parmi les membres de ces trois familles, et j'ai le sentiment fort que le "sens de la beauté", comme presque tout le reste, est privilège de classe. (À suivre)
J. Agee, ib.
Écriture physique (3)
[Suite du 2] - Depuis l'expérience du pupitre scolaire, tous semblent convaincus qu'on ne peut penser et écrire qu'assis. On ne tient guère compte du corps de l'auteur, ramené à la posture de l'élève avachi. (À suivre)
R. Detambel, ib.
L'âme et le corps (20)
Ce qu'on appelle corps, c'est cette partie de l'âme qui est perçue par les cinq sens.
William Blake, cité par B. de Bodinat, in La vie sur terre.
vendredi 17 novembre 2023
Figures (2867)
[Suite du 2866 et fin] - Ça prouve qu'elles veulent par conséquent autre chose, et ce mot français "qu'est-ce que ça veut dire" prend par conséquent une extrême importance: les choses sont soumises à la volonté, à la vanité, ne le voulant pas: ça veut dire qu'elles veulent autre chose, qu'elles ont un sens, elles ont une signification, pour le contemplateur somme toute de l'idée.
Paul Claudel, Mémoires improvisés.
Beauté (68)
Le "sens de la beauté": s'agit-il d'un "instinct", ou des effets d'une "formation"? (À suivre)
James Agee, Louons maintenant les grands hommes.
Écriture physique (2)
[Suite du 1] - Personne encore ne m'a demandé si je travaillais plutôt accroupie ou couchée sur le flanc, ou encore dressée sur le trépied formé de mes épaules et de ma nuque, tête en bas et mollets croisés, comme un yogi. (À suivre)
R. Detambel, ib.
L'âme et le corps (19)
"Ne serions-nous qu'un corps, sans doute serions-nous en équilibre avec la nature. Mais notre âme est du même côté que nous dans la balance." (Francis Ponge, Nouveau recueil). C'est pourquoi il faut donner aussi une âme à la nature, aux choses, aux objets et, bien entendu à ceux que l'on a envie de comprendre, ou d'aimer. Sinon c'est le déséquilibre du crime, ou de la névrose. 30.124
jeudi 16 novembre 2023
Figures (2866)
[Suite du 2865] - Il [saint Jacques] dit que les choses sont soumises à la vanité, ne le voulant pas. (À suivre)
Claudel, ib.
Beauté (67)
Le beau est supérieur au sublime parce qu'il est permanent et ne rassasie pas; tandis que le sublime est relatif, passager et violent.
Amiel, Journal, 06/12/1870.
Écriture physique (1)
" À la main ou à la machine? Clavier ou papier? Le matin ou le soir?" (À suivre)
Régine Detambel, in Le M.des L.du 11/01/08.
L'âme et le corps (18)
L'âme remontait à la surface du corps, pareille à l'équipage qui s'élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante.
Milan Kundera, L'insoutenable... p.54.
mercredi 15 novembre 2023
Figures (2865)
[...] Et alors, j'ai retrouvé plus tard, dans un texte de l'apôtre saint Jacques, un passage qui répond exactement à cette question de Mallarmé. (À suivre)
Claudel, ib.
Beauté (66)
Nous n'aimons pas n'importe quel beau visage, nous aimons les visages qui, au premier regard, ouvrent sur un monde, un mystère caressé. Le coup de foudre, c'est ce qui nous communique le courant qui traverse ce monde. Nefertiti. 18.49
Écriture et lecture (8)
Si vous ne lisez pas vous écrivez comme quelqu'un qui voudrait apprendre à nager sans eau.
Michel Chaillou, à ses étudiants d'I.U.T.
L'âme et le corps (17)
Qui n'avait jamais lu la Bible, ou qui l'avait lue (c'est mon cas) légèrement, rencontre ici une surprise: c'est que l'âme, dans ce vieux livre, n'est point du tout - comme elle semble l'avoir été pour certains Grecs - une fine amande, un noyau de l'esprit; ni - comme le supposent maints fétichistes - un réduit profond du corps (parfois logé dans le ventre, et parfois dans le sexe). Non, l'âme n'habite pas le corps, elle EST le corps: elle n'a pas sa demeure dans l'esprit, elle EST l'esprit. Elle forme un tout indivisible où le rêve ne diffère pas de l'action, ni l'idée du mot. Et toute ambiguïté s'y trouve abolie.
