Le Havre est un film d'une grande fraîcheur, et pourtant très référencé. Un havre est un refuge, mais aussi un embarcadère, double lieu de réconfort et d'espérance.
D'une maladresse voulue ( c'est la maladresse finement enfantine des contes), afin d'écarter la tentation du réalisme, l'action et les dialogues enchantent une réalité véridique afin de la hausser vers l'universel. Le Havre est une fable généreuse sans la moindre niaiserie, sans la pseudo-bonne conscience du socialement correct. L'humanité est son point de vue, son éclairage et sa décision, voire son enluminure. Une humanité directe, contagieuse, sans intermédiaire. Les bons sentiments n'y sont pas délégués, ils éclosent.
C'est un apologue franciscain sans parabole. L'amour n'y tombe pas de l'aplomb céleste, mais s'insinue entre les coeurs. " Parmi" est un mot franciscain, disait Paul Ricoeur. Un mot qui rayonne jusqu'à éblouir.
Les personnages plus qu'ordinaires qui évoluent chez Kaurismäki en général et ici en particulier sont de plain-pied avec le monde qui les entoure mais ne sont pas pour autant enchaînés au prosaïsme routinier ni enracinés aux préjugés communs: ils ont les pieds sur la terre, le coeur sur la main et le regard sur l'horizon. Les choses et les actes les plus élémentaires sont transfigurés par ce qu'on ne peut appeler autrement que leur franciscanisme naturel.
Cela ne veut pas dire que nous assistons à une succession de vignettes candides ou naïves, qui nous donneraient du monde (c'est-à-dire de la Création) une vision mythiquement belle. Le mal y court, et il faut le déjouer. Le Havre n'est pas un conte pour enfants, mais pour enfance, car l'enfance est la destination idéale des créatures: aller vers plus d'enfance est aller vers plus d'humanité. Le franciscanisme naturel, c'est l'humanisme ajusté à l'humanité. Saint François n'est pas saint Sulpice, il voit et combat le Malin, mais jamais il ne tombe dans l'imprécation prophétique, il se contente de l'Evangile. Avec saint François, l'amour de Dieu est un amour sensible. Avec Kaurismäki, l'amour des hommes se fonde sur l'amour des pauvres, aux deux sens de l'expression.
Ce film est aussi et surtout un film sur l'hospitalité: l'autre est mon semblable, il mérite les soins les plus égoïstes. L'hospitalité est un retournement d'instinct. La menace de l'étranger s'inverse si je le transmue en "autre moi-même". L'"hostilité" mentale et réactive s'alchimise en "hospitalité". J'accueille ce que la méfiance naturelle m'incite à rejeter. "Entre le pain et le vin, quand on rompt la miche, la plus noble fraction de l'âme s'accomplit aussi, l'intelligence se partage et chacun donne à l'autre la plus saine farine de son esprit. Voilà pourquoi, d'un mot si pur, l'hôte est celui qui reçoit à l'égal de celui qui offre." (André Suarès, Inconnues du destinataire, à Charles Péguy, 1907.)
A l'égal de celui qui offre. Qui remercier? Quoi remercier, plutôt? Remercier la vie. A l'opposé de l'amour passionnel, l'amour désintéressé du prochain trouve sa grâce en lui-même. Tous les héros modestes de ce film, et les femmes peut-être plus "facilement" encore que les hommes (souffriraient-elles moins qu'eux du syndrome de l'ennemi?) donnent, offrent, pourvoient, accordent, c'est-à-dire s'accordent en humanité. Il en est un plus pathétique, il n'est plus rien, sa petite gloire d'autrefois s'est enfuie, sa compagne l'a quitté, et pourtant il va permettre la réalisation du merveilleux projet: c'est Little Bob. Il demande pardon à sa femme, qui revient, et retrouve, comme Antée au contact de la Terre, la force de jeter son vieux corps dans un rock ardent et bouleversant. L'émotion, jusqu'ici discrète, explose alors. Little Bob est le catalyseur: ce grand petit homme endosse la peine de ses amis et la transforme en joie.
Fin heureuse? n'en disons rien. Disons seulement qu'après quelques péripéties d'une intrigue à l'atmosphère "front popu" traitée de manière presque bressonnienne, disons que tout à coup Dreyer surgit...
C'est sublime.
Post-scriptum - J'en reviens à l'épigraphe. Sous son allure faussement kitch, elle donne l'esprit du film et suscite une petite réflexion sur la bonté, cet achèvement de l'intelligence, par conséquent bien plus rare qu'elle.
La vraie bonté est sans mesure, sinon il faut lui donner un autre nom. Une bonté mesurée se divise en bontés diverses, bonnes volontés, bonnes actions, etc. Si on s'y arrête vraiment, on ne peut pas ne pas y voir un peu de calcul. Les saints seraient-ils alors les seuls à pouvoir prétendre à la bonté tout court? Heureusement non, mais il y a toujours un germe de sainteté dans chaque créature d'avant le péché originel. Un être bon est une eau lustrale: à son contact nos petitesses sont soudain dissoutes.
Les principaux personnages du film sont ainsi: ni pénitents ni impénitents, car Bien et Mal sont extrémistes (et parfois réversibles) alors que les bontés petites ou grandes sont sans doublure, elles viennent d'un coeur innocent.
Puisque nous parlons de cinéma (tout au moins d'un film), faisons un zoom arrière sur la notion de bonté et sur ses métonymies comme la gentillesse, la générosité, l'amour des autres, l'Amour de l'Autre, etc. Et sa métonymie ultime et paradoxale: l'égoïsme. On n'est pas gentil et généreux pour être aimé des autres. L'amour des autres n'est qu'un détour, une prise de champ, un recul contemplatif, un ébrasement de l'amour de soi. Chaque acte de bonté est comme une douce pénétration en soi-même.
C'est pourquoi les héros du Havre ont l'air si heureux.