jeudi 23 septembre 2010
Chasse
Je comprends (je me sens capable de l'éprouver) le plaisir de la quête en plein air, en pleine nature, voire le plaisir de la traque (qui s'apparente au jeu de la poursuite) , je trouve excitant et presque aphrodisiaque le plaisir d'appuyer sur une détente qui déclenche le tir d'une toute puissance instantanée. Un seul plaisir manque à mon entendement, je dirais presque à ma susception (au soulèvement de mon désir) , c'est le plaisir final de la chasse, qu'on ne peut pourtant pas qualifier de finalité sans fin, puisqu'au contraire la fin de l'action est à son origine: tuer.
samedi 18 septembre 2010
Les neuf reines (Fabian Bielinsky, 2000)
Cet intrigant récit, à la fois limpide et tordu, d'une arnaque ingénieuse, est fait, en principe, pour n'être vu qu'une fois. Si au mot "fin" on a le fin mot, l'intérêt du film est épuisé. Or je ne cesse de repenser à cette histoire. J'en ai rêvé abondamment, j'en ai rêvé une suite. J'ai même réussi à me rendormir pour continuer d'en rêver...
Pourquoi? Je n'en ai pas d'explication logique. Peut-être à cause du trouble, qui nous envahit comme un vertige, de ne plus bien savoir cerner le vrai; à cause de la séduction du mensonge qui, à la différence de la vérité monochrome, joue de tous les chatoiements qui vagabondent sous le soleil. A cause de la sympathie indue que l'on éprouve pour ces petites crapules, donc à cause du charisme des acteurs. A cause du naturel des figurants, de la présence de la ville (Buenos Aires), d'une certaine atmosphère. Le charme est irrationnel, il est possible que la mise en scène, apparemment classique, parvienne à nous envoûter à notre insu...
Ce polar familial et social n'est pas un bloc de basalte, c'est un bijou guilloché de façon à garder l'ombre et renvoyer la lumière. L'art, c'est ça, la forme la plus évoluée du mensonge, et la plus perverse, car c'est un alcool dont les effets secondaires sont la triste et brutale vérité. Le cinéma et la littérature, comme tout ce qui met un peu ou beaucoup de poésie dans son intelligence du monde, ne vont jamais droit au but. Entre la naissance et la mort il faut bien musarder, le mieux et le plus longtemps possible, tenter mille mensonges et se faire mille illusions, car la vérité, on sait bien ce que c'est...On ne la cherche pas, il y a longtemps qu'on la connaît. Ou plutôt on cherche à la comprendre, mieux, à l'amadouer, à l'apprêter, à la songer et à la "mensonger". A faire ami-ami avec elle, mais pas plus, parce qu'en faisant ami-ami on est déjà à moitié mort. Le plus court accès à la vérité étant donc la mort, autant prendre le chemin des écoliers, qui nous fait voir le monde, nourrit nos sensations, élève nos âmes et fait palpiter nos coeurs.
Ainsi l'illusion, le mensonge (désintéressé ou avide) ne limitent pas le vrai, ils le nourrissent, le colorent et l'enchantent. Ce qu'il faut dire aussi est que le mensonge n'est pas le contraire de la vérité. Le contraire de la vérité, c'est l'insignifiance, c'est le rien. Mensonge et vérité roulent en tandem: quand la vérité tient le guidon, la conduite est sans accroc; quand c'est le mensonge, la route est parfumée.
Pourquoi? Je n'en ai pas d'explication logique. Peut-être à cause du trouble, qui nous envahit comme un vertige, de ne plus bien savoir cerner le vrai; à cause de la séduction du mensonge qui, à la différence de la vérité monochrome, joue de tous les chatoiements qui vagabondent sous le soleil. A cause de la sympathie indue que l'on éprouve pour ces petites crapules, donc à cause du charisme des acteurs. A cause du naturel des figurants, de la présence de la ville (Buenos Aires), d'une certaine atmosphère. Le charme est irrationnel, il est possible que la mise en scène, apparemment classique, parvienne à nous envoûter à notre insu...
