...le plus dur...
Robert Louit, parlant de James Cain in Magaz. litt. n° 78 (1973).
jeudi 22 juillet 2021
art (334)
La peinture, c'est du temps métamorphosé en espace; la littérature, du temps métamorphosé en temps (perdu retrouvé); la musique, du temps métamorphosé en éternité.
mercredi 21 juillet 2021
Figures médiatiques (2234)
Personne n'exprime plus clairement en termes visuels, les délices de la violence, les accents de sadisme sous-jacent, la tendance à la destruction et à l'anarchie qui font l'essence même du sex-appeal américain.
Le critique Léonard Kirstein, parlant de James Cagney (cité par Raoul Walsh in Un demi-siècle à Hollywood).
Art (333)
Dans une espèce d'essai-pamphlet (Professeurs de désespoir) que je n'ai pas lu ( j'ai seulement entendu son auteur en parler, dans une interview au Québec) Nancy Huston s'en prenait naguère (avec talent, paraît-il) aux écrivains "nihilistes"des deux derniers siècles et particulièrement de ces deux décennies. "D'où parle-t-elle? " auraient dit les lacaniens. J'ai aujourd'hui la réponse, fournie par elle-même: son grand homme, son modèle, son parangon de l'écrivain est...Romain Gary! Une midinette à moustaches qui toute sa vie aura rêvé de starification littéraire. Avec cette ganache élégante comme professeur d'espoir on peut facilement viser la légion d'honneur et, pourquoi pas, deux prix Goncourt. Mais si l'on préfère à Romain Gary des petits auteurs comme Schopenhauer, Nietzsche, Proust, Musil, Beckett, Ionesco, Cioran, Kundera, Thomas Bernhard, j'en passe et des plus noirs, alors c'est "caca" nous dit Nancy Huston, c'est aussi sale que Christine Angot aujourd'hui. Deuxième constatation donc: Nancy Huston mélange tout, c'est-à-dire les écrivains et les folliculaires pour auditeurs de la bande FM ce qui amène à penser que la littérature pour elle n'est pas première et, qu'à l'inverse de Gide, elle considère que l'esthétique est une dépendance de la morale. Elle ne cueille que les fleurs du bien. On croyait l'affaire entendue depuis le fameux mot de Gide justement, selon lequel les bons sentiments ne suffisaient pas à faire la bonne littérature. Mais la littérature n'est pas une confiture dont la matière première serait plus ou moins amère et plus ou moins sublimée par la "coction". L'art, en général, est le débondoir du réel. Sa violence est symbolique et protectrice. Tout est permis SYMBOLIQUEMENT à l'art. Et si les artistes sont des monstres, ils sont des monstres SYMBOLIQUES. Il faut croire sur parole Giacometti quand il dit:"Si ma maison brûle, entre le Velasquez et le chat, je n'hésite pas, je sauve le chat". Que serait l'art s'il appartenait au trou noir de la mort, que serions-nous? L'art est au contraire "la seule réponse à la mort" (Malraux). L'art serait donc la vie? Oui, mais avec quelque chose en plus. Robert Fillion donne, je crois, la bonne formule: "L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art". Le cercle est vertigineux... Symbolique donc parce que les fantasmes, même les plus monstrueux, sont faits pour ne pas être réalisés, SAUF EN ART. Elfriede Jelinek est dénoncée par Nancy Huston parce que celle-ci ne sait pas séparer le réel de l'imaginaire. Elle fait comme si l'œuvre avait un contenu et un contenant, et en juge non d'après son style mais d'après son motif, sa matière ou son sujet. Elle nous présente un écorché et peut alors s'écrier: "Regardez comme il est vilain!" On me dit que Nancy Huston est une bonne romancière. Qu'elle le reste. Un petit pommier devrait se contenter de faire ses pommes et non pas donner des leçons aux baobabs et aux séquoias (en les confondant avec les sureaux et les orties).
Nancy Huston s'inscrit dans la mouvance d'une nouvelle congrégation de l'Index, un Index soft dont l'interdit ne serait pas dit mais suggéré: non pas "c'est l'antéchrist (ne lisez pas sous peine d'Enfer)" mais "c'est malsain (cela dit, c'est à vous de voir, à chacun ses perversions etc.)". Le nez bouché, mais la main tendue. L'Inquisition cool est plus chrétienne que catholique. Elle aussi nous tourmente attentionnément, mais elle nous laisse libres...
mardi 20 juillet 2021
Figures (2233)
Lord Byron n'est grand que lorsqu'il écrit des poèmes. Réfléchit-il, c'est un enfant.