Jean Paulhan, Lettre, 31/05/1963.
mardi 14 novembre 2023
Figures (2864)
Je me rappelle toujours un certain soir où Mallarmé, à propos des naturalistes, de Loti ou de Zola, ou de Goncourt, disait: "Tous ces gens-là, après tout, qu'est-ce-qu'ils font? Des devoirs de français, des narrations françaises. Ils décrivent le Trocadéro, les Halles, le Japon, enfin tout ce que vous voudrez. Tout ça, ce sont des narrations, ce sont des devoirs."
Je crois que c'est intéressant de voir cette remarque dans la bouche d'un homme qui était lui-même professeur. Il était professeur d'anglais. Et alors, c'est là où la remarque est importante. Moi, il m'a dit: "Ce que j'apporte dans la littérature, c'est que je ne me place pas devant un spectacle en disant: "Quel est ce spectacle? Qu'est-ce que c'est?", en essayant de le décrire autant que je peux, mais en disant: Qu'est-ce que ça veut dire?" (À suivre)
Beauté (65)
J'aurais honte de prendre de la beauté au monde, sans moi-même y en apporter. Mais attention, de la beauté, pas de la surcharge. 18.7
Écriture et lecture (7)
En réalité, je ne cesse d'enjamber la lecture vers l'écriture.
Jean-Luc Nancy, La seule lecture, in L'envie de lire (Q.L. 905 du 01/08/05).
L'âme et le corps (16)
[Suite du 15 et fin] - Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais [voyant cela] la raison du samouraï commença à flancher. Cette garde haute était celle des très grands Maîtres. Et l'homme fermait les yeux et attendait paisible, sans faiblesse.
Le samouraï, frappé par sa tenue, s'agenouilla et s'excusa humblement. Le thé avait vaincu le sabre. Ou, si vous préférez, la force de l'esprit avait triomphé de la technique meurtrière sans âme.
Xavier Lacavalerie, La voie des mains vides, in Télérama 1722 du 12/01/83.
lundi 13 novembre 2023
Figures (2863)
Quelque chose s'était produit d'irréparable; c'étaient les dernières traces de l'attachement au passé. Toute ma vie j'ai essayé de vivre en avant et de me dégager de cette mélancolie, de ce regret des choses passées en arrière qui ne mène à rien qu'à affaiblir le caractère et l'imagination. (À suivre)
Claudel, Mémoires improvisés, p. 117.
Beauté (64)
Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs abjects.
Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre.
Écriture et lecture (6)
Sans doute il y a des lectures qui ne sont que de simples consommations: celles précisément tout au long desquelles la signifiance est censurée; la pleine lecture, au contraire, est celle où le lecteur n'est rien de moins que Celui qui veut écrire, s'adonner à une pratique érotique du langage.
Barthes, article Théorie du texte de l'Encycl. univ.
L'âme et le corps (15)
[Suite du 14] - Tout heureux de pouvoir, sans doute pour la dernière fois, pratiquer son art [du thé], Tajima Kozo s'empressa de lui donner satisfaction. Il y mit toute sa ferveur et toute son âme. Le Maître lui dit alors: "Tiens,voilà un sabre, quand tu retourneras combattre le samouraï, élève-le au-dessus de ta tête, ferme les yeux, et attends la mort avec sérénité." (À suivre)
X. Lacavalerie, ib.
dimanche 12 novembre 2023
Figures (2862)
"Si je consentais à être franc avec moi-même, je crois bien que je dirais que je déteste Claudel". (Cahiers de la petite dame). Gide interroge sa correspondance avec ce vampire de Dieu qui ne cesse de lui donner "'rendez-vous au pied des autels!" Mais Claudel fait la même chose avec tous ses contemporains, voire avec les morts (comme Rimbaud)! 80.28
Beauté (63)
De même qu'il n'y a pas d'amour sans éblouissement du cœur, il n'y a guère de volupté véritable sans émerveillement de la beauté.
M. Yourcenar,L'homme qui a aimé les Néréides, in Nouvelles orientales.
Écriture et lecture (5)
Au sommet de ma forme, je suis davantage lecteur qu'écrivain. Je n'écris pas, je lis ce que j'écris.
Jacques A. Bertrand, Chronique de la vie continue.
L'âme et le corps (14)
[Suite du 13] - Ne pouvant se dérober, il alla rendre visite à un Maître et lui demanda de l'aider à mourir dignement. "Hélas, c'est impossible, lui dit-il, mais j'aimerais que tu me prépares une dernière tasse de thé". (À suivre)
X. Lacavalerie, ib.
samedi 11 novembre 2023
Écriture et lecture (4)
Quand elle écrivait, Nathalie Sarraute ne lisait pas. Elle disait: "Lire, c'est partir de chez soi pour aller vers l'autre. Et quand j'écris, j'ai besoin de rester chez moi."