Ce polar familial et social n'est pas un bloc de basalte, c'est un bijou guilloché de façon à garder l'ombre et renvoyer la lumière. L'art, c'est ça, la forme la plus évoluée du mensonge, et la plus perverse, car c'est un alcool dont les effets secondaires sont la triste et brutale vérité. Le cinéma et la littérature, comme tout ce qui met un peu ou beaucoup de poésie dans son intelligence du monde, ne vont jamais droit au but. Entre la naissance et la mort il faut bien musarder, le mieux et le plus longtemps possible, tenter mille mensonges et se faire mille illusions, car la vérité, on sait bien ce que c'est...On ne la cherche pas, il y a longtemps qu'on la connaît. Ou plutôt on cherche à la comprendre, mieux, à l'amadouer, à l'apprêter, à la songer et à la "mensonger". A faire ami-ami avec elle, mais pas plus, parce qu'en faisant ami-ami on est déjà à moitié mort. Le plus court accès à la vérité étant donc la mort, autant prendre le chemin des écoliers, qui nous fait voir le monde, nourrit nos sensations, élève nos âmes et fait palpiter nos coeurs.
Ainsi l'illusion, le mensonge (désintéressé ou avide) ne limitent pas le vrai, ils le nourrissent, le colorent et l'enchantent. Ce qu'il faut dire aussi est que le mensonge n'est pas le contraire de la vérité. Le contraire de la vérité, c'est l'insignifiance, c'est le rien. Mensonge et vérité roulent en tandem: quand la vérité tient le guidon, la conduite est sans accroc; quand c'est le mensonge, la route est parfumée.
vendredi 17 septembre 2010
Eclairage intime (Ivan Passer, 1965)
Le souvenir n'idéalise pas les événements qui nous ont marqués, il les sublime, au sens chimique, c'est-à-dire qu'il les métamorphose en les faisant changer de nature. J'ai vu Eclairage intime en mai 68, et je rêvais de le revoir. Dans ma mémoire, ce film-étendard du printemps tchèque était totalement occulté par son titre oxymoresque. J'en gardais des images flottantes, surtout celle d'un long tête à tête entre deux hommes, dont l'un avait "renoncé": cette confrontation était intense, introspective, profonde, universelle et désespérée. Le héros (celui qui était parti) était sombre et intérieur, il exprimait la révolte, la liberté de la conscience malgré les chaînes et les barreaux.
Je regarde aujourd'hui ce film, et je n'y reconnais rien. Je me souvenais de son anabolisation, pas de sa matière. L'atmosphère y est à la musique des sentiments, aux regrets neutralisés, aux petits plaisirs païens, à l'exaltation de l'individu éphémère, à l'amour des gens, à la dérision des ambitions, à la vie. Ce n'est pas du tout le film intérieur que l'alchimie de mon souvenir avait fabriqué. C'est un nouveau film que je découvre, dont la simplicité me touche, et je l'aime beaucoup. Parce que, tout mécréant qu'il soit, il porte les stigmates de la foi. Parce que ce cinéma de mansuétude n'est pas un cinéma d'onction, et que les douceurs du corps sont douloureuses à l'âme. Passer ne casse pas de briques, Passer ne casse pas la baraque. Où Passer passe, l'herbe repousse. Modestie d'un jeune et déjà grand metteur en scène, amoureux de l'instant si beau qui ne peut s'arrêter et qui meurt. Humilité d'une entreprise ordinaire où l'extraordinaire présence d'un idiot de village émeut comme une apparition christique. Passer est génial parce qu'il renonce à toute ambition factice, parce qu'il se moque de toute ambition avec une ambition bien plus grande: "La sagesse guérit de l'ambition par l'ambition même", disait La Bruyère. Alors Passer a la sagesse infuse, celle du désintéressement, de l'innocence, de la simple respiration du présent (dont l'air est enivrant: il n'a jamais été respiré), la sagesse qui lave le regard chaque matin pour préserver la fraîcheur de la vision, la sagesse de l'émerveillement constamment ravivé. Au plus profond de l'hiver, il reste un cinéaste printanier.
