La critique française manifeste une complaisance routinière pour Claude Chabrol, "notre" Chabrol, réalisateur sensiblement surcoté. Il n'y a pas d'errement sans plaisir: Chabrol semble prendre le sien à bouffer du bourgeois et à bouffer tout court, et toujours dans le même sillon et le même circuit d'une province plus grise que grisante. Qui n'est pas réceptif à la "beauté" de Ludivine Sagnier (gourdasse un peu sexy) et à la "séduction" de François Berléand (berlaud lunaire) reste nécessairement en dehors de La fille coupée en deux. Son réalisateur à la bonhomie féroce vit sur sa rente et filme de même: sa légende de dézingueur lui sert d'affidavit. Il peut livrer impunément des caricatures, les critiques s'en payent, c'est pour eux argent d'évangile.(1)
Qu'importent la poésie, la nuance, la profondeur d'un regard, la respiration d'un paysage, toutes choses qu'on ne trouve jamais chez Chabrol. Drôle de cinéma, pas drôle (seul Mocky est pire). L'arbre bourgeois(2) lui cache la forêt humaine: le métier de dénoncer se métamorphose, à force, en dénonciation du métier. Le cinéma de Chabrol n'est plus le cinéma mais sa focale courte, son panoramique étriqué, son travelling en panne. Il filme sans masque un monde asphyxié et asphyxiant. A ne nager qu'en eau poisseuse, on finit par sentir le sauris.
(1) Deux T dans Télérama et trois coeurs dans TéléObs (plus que pour Macadam Cowboy!)
(2) Avec une rage obsessive et passionnelle, Chabrol s'acharne sur la bourgeoisie comme un chien sur son os. Il l'aime compulsivement cet os!
mercredi 21 avril 2010
Prose et poésie
Jeune, l'écrivain s'imagine plutôt poète. Vieux, il se laissera aller à la prose. Le rêve est un alcool trop titré, il faut le couper de réel, même si l'eau en est un peu sale. Et la caresse de l'absolu est si fervente qu'on finit par se baumer au relatif. C'est ainsi. A vingt ans on se versitouche, à soixante on se prostate.
lundi 5 avril 2010
Deux films allemands:La Révélation et Quatre minutes
Quatre minutes, de Chris Kraus, est une histoire de rédemption par la musique (une vieille pianiste et une jeune délinquante) aussi finement et solidement cousue qu'une capote de fiacre avec du raphia. Quand on fait rimer violence avec éloquence, c'est qu'on confond artistique et pathétique, ampérage et cabotinage, mise en scène et coupe pleine. On fait du cinéma courant d'air, sorte de boulevard hollywoodien qui fait claquer les portes mais garde l'atmosphère rance.
A l'opposé, La Révélation, de Hans-Christian Schmid, prend le par(t)i de l'austérité, voire du pythagorisme (la vérité est le principe de l'harmonie, et le mensonge est toujours un mauvais "calcul" puisqu'il provoque l'anarchie). Par la seule force de ses arguments, sans effets de mise en scène (tout le contraire de son compatriote Kraus), sans coups de théâtre, mais avec le concours d'une belle et grande actrice (Kerry Fox), le réalisateur nous introduit dans les arcanes du TPI (Tribunal Pénal International) : le dévoilement des crimes et des exactions commis par les fauteurs de guerre peut-il se faire sans compromissions? Peut-on tout dire ou faut-il en rabattre, par "réalisme" politique? Ce film nous montre qu'en art l'austérité est synonyme non de froideur mais de pudeur. Hans- Christian Schmid se refuse aux facilités du mélo boum-boum mais son propos nous émeut profondément, car les personnages de chair et de sang qu'il fait vivre sous nos yeux sont en conflit, et d'abord avec eux-mêmes. Oublier, c'est mourir une seconde fois; faire oublier, c'est tuer une seconde fois. Mais la vérité fait mal. Les nationalismes simplifient par le bas, les diplomaties par le haut: tout cela est bien dess(e)iné, mais l'épaisseur du monde, c'est l'humanité qui la crée.
A l'opposé, La Révélation, de Hans-Christian Schmid, prend le par(t)i de l'austérité, voire du pythagorisme (la vérité est le principe de l'harmonie, et le mensonge est toujours un mauvais "calcul" puisqu'il provoque l'anarchie). Par la seule force de ses arguments, sans effets de mise en scène (tout le contraire de son compatriote Kraus), sans coups de théâtre, mais avec le concours d'une belle et grande actrice (Kerry Fox), le réalisateur nous introduit dans les arcanes du TPI (Tribunal Pénal International) : le dévoilement des crimes et des exactions commis par les fauteurs de guerre peut-il se faire sans compromissions? Peut-on tout dire ou faut-il en rabattre, par "réalisme" politique? Ce film nous montre qu'en art l'austérité est synonyme non de froideur mais de pudeur. Hans- Christian Schmid se refuse aux facilités du mélo boum-boum mais son propos nous émeut profondément, car les personnages de chair et de sang qu'il fait vivre sous nos yeux sont en conflit, et d'abord avec eux-mêmes. Oublier, c'est mourir une seconde fois; faire oublier, c'est tuer une seconde fois. Mais la vérité fait mal. Les nationalismes simplifient par le bas, les diplomaties par le haut: tout cela est bien dess(e)iné, mais l'épaisseur du monde, c'est l'humanité qui la crée.