Gœthe.
Art (332)
(Suite et fin du 331) - Est-ce que je ne pourrais pas essayer... Naturellement, il ne s'agirait pas d'un air de musique... mais est-ce que je ne pourrais pas, dans un autre genre?...Il faudrait que ce soit un livre: je ne sais rien faire d'autre. Mais pas un livre d'histoire: l'histoire, ça parle de ce qui a existé — jamais un existant ne peut justifier l'existence d'un autre existant. Mon erreur, c'était de vouloir ressusciter M. de Rollebon. Une autre espèce de livre; je ne sais pas très bien laquelle — mais il faudrait qu'on devine, derrière les mots imprimés derrière les pages, quelque chose qui n'existerait pas, qui serait au-dessus de l'existence. Une histoire, par exemple, comme il ne peut pas en arriver, une aventure. Il faudrait qu'elle soit belle et dure comme de l'acier et qu'elle fasse honte aux gens de leur existence.
Je m'en vais, je me sens vague. Je n'ose pas prendre de décision. Si j'étais sûr d'avoir du talent... Mais jamais — jamais je n'ai rien écrit de ce genre; des articles historiques oui, — et encore. Un livre. Un roman. Et il y aurait des gens qui liraient ce roman et qui diraient: "C'est Antoine Roquentin qui l'a écrit, c'était un type roux qui traînait dans les cafés", et ils penseraient à ma vie comme je pense à celle de cette négresse: comme à quelque chose de précieux et d'à moitié légendaire. Un livre. Naturellement, ce ne serait d'abord qu'un travail ennuyeux et fatigant, ça ne m'empêcherait pas d'exister ni de sentir que j'existe. Mais il viendrait bien un moment où le livre serait écrit, serait derrière moi et je pense qu'un peu de sa clarté tomberait sur mon passé. Alors peut-être que je pourrais, à travers lui, me rappeler ma vie sans répugnance. Peut-être qu'un jour, en pensant précisément à cette heure-ci, à cette heure morne où j'attends, le dos rond, qu'il soit temps de monter dans le train, peut-être que je sentirais mon cœur battre plus vite et que je me dirais: "C'est ce jour-là, à cette heure-là que tout a commencé. "Et j'arriverais — au passé, rien qu'au passé — à m'accepter.
La nuit tombe. Au premier étage de l'hôtel Printania deux fenêtres viennent de s'éclairer. Le chantier de la Nouvelle Gare sent fortement le bois humide: demain il pleuvra sur Bouville.
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 250-251.
lundi 19 juillet 2021
Art (331)
(Suite du 330) - Il a eu de la veine. Il n'a pas dû s'en rendre compte d'ailleurs. Il a dû penser: avec un peu de veine ce truc-là me rapportera bien cinquante dollars! Eh bien! c'est la première fois depuis des années qu'un homme me paraît émouvant. Je voudrais savoir quelque chose sur ce type. Ça m'intéresserait d'apprendre le genre d'ennuis qu'il avait, s'il avait une femme ou s'il vivait seul. Pas du tout par humanisme: au contraire. Mais parce qu'il a fait ça. Je n'ai pas envie de le connaître — d'ailleurs il est peut-être mort. Juste d'obtenir quelques renseignements sur lui et de pouvoir penser à lui, de temps en temps, en écoutant ce disque. Voilà, je suppose que ça ne lui ferait ni chaud ni froid, à ce type, si on lui disait qu'il y a, dans la septième ville de France, aux abords de la gare, quelqu'un qui pense à lui. Mais moi je serais heureux, si j'étais à sa place; je l'envie. Il faut que je parte. Je me lève, mais je reste un instant hésitant, je voudrais entendre chanter la négresse. Pour la dernière fois.