L'âme et le corps (13)
Il y avait autrefois un grand maître du Châ-Do (la cérémonie du thé) nommé Tajima Kozo (1) qui fut provoqué par un samouraï sans scrupule, petit expert du sabre. (À suivre)
Xavier Lacavalerie, in La voie des mains vides (Télérama 1722 du 12/01/83).
(1) Au Japon, les pratiquants de Châ-Do, ainsi que les découpeurs de Fugu (poisson comestible à la chair savoureuse, dont le foie sécrète un poison foudroyant) et de même que les arrangeurs de fleurs sont gradés, comme dans les arts martiaux.
vendredi 10 novembre 2023
Figures (2860)
Tantôt il a la plume la plus française qui soit par la rondeur du chant, par des orages vêtus d'arcs-en-ciel , par une audace rustique à s'asseoir sur la Grande Ourse, tantôt il lâche le pourceau dans le blé, et la certitude du salut dégénère en culbute d'enfant gâté.
Roger Judrin, à propos de Claudel, in Boussoles.
Beauté (61)
Toute fleur n'est que de la nuit
Qui feint de s'être rapprochée
Mais là d'où son parfum s'élève
Je ne puis espérer entrer
C'est pourquoi tant il me trouble
et me fait si longtemps veiller
devant cette porte fermée
Toute couleur, toute vie
naît d'où le regard s'arrête
Ce monde n'est que la crête
d'un invisible incendie.
Philippe Jaccottet, Airs; Oiseaux, fleurs et fruits.
Écriture et lecture (3)
Quand on a la passion de la lecture, il semble normal d'être tenté par l'écriture, qui est la forme active de la lecture.
Béatrix Beck, Entretien, in Mag. litt. 322 (juin 94).
L'âme et le corps (12)
Mais il suffit d'aimer à la folie et d'entendre gargouiller ses intestins pour que l'unité de l'âme et du corps, illusion lyrique de l'ère scientifique se dissipe aussitôt.
Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, p.54.
jeudi 9 novembre 2023
Figures (2859)
Il paraît que lorsque Mauriac eut le prix Nobel, Claudel déclara avec quelque dépit: "C'est la première fois qu'on donne le prix Nobel à un écrivain régionaliste." (Il oublie Mistral).
Beauté (60)
Le monde est plus laid qu'autrefois, mais il signifie un monde plus beau qu'il n'était autrefois.
Nietzsche, Humain, trop humain.
Écriture et lecture (2)
L'écrivain, devant ses livres, est sensible surtout à son évolution, le lecteur à ses constantes.
Julien Gracq, En lisant, en écrivant.
L'âme et le corps (11)
Le "corps" - ce surnom moderne de l'âme.
H. Bianciotti, in Le Monde des livres du 19/07/91.
mercredi 8 novembre 2023
Figures (2858)
Madeleine Marion* me révélait que Claudel était très facile à comprendre, que c'est du langage parlé. Ou, plus exactement, une représentation de la parole parlée, un peu, si vous voulez, comme peut être une sculpture par rapport au visage humain. Cette représentation nous déconcerte parce qu'elle est trop ressemblante.
Antoine Vitez, in N.Obs. 1147 du 31/10/86.
* Comédienne et metteuse en scène (1929-2010).
Beauté (59)
La beauté sans la sensualité est comme un sein où manquerait le mamelon.
Erst Jünger, Supplément épigrammatique, in La délirante, n°7.
L'âme et le corps (10)
Si jadis c'était "l'âme qui enveloppait le corps", aujourd'hui c'est la peau qui l'enveloppe, mais non pas la peau comme irruption de la nudité (et donc du désir): la peau comme vêtement de prestige et résidence secondaire, comme signe et comme référence de mode.
Jean Baudrillard, La société de consommation.
mardi 7 novembre 2023
Figures (2857)
On peut lire sur la tombe de l'écrivain: "Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel". (sic)
Beauté (58)
La beauté d'aujourd'hui porte de sombres fleurs
Et parle du soleil avec des yeux fermés.
Aragon, Les yeux d'Elsa.
Écriture graphique (2)
Je conduirai sa main sur le papier pour lui apprendre à dessiner des pleins et des déliés qui sont comme les muscles et les os des lettres.
