mardi 25 septembre 2012
mots-manie (58)
Parmi les mots à ranimer il est en un délicieux, d'origine ibérique, qu'on employa sous Louis XIII ( une occurrence en 1614 - c'est peut-être un hapax ) et qui est le verbe soussoubrer. Il signifiait "aller sous l'eau". On sent toujours, le prononçant, la douce coulée d'un corps sous la souple apparence du monde ( ou d'un regard sous le cotillon de Lisette).
vendredi 21 septembre 2012
Zygoptères...
La tristesse des demoiselles en septembre: ce serait un joli titre, inspiré par une mélancolie où se mêlent la finitude et la langueur. L'été s'achève et les vacances, l'amour peut-être. Commence le dégrisant automne grisâtre. La nature n'éclate plus à midi, l'air commence à mordre, le long des murs qui bordent nos jardins apparaissent des caricatures d'insectes, libellules décolorées, maladroites, aux ailes trop frêles, au corps funiculaire et à l'équilibre hasardeux.Volent-elles ces demoiselles disgraciées, ces chétives éphémères, ou sont-elles déplacées par le vent? Pourquoi accrochent-elles les longues ventouses de leur six pattes au bois des portes et au crépi des façades? On ne sait pas vraiment si elles végètent en agonie ou si leur courte vie s'épuise en un jour. Elles sont l'image même de la fragilité, de l'empêchement, de la navrance, la vergogne du monde volant. Ce que la feuille morte est à l'arbre, le demoiselle l'est au commun de " la gent ailée". Présente et absente, évanescente et empêtrée, indécise et entêtée, elle s'éternise dans ses pauses et ses poses. Est-ce la dernière halte avant le balayage final? Les demoiselles prolongent peut-être leur tristesse parce qu'elles la trouvent préférable à la mort. La tristesse ne fait pas mal, c'est une douleur déjà traitée...
mardi 11 septembre 2012
Cherchez Hortense (un héros musilien)
"Est-ce ainsi que les hommes vivent?" pourrait être une bonne épigraphe aux films de Bonitzer. Dans Rien sur Robert (1), le héros (Luchini) est un arrogant mouché peu à peu saisi par l'angoisse et qui, après nous avoir agacés, nous touche. Dans Cherchez Hortense, le héros est, aussitôt qu'il apparaît, à la fois flottant et attachant (on voudrait l'arrimer près d'un charmant rivage, le rendre un peu plus présent à lui-même; non pas l'arracher à son ailleurs mais lui apporter cet ailleurs qui le trouble et le rend incertain). Bacri est l'interprète idéal de ce héros vague et indéterminé - mais pas assez "japonais" pour jouir du "présent des choses présentes" (saint Augustin) .
Il n'a pas décidé, comme Ulrich (l'homme sans "qualités" de Musil), de "prendre congé de sa vie", c'est plutôt sa vie qui semble l'avoir lentement débarqué. Il feint de vivre comme vivent ses congénères dans leur (in)confortable (intellectuellement) cocon bobo. En réalité il dérive. Il semble étranger à lui-même et, comme le héros musilien, "privé de centre". Il sent, sans pouvoir l'exprimer, que "la vie est ailleurs", sa vie à lui, tout au moins. Et cet homme "empêché", voire "incapable" aux yeux de ses co-vivants, finira par trouver le ressort, l'impulsion intérieure qui lui manquait pour ébranler sa vie, s'ébranler lui-même, agir, prendre sa conscience malheureuse par le cou, non pour l'étrangler, mais pour la diriger, l'accompagner, l'accoler, l'emmener à ses côtés sur les chemins du monde.
Etranger à lui-même, il ne revendique pas cette étrangeté comme aurait fait Ulrich, il l'apprivoise, ouvre ses portes à un autre possible, un autre amour. Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, nul n'est à l'abri d'une illusion qui n'aurait pour elle que sa nouveauté, mais l'illusion est le moteur de la vie, et la conscience de nos illusions n'est guère utile dans la mesure où elle n'est qu'une illusion supplémentaire de notre conscience.