Elle chante. En voilà deux qui sont sauvés: le Juif et la Négresse. Sauvés. Ils se sont peut-être crus perdus jusqu'au bout, noyés dans l'existence. Et pourtant personne ne pourrait penser à moi comme je pense à eux, avec cette douceur. Personne, pas même Anny. Ils sont un peu pour moi comme des morts, un peu comme des héros de roman; ils se sont lavés du péché d'exister. Pas complètement, bien sûr — mais tout autant qu'un homme peut faire. Cette idée me bouleverse tout d'un coup, parce que je n'espérais même plus ça. Je sens quelque chose qui me frôle timidement et je n'ose pas bouger parce que j'ai peur que ça s'en aille. Quelque chose que je ne connaissais plus: une espèce de joie.
La négresse chante. Alors on peut justifier son existence? Un tout petit peu? Je me sens extraordinairement intimidé. Ça n'est pas que j'aie beaucoup d'espoir. Mais je suis comme un type complètement gelé après un voyage dans la neige et qui entrerait tout d'un coup dans une chambre tiède. Je pense qu'il resterait immobile près de la porte, encore froid, et que de lents frissons parcourraient tout son corps.
Some of these days.
You'll miss me honey.
(A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 248-250.
dimanche 18 juillet 2021
Figures (2231)
Pour montrer qu'il ne boitait pas, ou que sa claudication n'avait pas d'importance, pour s'évader de sa prison, il se mit par ailleurs à bondir au lieu de marcher, et il voulut exceller dans d'autres mouvements que la marche: équitation, nage, boxe escrime.
Roger Martin, parlant de Byron in Introduction au Chevalier Harold.
Art (330)
(Suite du 329) - Madeleine se met à rire. Elle tourne la manivelle et voilà que ça recommence. Mais je ne pense plus à moi. Je pense à ce type de là-bas qui a composé cet air, un jour de juillet, dans la chaleur noire de sa chambre. J'essaie de penser à lui à travers la mélodie, à travers les sons blancs et acidulés du saxophone. Il a fait ça. Il avait des ennuis, tout n'allait pas pour lui comme il aurait fallu: des notes à payer — et puis il devait bien y avoir quelque part une femme qui ne pensait pas à lui de la façon qu'il aurait souhaitée — et puis il y avait cette terrible vague de chaleur qui transformait les hommes en mares de graisse fondante. Tout ça n'a rien de bien joli ni de bien glorieux. Mais quand j'entends la chanson et que je pense que c'est ce type-là qui l'a faite, je trouve sa souffrance et sa transpiration... émouvantes. (A suivre).
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 248.
samedi 17 juillet 2021
Art (329)
(Suite du 328) - Ça s'est passé comme ça. Comme ça ou autrement, mais peu importe. C'est comme ça qu'elle est née. C'est le corps usé de ce Juif aux sourcils de charbon qu'elle a choisi pour naître. Il tenait mollement son crayon et des gouttes de sueur tombaient de ses doigts bagués sur le papier. Et pourquoi pas moi? Pourquoi fallait-il précisément ce gros veau plein de sale bière et d'alcool pour que ce miracle s'accomplît? (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 248.
vendredi 16 juillet 2021
Figures (2229)
S'il y a, dans Le désert des Tartares, une parabole, elle part de la vie quotidienne — montrée certes dans ses rites et son déroulement immuable, mais surtout dans son suintement, son goutte à goutte, son emprise faite d'un mélange d'habitudes et de fascination. Buzzati ne pétrifie pas le destin de Drogo dans un marbre intemporel, il nous fait sentir à chaque page en quoi plutôt ce destin colle à la terre. Son dessein n'a pas été de polir un diamant métaphysique, mais de nous faire entendre la petite voix de l'homme seul qui tinte et tinte en vain sous un grand couvercle de plomb.
Art (328)
(Suite du 327) - Tom va venir dans une heure avec sa gourde plate sur la fesse; alors ils s'affaleront tous deux dans les fauteuils de cuir et ils boiront de grandes rasades d'alcool et le feu du ciel viendra flamber leurs gorges, il sentiront le poids d'un immense sommeil torride. Mais d'abord il faut noter cet air. Some of these days. La main droite saisit le crayon sur le piano. Some of these days, you'll miss me honey." (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p.248.
jeudi 15 juillet 2021
Figures (2228)
(Suite et fin du 2227) - L'étonnant, c'est que cette enveloppe nouvelle multiplie la sensibilité. On entend de mieux en mieux, on perçoit de mieux en mieux. et même si le corps devient sourd et que les yeux ont des problèmes, on peut s'arranger pour que le texte écoute et voie.