dimanche 4 avril 2010
Edouard et Caroline
Sans être le chef-d'oeuvre de Becker, Edouard et Caroline (1950) est un de ses films les plus essenciés: tout y est finesse et nuance, le comique ne s'y emballe jamais, la satire non plus, ils n'en sont que plus ravageurs. Car la mise en scène fait tout pour escamoter sa subversion. Elle est ironique, et l'ironie est le drone de la comédie: elle échappe aux radars classiques. Voilà comment on vivait dans ce minuscule point de la géographie et de l'histoire (ou, plus largement, de l'espace et du temps), sur la Terre... Mais la Terre, c'est quoi? c'est où? La Terre, est-ce seulement pour les Terriens? Et la morale seulement pour les moralistes? Becker est un moraliste, justement, non qu'il veuille faire la leçon: il observe, et l'animal qu'il observe est très divers, puisqu'il s'agit de l'homme, des hommes donc. Becker ne juge pas son objet, il en fait le tour, plusieurs fois, c'est son objet d'étude, car il ne se contente pas de le regarder, il le pense. Et ce qui l'amuse et nous amuse, ce sont les étincelles subtiles que produisent certaines rencontres, certains frottements, certains télescopages de particules humaines comme par exemple l'incursion d'une sorte de Marcel fruste chez des Verdurin un peu braques. Aucune dénonciation violente, mais la charge est souterraine, il faut avoir bon oeil. Le regard, les regards plutôt sont omniprésents dans cette "moralité ironique". Pour les amoureux, c'est simple, il suffira qu'ils s'envisagent une bonne fois, car "les voiles des coeurs sont déchirés quand les coeurs se regardent en face" (proverbe berbère), et la lumière de l'amour peut y revenir. Pour les autres, à la fois trop sûrs et profondément incertains d'eux-mêmes, le regard en regard ne les éclaire pas mais les agresse et les guignolise, sauf un: l'Américain. Celui-là a autant de sourire dans les yeux que sur les lèvres, car il est à l'aplomb du monde, et les cabrioleurs ne le dérangent pas.
Les Fausses confidences (mise en scène de D. Bezace)
J'étais prévenu contre Anouk Grimbert, habituée à surjouer l'émotion, je me méfiais d'Arditi, à qui il ne faut pas trop lâcher la bricole. J'avais tort, car ils sont convaincants dans la mise en scène que vient de faire Didier Bezace des Fausses confidences, de Marivaux. L'universalité du (plus grand?) dramaturge français éclate particulièrement dans cette pièce où se rencontrent tous les mondes, du plus trivial au plus subtil, du plus folâtre au plus étriqué, du plus romanesque au plus cruel; une pièce qui nous fait sentir à la pointe du coeur la douceur d'aimer, car c'est une douceur que tout menace, une charité d'un prix infini. Avec une seul instrument: le langage. Toute la palette du langage, capable de parcourir l'arc-en-ciel entier des sentiments et des idées, matérielles ou métaphysiques. Une langue qui a donc la simplicité de la lumière blanche, qui est la synthèse de toutes les couleurs du spectre.
Pauvre Sainte-Beuve (sainte bévue en la circonstance) qui n'y voyait qu' "une sorte de pédantisme pétillant et joli"! Marivaux, c'est Racine torturé par Corneille, sous les applaudissements de Molière, le sourire de La Rochefoucauld et les indignations de La Bruyère! Références classiques?Mais c'est aussi la violence de l'amour romantique, la dénonciation sociale, la solitude humaine, la douleur d'être au monde... et la forme littéraire du coïtus reservatus (selon Barthes). Bref, comme Tarzan et Jane marivaudaient sans mots, Marivaux nous transporte de liane en liane dans la jungle de l'amour à la force du langage littéraire (mais la littérature -pas seulement la littérature amoureuse- la littérature tout court n'est-elle pas une manière coïta reservata de vivre l'existence humaine?) De l'amour, ou plutôt de sa naissance, de sa rencontre, de son aveu. L'énamourement (ou l'inamoration) est le théâtre exacerbé de l'assaut des êtres l' un vers l' autre: cette fleur qui s'ouvre et n'est pas encore expliquée a la fraîcheur du matin, mais elle s'expose à tous les dangers.
Marivaux ravit maux et peines.
Pauvre Sainte-Beuve (sainte bévue en la circonstance) qui n'y voyait qu' "une sorte de pédantisme pétillant et joli"! Marivaux, c'est Racine torturé par Corneille, sous les applaudissements de Molière, le sourire de La Rochefoucauld et les indignations de La Bruyère! Références classiques?Mais c'est aussi la violence de l'amour romantique, la dénonciation sociale, la solitude humaine, la douleur d'être au monde... et la forme littéraire du coïtus reservatus (selon Barthes). Bref, comme Tarzan et Jane marivaudaient sans mots, Marivaux nous transporte de liane en liane dans la jungle de l'amour à la force du langage littéraire (mais la littérature -pas seulement la littérature amoureuse- la littérature tout court n'est-elle pas une manière coïta reservata de vivre l'existence humaine?) De l'amour, ou plutôt de sa naissance, de sa rencontre, de son aveu. L'énamourement (ou l'inamoration) est le théâtre exacerbé de l'assaut des êtres l' un vers l' autre: cette fleur qui s'ouvre et n'est pas encore expliquée a la fraîcheur du matin, mais elle s'expose à tous les dangers.
Marivaux ravit maux et peines.
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