Je regarde aujourd'hui ce film, et je n'y reconnais rien. Je me souvenais de son anabolisation, pas de sa matière. L'atmosphère y est à la musique des sentiments, aux regrets neutralisés, aux petits plaisirs païens, à l'exaltation de l'individu éphémère, à l'amour des gens, à la dérision des ambitions, à la vie. Ce n'est pas du tout le film intérieur que l'alchimie de mon souvenir avait fabriqué. C'est un nouveau film que je découvre, dont la simplicité me touche, et je l'aime beaucoup. Parce que, tout mécréant qu'il soit, il porte les stigmates de la foi. Parce que ce cinéma de mansuétude n'est pas un cinéma d'onction, et que les douceurs du corps sont douloureuses à l'âme. Passer ne casse pas de briques, Passer ne casse pas la baraque. Où Passer passe, l'herbe repousse. Modestie d'un jeune et déjà grand metteur en scène, amoureux de l'instant si beau qui ne peut s'arrêter et qui meurt. Humilité d'une entreprise ordinaire où l'extraordinaire présence d'un idiot de village émeut comme une apparition christique. Passer est génial parce qu'il renonce à toute ambition factice, parce qu'il se moque de toute ambition avec une ambition bien plus grande: "La sagesse guérit de l'ambition par l'ambition même", disait La Bruyère. Alors Passer a la sagesse infuse, celle du désintéressement, de l'innocence, de la simple respiration du présent (dont l'air est enivrant: il n'a jamais été respiré), la sagesse qui lave le regard chaque matin pour préserver la fraîcheur de la vision, la sagesse de l'émerveillement constamment ravivé. Au plus profond de l'hiver, il reste un cinéaste printanier.
mardi 14 septembre 2010
Poetry (Lee Chang-dong)
Une femme voulait vivre en état de poésie: elle en est morte. Pour compenser le réel et parvenir à l'équilibre de l'âme, c'est-à-dire à l'harmonie, il faut être fort, ou sourd et aveugle aux agressions immanentes ("Le réel, c'est ce qui ne va pas", disait Lacan).
Mija, l'héroïne du film Poetry, a décidé d'entrer dans la carrière périlleuse et incertaine de l'inspiration créatrice, avec une foi parfois désespérée et une détermination absolue, jusqu'à ce que la saloperie qu'on appelle existence la contraigne à renoncer, non pas à la poésie, mais à la vie - ce qui est "moins pire". Avec les honneurs, puisqu'elle aura dit d'abord son fait au réel et, si comptes il y avait, les aura réglés.
Mais vivre après la mort de l'innocence n'était plus possible. Mija aurait pu souscrire au mot d'adieu de Gherasim Luca ("Il n'y a pas de place pour les poètes dans cette société") , mais elle a préféré quitter ce monde mystérieusement, se dissoudre dans l'air ou se fondre dans l'eau, se désincarner dans les mémoires, car elle devait bien sentir que la vie n'est faite pour les poètes qu'émondée de la trivialité des événements.
La poésie devrait pouvoir rendre le poète insaisissable, mais l'impureté des faits s'incruste au coeur même de sa viande et le condamne, s'il le peut, à produire autour d'elle une concrétion dure et belle qui l'enchante ou la rende moins douloureuse; ou, s'il ne le peut pas, le condamne à mourir. Car comment vivre dans le monde quand on a deux regards et que les yeux de l'âme voient le paradis quand les yeux de la chair voient l'enfer?
Le grand malheur de Mija est de n'avoir pu vivre sous l'escalier de sa propre maison, comme dans la parabole d'Hofmannstahl(1). Invisible, elle eût été sauvée.