Michel Butor, in Le monde du 14/04/06.
Art (327)
(Suite du 225) - Au-dessus de New York le ciel brûle, le bleu du ciel s'est enflammé, d'énormes flammes jaunes viennent lécher les toits; les gamins de Brooklyn vont se mettre, en caleçons de bain, sous les lances d'arrosage. La chambre obscure, au vingtième étage, cuit à gros feu. L'Américain aux sourcils noirs soupire, halète et la sueur roule sur ses joues. Il est assis, en bras de chemise, devant son piano; il a un goût de fumée dans la bouche et, vaguement, un fantôme d'air dans la tête. Some of these days. (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 247-248.
mercredi 14 juillet 2021
Figures (2227)
(Suite du 2225) - On se protège pour pouvoir explorer et on explore pour protéger au mieux celui que l'on devient. (A suivre).
Michel Butor, in Le monde du 14/04/06.
Art (326)
(Suite du 325) - Je pense à un Américain rasé, aux épais sourcils noirs, qui étouffe de chaleur, au vingtième étage d'un immeuble de New York. (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 247.
mardi 13 juillet 2021
Figures (2226)
(Suite du 2225) - Dans les Essais de Montaigne, on voit bien cette image du cocon protecteur et exploratoire.
Michel Butor, in Le Monde du 14/04/06.
Art (325)
(Suite du 324) - La voix s'est tue. Le disque racle un peu puis s'arrête. Délivré d'un songe importun le café rumine, remâche le plaisir d'exister. La patronne a le sang au visage, elles donne des gifles sur les grosses joues blanches de son nouvel ami, mais sans parvenir à les colorer. Des joues de mort. Moi, je croupis, je m'endors à moitié. Dans un quart d'heure je serai dans le train mais je n'y pense pas. (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 247.
lundi 12 juillet 2021
Etymaginaire (47)
Corbillard - "Cor", "corbe" , "bille", "billard": trompe, corbeille, jeux roulants et cotillons! Un nom drôlement festif pour un si funèbre fourgon. Mais j'oubliais le "corbeau"...
Dicodrome (47)
Médiocritaire - (adj.) - D'une banalité étayée et fortifiée.
Libidoche - (n.f.) - Appétit sexuel prononcé pour les personnes charnues.
Figures (2225)
Je suis un écorché vif. Les attaques m'ont blessé. Mais la littérature vous fabrique une nouvelle peau. On peut comparer les phrases au fil de la chenille. L'œuvre est le cocon qui va la protéger et la transformer en papillon. Chez Proust, c'est tout à fait clair. Chez moi, ce doit être aussi l'une des raisons des longues phrases de mes premiers livres. Elles sont un fil avec lequel je tisse cette membrane qui va recouvrir la peau qui saigne. (A suivre).
Michel Butor,in Le monde du 14/04/06.
art (324)
(Suite du 323) - On a dû rayer le disque à cet endroit-là, parce que ça fait un drôle de bruit. Et il y a quelque chose qui serre le cœur: c'est que la mélodie n'est absolument pas touchée par ce petit toussotement de l'aiguille sur le disque. Elle est si loin — si loin derrière. Ça aussi je le comprends: le disque se raye et s'use, la chanteuse est peut-être morte; moi, je vais m'en aller, je vais prendre mon train. Mais derrière l'existant qui tombe d'un présent à l'autre, sans passé, sans avenir, derrière ces sons qui, de jour en jour se décomposent, s'écaillent et glissent vers la mort, la mélodie reste la même, jeune et ferme, comme un témoin sans pitié. (A suivre).
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 247.
