J'ai lu que Hellman a été le premier metteur en scène de Beckett sur la côte ouest. Si tant est que Beckett ait pu donner une "leçon", on peut dire que celle-ci a été retenue par le cinéaste.
Si on écarte l'option du suicide, que faire? Bouger. Ils ont décider de ne plus lever une paupière, et pourtant ils ne cessent de s'agiter les Molloy, Murphy, Vladimir et Estragon, en mouvements, en rythmes, en paroles. Bouger pour oublier (qui sait? Pour éviter) la mort.
Taylor et Wilson n'ont pas de nom dans le film, sinon le conducteur et le mécanicien. Ils n'ont trouvé que deux moyens d'échapper à la flaccidité de leur existence: l'orgasme (la petite mort?) des pistes et la diversion pascalienne de la route. Ils ressemblent à des Mercier et Camier qui partiraient vraiment, mais d'une manière encore plus insensée puisque toute destination est vaine.
Ils fuient leur mort en la précipitant, comme ce marchand d'une célèbre histoire juive à qui on avait prédit qu'il rencontrerait la Mort à Cracovie et qui, l'apercevant à Lodz, fila vite jusqu'à Cracovie, où elle l'attendait aussi...
Mais les "roaders" sans nom, leur passagère d'occasion, leur concurrent mythomane, fuient-ils vraiment leur mort ou l'ignorent-ils simplement, comme ils ignorent que leur existence ait un sens? N'illustrent-ils pas l'enseigne de la boutique humaine: A la désespérance congénitale? Le destin des hommes est de n'en pas avoir.
Hellman serait sans doute amusé d'apprendre qu'en langue d'oc "destin" se disait desaventur...
Post-scriptum.- On a défini Macadam à deux voies comme un "road-movie existentialiste", kesako? Existentialiste ou existentiel? Mais dans ce film l'existence n'est rien d'autre qu'un carburant pour la vitesse, laquelle ne procure aucune ivresse, mais tout juste une défonce passagère. L'existence de nos deux zombies ne dégage pas la moindre chaleur, elle n'est qu'une combustion vaine. Mais peut-être est-ce aussi un peu cela, l'existentialisme? Sartre ne disait-il pas lui-même que l'homme est "une passion inutile"? Ce qui pourrait-être existentialiste, donc, dans ce "road-movie", c'est sa pure vanité, son désespoir objectif: ni foi, ni espérance, ni le contraire non plus, rien. Et pourtant cette désaventure totale nous touche. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas de présence au monde plus authentique que leur absence apparente. Taylor et Wilson ne jouent pas au garçon de café de la mauvaise foi si magnifiquement épinglé par Sartre. Pour rester dans le vocabulaire existentialiste, on dira qu'ils sont "authentiques", c'est-à-dire qu'ils ne trichent pas, et leur humanité est faite de leur perte apparente d'humanité. A quoi bon feindre? Se conduire en homme est tout simplement ne pas faire la marionnette sociale ou religieuse. Se conduire en homme c'est donner sans le vouloir de l'épaisseur au monde, en existant seulement. L'existence ne peut trouver sa justification qu'en elle-même. Dans Vérité et existence, Sartre dit que personne ne viendra jamais fermer les yeux de l'humanité, qu'aucune instance ne fera le bilan de l'aventure (ou la désaventure) humaine, qu'aucune conscience n'existe qui soit à la fois dehors et dedans, c'est-à-dire aucune conscience divine ( ce serait un oxymore). Nous naissons seuls, nous mourons seuls. Mais nous vivons ensemble, malgré les vitres et les miroirs. La mort, bien sûr, éclaire chacun de ses lueurs de chien et loup, mais, en attendant, exister c'est s'imprégner de l'univers par tous ses sens, jouir -pourquoi pas- du rugissement de son moteur. L'existentialisme (si existentialisme ici il y a) ne prétend pas que l'homme est jeté nu au monde. L'homme est vêtu d'intelligence et de sensibilité. Qui peut jurer que dans la poudre des routes et des gaz d'échappement jamais ne brilleront de paillettes d'or?
Toute grande poésie est implicitement métaphysique. Elle ne défait pas ses bandelettes mais pose simplement sa pierre, au regard de ceux qui en ont un.