(1) "Le poète occupe dans la maison du temps une étrange demeure, sous l'escalier; chacun passe à côté de lui, personne ne le remarque... C'est là qu'il vit; il voit sa femme, ses frères, ses enfants; il les entend monter et descendre l'escalier, parler de lui comme d'un disparu ou comme d'un mort. Mais il lui est interdit de se faire reconnaître; et il demeure ainsi, méconnu, sous l'escalier de sa propre maison."
Mija, l'héroïne du film Poetry, a décidé d'entrer dans la carrière périlleuse et incertaine de l'inspiration créatrice, avec une foi parfois désespérée et une détermination absolue, jusqu'à ce que la saloperie qu'on appelle existence la contraigne à renoncer, non pas à la poésie, mais à la vie - ce qui est "moins pire". Avec les honneurs, puisqu'elle aura dit d'abord son fait au réel et, si comptes il y avait, les aura réglés.
Mais vivre après la mort de l'innocence n'était plus possible. Mija aurait pu souscrire au mot d'adieu de Gherasim Luca ("Il n'y a pas de place pour les poètes dans cette société") , mais elle a préféré quitter ce monde mystérieusement, se dissoudre dans l'air ou se fondre dans l'eau, se désincarner dans les mémoires, car elle devait bien sentir que la vie n'est faite pour les poètes qu'émondée de la trivialité des événements.
La poésie devrait pouvoir rendre le poète insaisissable, mais l'impureté des faits s'incruste au coeur même de sa viande et le condamne, s'il le peut, à produire autour d'elle une concrétion dure et belle qui l'enchante ou la rende moins douloureuse; ou, s'il ne le peut pas, le condamne à mourir. Car comment vivre dans le monde quand on a deux regards et que les yeux de l'âme voient le paradis quand les yeux de la chair voient l'enfer?
Le grand malheur de Mija est de n'avoir pu vivre sous l'escalier de sa propre maison, comme dans la parabole d'Hofmannstahl(1). Invisible, elle eût été sauvée.
(1) "Le poète occupe dans la maison du temps une étrange demeure, sous l'escalier; chacun passe à côté de lui, personne ne le remarque... C'est là qu'il vit; il voit sa femme, ses frères, ses enfants; il les entend monter et descendre l'escalier, parler de lui comme d'un disparu ou comme d'un mort. Mais il lui est interdit de se faire reconnaître; et il demeure ainsi, méconnu, sous l'escalier de sa propre maison."
lundi 13 septembre 2010
La mimine et la paluche
Tamara Drew (2010) est un film un peu corniaud, né de la "comical encounter" d'une main fine (Posy Simmonds) et d'une grosse papatte. La menotte bédéïse ses satires dans The Guardian, la patoche(1) épate gaillardement ses caricatures sur les écrans du monde entier.
Frears aime à tremper ses gros doigts dans la confiture littéraire, pour en tartiner les bienséances, les hypocrisies, la transparente comédie. Jane Austen est un peu loin, mais hommage lui est rendu d'une certaine manière: ce qu'elle dénonçait dans la nuance (c'est-à-dire littérairement, car la littérature est "une maîtresse des nuances", selon Barthes) est ici pointé joyeusement sous la charge (pas seulement celle des vaches!)
Tamara Drew, c'est Pride and Prejudice plus Vanity Fair en sabots bobos, avec des personnages à la psychologie approximative. Amusant, piquant, défoulant, intéressant même, mais l'intérêt d'une oeuvre sans nuances s'épuise en une fois, car toute caricature est obligatoirement incrédible (dans la mesure où elle donne du réel une image trop contrastée, à l'imprégnation de laquelle le cerveau se refuse), alors que la nuance ne distord pas le cadre des catégories mentales dont l'habitude a fabriqué la vraisemblance. (C'était une parenthèse).