Damien (Bacri) sait qu'aucun absolu n'existe (c'est au fond ce qui le rend si triste, presque hagard, résigné à son intranquillité), jusqu'au jour où le réel, qu'il croyait brumeux, le gifle. C'est alors qu'il sent que sa mauvaise conscience n'est qu'un confort de plus, dont il faut sortir, par choix apparemment arbitraire, par une illusion neuve, et la soumission volontaire à l'ironie d'un nouvel objet.
Ironie sincère d'un "objet" lui-même soumis aux aléas du souci, de l'inquiétude, de la dérive involontaire - politique et policière.Mais d'un "objet" (lumineuse Isabelle Carré) armé d'un doux sourire de combat. Cette "sans-papiers" bosniaque élevée en France comme moi et vous, c'est dans une inquiétude matérielle et bien réelle qu'elle survit. C'est elle pourtant qui donne à Damien le courage de prendre la pauvre existence qui lui incombe à bras-le-corps, c'est elle qui le trouve "chiffonné" et qui, par le miracle de son existence, va défroisser cette fripe meurtrie qu'il semblait être devenu.
Dieu n'est pas une machine. Il a créé le monde d'une façon mais il aurait pu le créer d'une autre. C'est ce que pensait le jeune Ulrich en rédigeant, adolescent, une dissertation fort critique (et critiquée) sur le sentiment patriotique. "Gott mit Uns ", "Dieu est français" sont bien sûr des rigolades qui n'apparaissaient pas telles à la veille de la Grande Guerre, sauf à quelques-uns. Nous n'avons pas de tutelle métaphysique, d'ange gardien, de voix intérieure qui viendrait nous guider. Le hasard nous porte, nous déporte, nous transporte. C'est à nous seuls de saisir aux cheveux la chance qui passera peut-être un jour. Damien se réveille après deux claques qu'un réel aux arêtes bien taillantes lui flanque: sa femme le trompe, il prend la décision de la renvoyer. Le sort de la jeune femme sympathique, qu'il croise de plus en plus souvent, dépend de lui (il l'ignorait): il va agir. Et secouer son esprit avant de s'en servir pour atteindre à un "possible" non encore advenu mais non pas moins légitime que l'ordre établi des choses. Si "la morale est la faiblesse de la cervelle", comme disait Rimbaud, l'éthique est sa force. Damien finit par penser (Ulrich ne le démentirait pas) que ce n'est pas d'hommes d'action qu'on a besoin (de joueurs de quilles qui prennent "des poses à la Napoléon pour renverser neuf machins de bois" (2) ) mais d'actions d'hommes. D'hommes à l'espèce desquels il appartient. Et c'est en homme, à tous les sens, qu'il agit, qu'il ajoute et qu'il soustrait au monde, qu'il s'engage en conscience, non plus malheureuse cette fois, mais sereine: le hasard est un bâtard, mais la conscience le légitime.
(1) Ce titre permet peut-être d'éclairer le titre énigmatique de Cherchez Hortense: rien sur Robert, puisque le héros s'appelait Didier; cherchez Hortense, et vous ne la trouverez pas! (refus des titres? Humour bonitzérien?)
(2) Musil.
Il n'a pas décidé, comme Ulrich (l'homme sans "qualités" de Musil), de "prendre congé de sa vie", c'est plutôt sa vie qui semble l'avoir lentement débarqué. Il feint de vivre comme vivent ses congénères dans leur (in)confortable (intellectuellement) cocon bobo. En réalité il dérive. Il semble étranger à lui-même et, comme le héros musilien, "privé de centre". Il sent, sans pouvoir l'exprimer, que "la vie est ailleurs", sa vie à lui, tout au moins. Et cet homme "empêché", voire "incapable" aux yeux de ses co-vivants, finira par trouver le ressort, l'impulsion intérieure qui lui manquait pour ébranler sa vie, s'ébranler lui-même, agir, prendre sa conscience malheureuse par le cou, non pour l'étrangler, mais pour la diriger, l'accompagner, l'accoler, l'emmener à ses côtés sur les chemins du monde.