Michel Tournier, Des clés et des serrures.
L'âme et le corps (9)
L'âme est la forme du corps.
Clément V* au concile de Vienne (1311 ou 1312)
* ou Aristote?
lundi 6 novembre 2023
Figures (2856)
Plénitude et frustration: quel grand ouvrier du désir que le Dieu exclusif de Claudel! Ses exigences d'abandon absolu, de négation radicale de soi poussent les héros déchirés à exacerber frénétiquement leur passion, pour y renoncer avec plus d'éclat...
F. Pascaud, in Télérama du 25/11/87.
Beauté (57)
Le vrai, qui est le père et qui engendre le bon qui est le fils, d'où procède le beau qui est le saint-esprit.
Diderot, Le neveu de Rameau.
Écriture graphique (1)
Le parcours du soleil dans le ciel précède toutes les lignes d'écriture.
Pascal Quignard
L'âme et le corps (8)
Si l'âme prend toute la force de l'amour, il ne reste plus rien pour la chair.
A. Kontchalovski, auteur de Maria's Lovers, d'après une nouvelle de Platonov.
dimanche 5 novembre 2023
Figures (2855)
Laissez-moi, je n'ai pas peur.
Claudel, (c'est son mot de la fin)*
* Assez différent du "Et maintenant , foutez-moi la paix", de Léautaud.
Beauté (56)
La beauté n'est pas autre chose que l'infini contenu dans un contour.*
Victor Hugo, Tas.
*On pouvait dire, d'une manière plus frappante, "l'infini contenu", ou "l'infini dans un contour".
Écriture automatique
[L'automatisme dans l'écriture] ne ramène nullement du "spontané", du "sauvage", du "pur", du "profond", du "subversif", mais au contraire du "très codé": la mécanique ne peut faire parler que l'Autre, et l'Autre est toujours conforme.
Roland Barthes, Les surréalistes ont manqué le corps, in Le quotidien de Paris, mai 1975.
L'âme et le corps (7)
Tous les hommes sont faits du même limon, mais pas du même souffle.
Raïssa Maritain, citée par Jacques Maritain, in Carnets de notes (1905)
samedi 4 novembre 2023
Figures (2854)
Jeune, il avait l'air d'un clou, il a l'air maintenant d'un marteau-pilon.
Gide, parlant de Claudel in Journal, juin 1905.
Beauté (55)
Beau comme un mémoire sur la courbe que décrit un chien en courant après son maître.
Lautréamont, Les chants de Maldoror, V,2.
Écriture (4)
* Note relative au 3: Pourquoi ne pas les appeler des écrituriennes (ou des écriturières) ? Les écrituriens (ou écrituriers) ne font pas la différence entre le récit qu'ils sont censés écrire et leur journal intime. C'est peut-être de l'art brut... (?)
L'âme et le corps (6)
Le corps est un des noms de l'âme, et non pas le plus indécent.
Marcel Arland, Où le cœur se partage.
vendredi 3 novembre 2023
Écriture (3)
Selon Marc Fumaroli, l' "écriture" est un "substitut de la littérature pratiqué par un nombre croissant d'écrivaines.* Il voit en Christine Angot une "championne hors-concours de l' "écriture".
in Le Monde des livres du 01/09+/06.
jeudi 2 novembre 2023
Beauté (53)
[Suite du 52 et fin] - Mais à quoi sert-elle si elle existe en dehors de tout? Alors la beauté est un tourment, un agacement qui pousse à rire et à pleurer, à se rouler dans le sable, la flèche d'Apollon au flanc.
R. Musil, L'Homme sans qualités, IV, p. 475.
Écriture (2)
L'écriture est le moyen par lequel je me suis tenu compagnie depuis mon enfance...
E. De Luca, Essais de réponse.
L'âme et le corps (4)
L'horreur de n'être qu'une âme dans un crachat.
Cioran, Syllogismes de l'amertume.
mercredi 1 novembre 2023
Beauté (52)
[Suite du 51] - Mais quand il n'y a rien derrière? Rien de plus que derrière les rayons du soleil dansant sur les pierres? Quand cette infinité du l'eau et du ciel est impitoyablement ouverte? Alors on a presque le sentiment que la beauté est quelque chose de secrètement négatif, quelque chose d'imparfait et d'imperceptible, un bonheur sans but, privé de sens. (À suivre)
Musil, ib.
L'âme et le corps (3)
L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,
Tant que le monde ira, - pas à pas, - côte à côte,
Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs.
Musset, Namouna.