L'âge venant, Frears ne s'éthérise guère, mais il s'enjoue. Son cinéma, au fond, est toujours aussi glauque, aussi féroce, mais sa "livraison" est plus civile et moins cauchemardesque. L'embousement par foulage du Bestseller, par exemple, est une scène de slapstick. Et toute la boue des faux sentiments, dont il nous éclabousse en s'égayant, n'empêche pas que de vrais sentiments existent, et qu'ils triomphent. Cette farce n'appelle pas à la révolution, mais c'est une fable, c'est-à-dire un travail de moraliste drôle. La caricature y festonne la satire et la satire y leste "gravement" la caricature. A la fin Mack Sennett accouche (presque) de Chaplin!
(1) Jadis ou naguère responsable de quelques lourderies telles que The Snapper, The Van, d'une parodie sans épaisseur ( Gumshoe), d'un honnête Liaisons dangereuses, de passables vulgarités dédouanées par une générosité de clabaud (My Beautiful Laundrette, Prick Up Your Ears), etc. ( Je n'ai pas vu The Queen, qui est, paraît-il, réussi).
Frears aime à tremper ses gros doigts dans la confiture littéraire, pour en tartiner les bienséances, les hypocrisies, la transparente comédie. Jane Austen est un peu loin, mais hommage lui est rendu d'une certaine manière: ce qu'elle dénonçait dans la nuance (c'est-à-dire littérairement, car la littérature est "une maîtresse des nuances", selon Barthes) est ici pointé joyeusement sous la charge (pas seulement celle des vaches!)
Tamara Drew, c'est Pride and Prejudice plus Vanity Fair en sabots bobos, avec des personnages à la psychologie approximative. Amusant, piquant, défoulant, intéressant même, mais l'intérêt d'une oeuvre sans nuances s'épuise en une fois, car toute caricature est obligatoirement incrédible (dans la mesure où elle donne du réel une image trop contrastée, à l'imprégnation de laquelle le cerveau se refuse), alors que la nuance ne distord pas le cadre des catégories mentales dont l'habitude a fabriqué la vraisemblance. (C'était une parenthèse).
L'âge venant, Frears ne s'éthérise guère, mais il s'enjoue. Son cinéma, au fond, est toujours aussi glauque, aussi féroce, mais sa "livraison" est plus civile et moins cauchemardesque. L'embousement par foulage du Bestseller, par exemple, est une scène de slapstick. Et toute la boue des faux sentiments, dont il nous éclabousse en s'égayant, n'empêche pas que de vrais sentiments existent, et qu'ils triomphent. Cette farce n'appelle pas à la révolution, mais c'est une fable, c'est-à-dire un travail de moraliste drôle. La caricature y festonne la satire et la satire y leste "gravement" la caricature. A la fin Mack Sennett accouche (presque) de Chaplin!
(1) Jadis ou naguère responsable de quelques lourderies telles que The Snapper, The Van, d'une parodie sans épaisseur ( Gumshoe), d'un honnête Liaisons dangereuses, de passables vulgarités dédouanées par une générosité de clabaud (My Beautiful Laundrette, Prick Up Your Ears), etc. ( Je n'ai pas vu The Queen, qui est, paraît-il, réussi).
dimanche 12 septembre 2010
L'homme qui arrêta d'écrire
Par un tour de force physique, sinon ontologique, le narrateur du vingt-huitième livre de Marc-Edouard Nabe nous raconte en le faisant et fait en nous le racontant ce qu'il prétend avoir cessé de faire: écrire. Il écrit qu'il n'écrit pas et, comme l'anneau de Möbius, c'est tordu mais c'est droit. Celui qui écrit n'écrit pas mais visite, à la manière du dix-huitième, la France du vingt-et-unième siècle, en son coeur, sa capitale; et celui qui visite n'écrit pas, puisqu'il visite, mais il s'étonne abondamment et apostrophe de même. Et cela fait un (très) gros livre.