dimanche 11 juillet 2021
Art (323)
(Suite du 322) - Et moi aussi j'ai voulu être. Je n'ai même voulu que cela; voilà le fin mot de ma vie: au fond de toutes ces tentatives qui semblaient sans liens, je retrouve le même désir: chasser l'existence hors de moi, vider les instants de leur graisse, les tordre, les assécher, me purifier, me durcir, pour rendre enfin le son net et précis d'une note de saxophone. Ça pourrait même faire un apologue: il y avait un pauvre type qui s'était trompé de monde. Il existait, comme les autres gens, dans le monde des jardins publics, des bistros, des villes commerçantes et il voulait se persuader qu'il vivait ailleurs, derrière la toile des tableaux, avec les doges du Tintoret, avec les braves Florentins de Gozzoli, derrière les pages des livres, avec Fabrice del Dongo et Julien Sorel, derrière les disques de phono, avec les longues plaintes sèches des jazz. Et puis, après avoir bien fait l'imbécile, il a compris, il a ouvert les yeux, il a vu qu'il y avait maldonne: il était dans un bistro, justement, devant un verre de bière tiède. Il est resté accablé sur la banquette; il a pensé: je suis un imbécile. Et à ce moment précis, de l'autre côté de l'existence, dans cet autre monde qu'on peut voir de loin, mais sans jamais l'approcher, une petite mélodie s'est mise à danser, à chanter: "C'est comme moi qu'il faut être; il faut souffrir en mesure."
La voix chante:
Some of these days
You'll miss me honey. (A suivre).
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 246-247.
samedi 10 juillet 2021
Figures (2223)
A tort ou à raison j'ai toujours cru que j'étais un écrivain qui a de l'humour. Je considère que mes romans sont dans la tradition du Satyricon de Pétrone. [...] Un autre concept central de mon œuvre est que les créatures vivantes ont un but. Dans l'univers, rien ne se passe qui ne soit voulu par des forces ou des êtres. nous sommes dans un monde magique ou il n'y a pas d'accident ou de coïncidence.
William Burroughs, propos recueillis par Marc Dachy et Mathieu Lindon, in N.Obs. 885 du 24/10/81.
Art (322)
(Suite du 321) - Elle* n'existe pas. C'en est même agaçant; si je me levais, si j'arrachais ce disque du plateau qui le supporte et si je le cassais en deux, je ne l'atteindrais pas, elle. Elle est au-delà — toujours au-delà de quelque chose, d'une voix, d'une note de violon. A travers des épaisseurs et des épaisseurs d'existence, elle se dévoile, mince et ferme et, quand on veut la saisir, on ne rencontre que des existants, on bute sur des existants dépourvus de sens. Elle est derrière eux: je ne l'entends même pas, j'entends des sons, des vibrations de l'air qui la dévoilent. Elle n'existe pas, puisqu'elle n'a rien de trop: c'est tout le reste qui est trop par rapport à elle. Elle est. (A suivre).
* "...cette petite douleur de diamant, qui tourne en rond au-dessus du disque..."
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 246.
vendredi 9 juillet 2021
Figures (2222)
La marque particulière de ce grand nom de la Série noire qu'est W.R. Burnett (Little Cæsar, High Sierra, The Asphalt Jungle, etc.) est, selon François Forestier, "le clair-obscur moral. Ses héros sont toujours des racailles plus humaines que le système qui les rejette." (In N.Obs. 2313 du 05/03/09).
Art (321)
(Suite du 320) - Non, on ne peut certainement pas dire qu'elle soit compatissante, cette petite douleur de diamant, qui tourne en rond au-dessus du disque et m'éblouit. Même pas ironique: elle tourne allègrement, tout occupée d'elle-même; elle a tranché comme une faux la fade intimité du monde et maintenant elle tourne et nous tous, Madeleine, le gros homme, la patronne, moi-même et les tables, les banquettes, la glace tachée, les verres, nous tous qui nous abandonnions à l'existence, parce que nous étions entre nous, rien qu'entre nous, elle nous a surpris dans le débraillé, dans le laisser aller quotidien: j'ai honte pour moi-même et pour ce qui existe devant elle. (A suivre)
Sartre , La nausée, Poche, 1962, p. 245-246.
jeudi 8 juillet 2021
Figures (2221)
Son goût fétichiste pour les pieds (nus, bottés, sucés, lavés,etc.) aura valu à Buñuel le surnom de réalisateur "podophile".
Art (320)
(Suite du 319) - A présent, il y a ce chant de saxophone. Et j'ai honte. Une glorieuse petite souffrance vient de naître, Une souffrance-modèle. Quatre notes de saxophone. Elles vont et viennent, elles ont l'air de dire: "Il faut faire comme nous, souffrir en mesure." Eh bien, oui! Naturellement, je voudrais bien souffrir de cette façon-là, en mesure, sans complaisance, sans pitié pour moi-même, avec une aride pureté. Mais est-ce que c'est ma faute si la bière est tiède au fond de mon verre, s'il y a des taches brunes sur la glace, si je suis de trop, si la plus sincère de mes souffrances, la plus sèche se traîne et s'appesantit, avec trop de chair et la peau trop large à la fois, comme l'éléphant de mer, avec de gros yeux humides et touchants mais si vilains? (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 245.
mercredi 7 juillet 2021
Figures (2220)
J'imagine volontiers dans mon petit jardin un bûcher où flamberaient tous les négatifs, toutes les copies de mes films. Cela me serait complètement égal.