Etranger à lui-même, il ne revendique pas cette étrangeté comme aurait fait Ulrich, il l'apprivoise, ouvre ses portes à un autre possible, un autre amour. Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, nul n'est à l'abri d'une illusion qui n'aurait pour elle que sa nouveauté, mais l'illusion est le moteur de la vie, et la conscience de nos illusions n'est guère utile dans la mesure où elle n'est qu'une illusion supplémentaire de notre conscience.
Damien (Bacri) sait qu'aucun absolu n'existe (c'est au fond ce qui le rend si triste, presque hagard, résigné à son intranquillité), jusqu'au jour où le réel, qu'il croyait brumeux, le gifle. C'est alors qu'il sent que sa mauvaise conscience n'est qu'un confort de plus, dont il faut sortir, par choix apparemment arbitraire, par une illusion neuve, et la soumission volontaire à l'ironie d'un nouvel objet.
Ironie sincère d'un "objet" lui-même soumis aux aléas du souci, de l'inquiétude, de la dérive involontaire - politique et policière.Mais d'un "objet" (lumineuse Isabelle Carré) armé d'un doux sourire de combat. Cette "sans-papiers" bosniaque élevée en France comme moi et vous, c'est dans une inquiétude matérielle et bien réelle qu'elle survit. C'est elle pourtant qui donne à Damien le courage de prendre la pauvre existence qui lui incombe à bras-le-corps, c'est elle qui le trouve "chiffonné" et qui, par le miracle de son existence, va défroisser cette fripe meurtrie qu'il semblait être devenu.
Dieu n'est pas une machine. Il a créé le monde d'une façon mais il aurait pu le créer d'une autre. C'est ce que pensait le jeune Ulrich en rédigeant, adolescent, une dissertation fort critique (et critiquée) sur le sentiment patriotique. "Gott mit Uns ", "Dieu est français" sont bien sûr des rigolades qui n'apparaissaient pas telles à la veille de la Grande Guerre, sauf à quelques-uns. Nous n'avons pas de tutelle métaphysique, d'ange gardien, de voix intérieure qui viendrait nous guider. Le hasard nous porte, nous déporte, nous transporte. C'est à nous seuls de saisir aux cheveux la chance qui passera peut-être un jour. Damien se réveille après deux claques qu'un réel aux arêtes bien taillantes lui flanque: sa femme le trompe, il prend la décision de la renvoyer. Le sort de la jeune femme sympathique, qu'il croise de plus en plus souvent, dépend de lui (il l'ignorait): il va agir. Et secouer son esprit avant de s'en servir pour atteindre à un "possible" non encore advenu mais non pas moins légitime que l'ordre établi des choses. Si "la morale est la faiblesse de la cervelle", comme disait Rimbaud, l'éthique est sa force. Damien finit par penser (Ulrich ne le démentirait pas) que ce n'est pas d'hommes d'action qu'on a besoin (de joueurs de quilles qui prennent "des poses à la Napoléon pour renverser neuf machins de bois" (2) ) mais d'actions d'hommes. D'hommes à l'espèce desquels il appartient. Et c'est en homme, à tous les sens, qu'il agit, qu'il ajoute et qu'il soustrait au monde, qu'il s'engage en conscience, non plus malheureuse cette fois, mais sereine: le hasard est un bâtard, mais la conscience le légitime.
(1) Ce titre permet peut-être d'éclairer le titre énigmatique de Cherchez Hortense: rien sur Robert, puisque le héros s'appelait Didier; cherchez Hortense, et vous ne la trouverez pas! (refus des titres? Humour bonitzérien?)
(2) Musil.
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