Ce pavé dans la mare chromatisée des néo-snobismes est un peu la version mise à jour du Diable boiteux, colorée par la franchise actuelle d'un Ingénu post-moderne, et pleine de la verve émerveillée de Lettres persanes sur la World Wide Web. Comme Usbek et Rica, sans avoir l'air d'en toucher l'arobase, Nabe fait de la sociologie littéraire; comme le Huron, il ne connaît pas l'hypocrisie; comme Asmodée, il soulève les toits des lieux câblés du Paris nocturne et fait éclater le pittoresque contemporain. Mais son opus (au double sens d'ouvrage et de chose nécessaire) , sous-titré "roman", n'a qu'une intrigue artificielle qui relie, comme un fil trouvé par terre, la verroterie sensible ou virtuelle qui fait briller les yeux et clignoter le cerveau des fashion human beings d'aujourd'hui. C'est un pamphlet à facettes, parfois ternes, parfois étincelantes (j'aime la description du défilé de mode et, surtout, celle de l'installation d'oeuvres d' art qui n'acquièrent de valeur qu'autant qu'elles ont un prix!)
Si le poids (propre ou métaphorique) du livre peut en grever ou décourager la lecture, on la reprend. Car cette libre pénétration dans les lieux les plus hype de la branchitude n'engendre rien qui ressemble à une oeuvre construite et fondatrice, et Nabe n'est ni Proust ni Céline, mais... Mais il vaut autant qu'un Léautaud savant et culotté dont l'indépendance d'esprit, rien moins que discrète, nous saute au visage et s'exerce sur tout et sur tous. Son idiosyncrasie peut agacer ou déplaire, c'est celle du courant d'air vif et brusquin qui dépoussière les édifices enracinés et fait rouler comme tumbleweeds le marbre en carton des fallacieux piliers.
Et puis Nabe est toujours le roquet instinctif qu'il fut dès son premier livre (Au Régal des vermines date de 1985), qui plante ses canines au milieu des raouts, là où le mollet est concupiscible, outré, glorieux. "Je mords pour vous" ferait bien sa devise...
Ce pavé dans la mare chromatisée des néo-snobismes est un peu la version mise à jour du Diable boiteux, colorée par la franchise actuelle d'un Ingénu post-moderne, et pleine de la verve émerveillée de Lettres persanes sur la World Wide Web. Comme Usbek et Rica, sans avoir l'air d'en toucher l'arobase, Nabe fait de la sociologie littéraire; comme le Huron, il ne connaît pas l'hypocrisie; comme Asmodée, il soulève les toits des lieux câblés du Paris nocturne et fait éclater le pittoresque contemporain. Mais son opus (au double sens d'ouvrage et de chose nécessaire) , sous-titré "roman", n'a qu'une intrigue artificielle qui relie, comme un fil trouvé par terre, la verroterie sensible ou virtuelle qui fait briller les yeux et clignoter le cerveau des fashion human beings d'aujourd'hui. C'est un pamphlet à facettes, parfois ternes, parfois étincelantes (j'aime la description du défilé de mode et, surtout, celle de l'installation d'oeuvres d' art qui n'acquièrent de valeur qu'autant qu'elles ont un prix!)
Si le poids (propre ou métaphorique) du livre peut en grever ou décourager la lecture, on la reprend. Car cette libre pénétration dans les lieux les plus hype de la branchitude n'engendre rien qui ressemble à une oeuvre construite et fondatrice, et Nabe n'est ni Proust ni Céline, mais... Mais il vaut autant qu'un Léautaud savant et culotté dont l'indépendance d'esprit, rien moins que discrète, nous saute au visage et s'exerce sur tout et sur tous. Son idiosyncrasie peut agacer ou déplaire, c'est celle du courant d'air vif et brusquin qui dépoussière les édifices enracinés et fait rouler comme tumbleweeds le marbre en carton des fallacieux piliers.
Et puis Nabe est toujours le roquet instinctif qu'il fut dès son premier livre (Au Régal des vermines date de 1985), qui plante ses canines au milieu des raouts, là où le mollet est concupiscible, outré, glorieux. "Je mords pour vous" ferait bien sa devise...
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