Buñuel, Mon dernier soupir.
Art (319)
(Suite du 318) - Je voudrais qu'ils me disent s'ils la trouvent compatissante, cette musique-ci. Tout à l'heure, j'étais certainement très loin de nager dans la béatitude. A la surface je faisais mes comptes, mécaniquement. Au-dessous stagnaient toutes ces pensées désagréables qui ont pris la forme d'interrogations informulées, d'étonnements muets et qui ne me quittent plus ni jour ni nuit. Des pensées sur Anny, sur ma vie gâchée. Et puis, encore au-dessous, la Nausée, timide comme une aurore. Mais à ce moment-là, il n'y avait pas de musique, j'étais morose et tranquille. Tous les objets qui m'entouraient étaient faits de la même matière que moi, d'une espèce de souffrance moche. Le monde était si laid, hors de moi, si laids ces verres sales sur les tables, et les taches brunes sur la glace et le tablier de Madeleine et l'air aimable du gros amoureux de la patronne, si laide l'existence même du monde, que je me sentais à l'aise, en famille. (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 245.
mardi 6 juillet 2021
Dicodrome (46)
Vilgnoble - Encépagement qui affruite de méchants crus.
Médiocritère - Calibrage de l'insignifiance.
Figures (2219)
Le jeu du contrepied de la lettre permet, dans Le fantôme de la liberté, plus de trouvailles que de platitudes. Le plus plaisant de l'affaire est peut-être ce respect du réalisme que Buñuel observe dans l'irréalité. La fantaisie est dans le projet, mais le traitement de l'image reste classique, respectueux, "vraisemblable"; c'est là qu'est le clin d'œil. La révolution sans violence fait ses preuves par l'absurde.
Art (318)
(Suite du 317) - Dire qu'il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. Comme ma tante Bigeois: "Les Préludes de Chopin m'ont été d'un tel secours à la mort de ton pauvre oncle." Et les salles de concert regorgent d'humiliés, d'offensés qui, les yeux clos, cherchent à transformer leurs pâles visages en antennes réceptrices. Ils se figurent que les sons captés coulent en eux, doux et nourrissants et que leurs souffrances deviennent musique, comme celles du jeune Werther: ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons. (A suivre).
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 244.
lundi 5 juillet 2021
Figures (2218)
J'ai eu la chance de passer mon enfance au Moyen Age... Une époque "douloureuse et exquise", comme l'écrivit Huysmans. Douloureuse dans sa vie matérielle. Exquise dans sa vie spirituelle. Juste le contraire d'aujourd'hui.
Buñuel, Mon dernier soupir.
Art (317)
Madeleine, qui veut me faire plaisir, me crie de loin en me montrant un disque:
"Votre disque, monsieur Antoine, celui que vous aimez, voulez-vous l'entendre, pour la dernière fois?"
"S'il vous plaît."
J'ai dit ça par politesse, mais je ne me sens pas en très bonnes dispositions pour entendre un air de jazz. Tout de même je vais faire attention, parce que, comme dit Madeleine, j'entends ce disque pour la dernière fois: il est très vieux; trop vieux, même pour la province; en vain le chercherai-je à Paris. Madeleine va le déposer sur le plateau du phonographe, il va tourner; dans les rainures l'aiguille d'acier va se mettre à sauter et à grincer et puis, quand elles l'auront guidée en spirale, jusqu'au centre du disque, ce sera fini, la voix rauque qui chante Some of these days se taira pour toujours.
Ça commence. (A suivre)
Sartre, La nausée, Poche, 1962, p. 244.
jeudi 1 juillet 2021
Figures (2217)
L'idée d'incendier un musée, par exemple, m'a toujours paru plus séduisante que l'ouverture d'un centre culturel ou l'inauguration d'un hôpital.
Buñuel, Mon dernier soupir.