On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur des petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu.
Nicolas Bouvier, Le Poisson-scorpion.
lundi 23 novembre 2015
samedi 21 novembre 2015
Austerlitz (W.G. Sebald)
Le dernier roman (?) de Sebald est un curieux livre, qui a failli me tomber des mains jusqu'à la cinquantième page (interminables descriptions de vieilles architectures), et qui m'a pris ensuite par une espèce d'attachement compassionnel envers son héros, et une sensation de vertige du siècle barbare qu'il a traversé, vertige provoqué par les narrations en abyme : le narrateur raconte Austerlitz qui lui-même se raconte et fait se raconter des personnes qu'il a rencontrées. D'où vient cet enfant adopté en Angleterre pendant la guerre? Qui étaient ses parents? Le récit que fait Austerlitz de ses recherches s'accompagne d'une permanente anamnèse. Il dévoile peu à peu les lieux qui l'on vu grandir (en Tchécoslovaquie) et retrouve les sensations qu'il y éprouva.
De simple silhouette, Austerlitz se transforme, au fil de son récit, en personnage d'une densité étrangement mélancolique. Sa vie lui a été volée, il s'efforce d'en retrouver des traces. Il y parvient parfois et s'aperçoit que la mémoire peut être plus douloureuse que l'oubli. S'il fait penser à Modiano, c'est à un Modiano spectral, zombifié.
De simple silhouette, Austerlitz se transforme, au fil de son récit, en personnage d'une densité étrangement mélancolique. Sa vie lui a été volée, il s'efforce d'en retrouver des traces. Il y parvient parfois et s'aperçoit que la mémoire peut être plus douloureuse que l'oubli. S'il fait penser à Modiano, c'est à un Modiano spectral, zombifié.
dimanche 15 novembre 2015
Horizons (21)
Plein de manies et d'originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que lui: il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie: c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.
Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: "Je suis une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air." Mme Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait: définition charmante et vraie.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe.
Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: "Je suis une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air." Mme Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait: définition charmante et vraie.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe.
samedi 14 novembre 2015
Etymaginaire (14)
Horizon (n.m.) - Pays flottant sous les vapeurs souriantes d'un or mystique et zébré. Inconstructible, indestructible.
Gazouillis (n.m.) - Grouillement harmonieux de bulles sonores qui piquent le bleu du ciel de stridences chromatiques.
Filigrane (n.m.) - Gageure de la matière et tour de force circulo-quadratique qui offre à la fois la ligne et le grain.
Gazouillis (n.m.) - Grouillement harmonieux de bulles sonores qui piquent le bleu du ciel de stridences chromatiques.
Filigrane (n.m.) - Gageure de la matière et tour de force circulo-quadratique qui offre à la fois la ligne et le grain.
Etymaginaire (13)
Obséquieux (adj) - Bas du regard, comme en deuil de sincérité.
Flanelle (n.f.) - Soutien paresseux (flâne aile), turgescence laineuse, décollage poussif.
Convergence (n.f.) - Somation superfine d'une mortaise et d'un tenon.
Flanelle (n.f.) - Soutien paresseux (flâne aile), turgescence laineuse, décollage poussif.
Convergence (n.f.) - Somation superfine d'une mortaise et d'un tenon.
Dicodrome (16)
Métyrène - (n.m.) - Liquide antiseptique et bactéricide d'un bleu irréel, fruit d'une maîtrise parfaitement inhumaine de la synthèse chimique. (Inventé en rêve).
Paranouilla - (n.f.) - Maladie de la tête qui transforme un soldat de commando en pâte alimentaire.
Encrane - (n.m.) - Pensée obsédante, calaminante, encalminante. Panne d'un esprit en grisaille. (Inventé en rêve).
Paranouilla - (n.f.) - Maladie de la tête qui transforme un soldat de commando en pâte alimentaire.
Encrane - (n.m.) - Pensée obsédante, calaminante, encalminante. Panne d'un esprit en grisaille. (Inventé en rêve).
mercredi 4 novembre 2015
La littérature et la vie
Un livre ne vaut pas un homme, pas un moment de la vie, mais il nous parle de notre enfance même quand il nous parle de la mort. Il nous parle des deux à la fois dans une spirale où tournent le plaisir et la crainte, l'apaisement et la nostalgie, où un peu de beauté enlève beaucoup d'épines qui nuisent au simple bonheur. On ne lit pourtant pas pour être heureux, il serait plus facile de l'être autrement. Pourquoi lit-on ? On lit parce qu'on s'habille, parce que, nus, nous ne serions que ça ! Par pudeur et aspiration à une autre apparence, à une autre réalité possible. Et nous lisons " ceux qui nous montrent ce qui est possible dans l'ordre de l'impossible". (Paul Valéry).
On s'estime à l'aune de ses fantasmes ou de ses émotions, on les cultive comme des messages secrets ou des vérités confidentielles que feraient passer, par le truchement silencieux des livres, certains dieux inconnus.
On s'estime à l'aune de ses fantasmes ou de ses émotions, on les cultive comme des messages secrets ou des vérités confidentielles que feraient passer, par le truchement silencieux des livres, certains dieux inconnus.
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